Laplace, Système du monde ^ ch. ii
une véritable expérience qu'il fait en essayant d'apporter une modification quelconque dans les symptômes de la maladie. L'expérimentation scientifique doit être fondée sur la connaissance du déterminisme des phénomènes, autrement l'expérimentation n'est encore qu'aveugle et empirique. L empirisme doit être subi comme une période nécessaire de l'évolution de la médecine expérimentale ; mais il ne saurait être érigé en système^ comme Font voulu quelques médecins.
L'expérimentation peut être appliquée à tous les phénomènes naturels de quelque ordre qu'ils soient, et cela se comprend, puisque l'expérimentateur n'engendre pas les phénomènes^ mais agit seulement et exclusivement sur leur état antérieur^ c'est-à dire sur la condition physicochimique qui en procède et en détermine immédiatement la manifestation.
Quand l'expérimentateur refroidit un corps liquide pour le faire cristalliser, il n'agit pas sur la cristallisation^ qui est la propriété innée de la matière minérale^ il ne fait que déterminer la condition dans laquelle elle a lieu.
Quand on phanffe à 1 00 degrés du chlorure d'azote et qu'il s'ensuit une explosion qui devient à la fois une source puissante de mouvement et de chaleur^ on n^agit pas sur l'explosion elle-même, on ne fait qu'apporter une température de 100 degrés qui est la condition déterminante de l'explosion.
Pour les phénomènes organiques, il en est absolument de même.
Quand on a mis par exemple des globules de levùre de bière dans un liquide sucré, qu'on maintient à une température inférieure à — 10 degrés, rien ne se passe dans le liquide; la levijfre engourdie reste sans action sur le sucre, et il ne se forme ni acide carbonique ni alcool : mais si on élève la température à -[- 30 degrés, on voit bientôt la fermentation marcher avec une très -grande activité. Dans ce cas encore, on n'a pas agi sur la propriété de fermentation qui est essentielle et innée à la levure, on n'a fait que produire les conditions chimico-physiques sous l'influence desquelles la fermentation s'arrête ou se manifeste.
Si maintenant nous prenons nos exemples
dàiis les phénomèties les plus élevés et les plus mystérieux des êtres vivants^ nous verrons que l'application de Texpérimentation doit toujours être comprise de la même manière.
Ce qui se passe chaque jour sous nos yeux pendant l'incubation dans l'œuf d'une poule serait bien fait pour rious émerveiller et pour nous montrer toute la profondeur de notre ignorance ; mais par habitude nous cessons de nous étonner des phénomènes vulgaires, parce que nous cessons d'y réfléchir.
On a Comparé l'évolution organique silencieuse qui s'accomplit dans cet œuf à l'harmonie d'un corps céleste dans l'espace. Van Helmont, qui nous apparaît comme une sorte d'esprit lucide au milieu des ténèbres du moyeu âge, avait placé dans Pœuf un archeus faber^ ou une idée^ qui dirigeait l'évolution ^ Cela ressemble bien en effet à une idée qui se développe, cal* dès ce moment tout est coordonné, tout est prévu non- seulement pour l'évolution du
I. Voyez J. Giiislain, thèse sur Van tîelmont, la Nature, etc., p. 164.
nouvel être, mais pour son entretien fonctionnel durant sa vie entière, car la nutrition n'est que la génération continuée.
Et si maintenant nous recourons à la science moderne^ nous verrons que dans l'œuf la partie essentielle se réduit à une petite vésicule ou cellule microscopique, tout le reste de Toeuf de l'oiseau, le jaune et le blanc, n'étant que des matériaux nutritifs destinés à fournir au développement qui doit se faire en dehors du corps maternel. Nous serions donc obligés de mettre dans la simple cellule organique microscopique qui compose Fœuf de tous les animaux une idée évolutive tellement complexe que non-seulement elle renferme tous les caractères spécifiques de l'être, mais qu'elle retrace encore tous les détails de l'individualité. C'est ainsi que chez l'homme une maladie qui apparaîtra par hérédité vingt ou trente ans plus tard se trouve déjà en germe dans cette vésicule mystérieuse.
Mais cette idée spécifique contenue dans l'œuf ne se manifeste et ne se développe elle-même que sous l'influence de conditions purement physico-chimiques. Comme notre cellule de le-
vûre de bière^ la cellule de l'œuf reste engourdie au-dessous d'une certaine température^ et ce n'est qu'à -f- 35 degrés que l'idée organique manifestera son activité.
Je m'arrête ici : les exerq.ples que j'ai cités, et qui se rapportent tous à des faits bien connus, me paraissent suffisants pour exprimer mon sentiment et faire comprendre ma pensée. L'expérimentateur ou le déterministe doit donc observer les phénomènes de la nature uniquement pour trouver leur cause déterminante, sans vouloir, pour les expliquer dans leurs causes premières, recourir à des systèmes qui peuvent flatter son orgueil, mais qui ne font en réalité que voiler son ignorance.
Il faut cesser, on le voit, d'établir entre les phénomènes des corps vivants et les phénomènes des corps bruts une diff*érence fondée sur ce que l'on peut connaître la nature des premiers et que l'on doit ignorer celle des seconds.
Ce qui est vrai, c'est que la nature ou l'essence de tous les phénomènes, qu'ils soient vitaux ou minéraux, nous reste complètement
inconnue. L'esseiice du phénomène minéral le plus simple est aussi totalement ignorée du chimiste et du physicien que Test du physiologiste l'essence desphénomènes intellectuels ou la cause première d'un autre phénomène vital quelconque. Cela se conçoit d'ailleurs : la connaissance de la nature intime des choses ou la connaissance de l'absolu exigerait pour le phénomène le plus simple la connaissance de l'univers entier, car il est évident qu'un phénomène de l'univers est un rayonnement quelconque de cet univers, dans l'harmonie duquel il entre nécessairement pour sa part. La connaissance de l'absolu est donc la connaissance qui ne laisserait rien en dehors d'elle. L'homme y tend par sentiment, mais il est clair qu'il ne pourra la posséder tant qu'il ignorera quelque chose, et la raison paraît nous dire qu'il en sera toujours ainsi.
Toutefois la raison, même en servant de correctif au sentiment, ne le fait pas disparaître. L'homme, en se corrigeant, ne change pas sa nature pour cela ; son sentiment, refoulé sur un point, reparaît et se fait jour ailleurs. C'est
ainsi que Texpérience, qui vient à chaque pas montrer au savant que sa connaissance est bornée, n'étouffe pas en lui son sentiment na-^ turel, qui le porte à croire que la vérité absolue est de son domaine. L'homme se comporte intinctivement comme s'il devait y parvenir, et le pourquoi incessant qu'il adresse à la nature en est la preuve.
Il serait du reste mauvais pour la science que la raison ou l'expérience vînt étouffer complètement le sentiment ou l'aspiration vers l'absolu. Le savant dépasserait alors le but de la méthode expérimentale^ comme celui qui, pour redresser une branche vers une meilleure direction^ la romprait^ et ferait cesset* eti elle toute séve et toute végétation. En effet^ on le verra plus loin, c'est cette espérance de la vérité, constamment déçue, constamment renaissante, qui soutient et soutiendra toujours les génératioris successives dans leur ardeur passionnée à étudier les phénomènes de la nature.
Le rôle particulier de la science expérimentale est de nous apprendre que nous ignorons,
en nous montrant nettement que la limite de nos connaissances s'arrête au déterminisme; mais, par une merveilleuse compensation^ à mesure que la science froisse notre sentiment et rabaisse notre orgueil^, elle augmente notre puissance. Le savant qui a poussé l'analyse expérimentale jusqu'au déterminisme d'un phénomène voit clairement qu'il ignore ce phénomène dans sa cause première^ mais il en est devenu maître ; l'instrument qui agit lui reste inconnu dans son essence^ mais il connaît la manière de s'en servir. Nous ignorons l'essence du feu, de l'électricité, de la lumière, et cependant nous en réglons les phénomènes à notre profit. Nous ignorons l'essence de la vie, mais nous n'en réglons pas moins les phénomènes vitaux dès que nous connaisisons suffisamment leurs conditions d'existence. La seule différence est que dans les phénomènes vitaux le déterminisme est beaucoup plus difficile à atteindre, parce que les conditions sont infiniment plus complexes et plus délicates et qu'elles sont en outre combinées les unes avec les autres. Le physicien et le chimiste, ne se plaçant pas
en dehors de l'univers^ peuvent étudier les corps et les phénomènes isolément, sans être obligés pour les comprendre de les rapporter à l'ensemble de la nature; mais le physiologiste^ se trouvant au contraire placé en dehors de l'organisme animal dont il peut voir l'ensemble, doit tenir compte de l'harmonie de cet ensemble en même temps qu'il cherche à pénétrer dans Fintérieiir pour analyser le mécanisme de chacune des parties. Il s'ensuit que le physicien et le chimiste peuvent repousser toute idée de causes finales dans les faits qu'ils observent et que le physiologiste au contraire est porté à admettre une finalité harmonique et préétablie dans le corps organisé^ dont toutes les actions partielles sont solidaires et génératrices les unes les autres.
Si^ à l'aide de l'analyse expérimentale, on décompose l'organisme vivant en isolant ses diverses parties^ ce n'est point pour les concevoir séparément. Quand on veut donner à la propriété physiologique d'un organe ou d'un tissu toute sa valeur et sa véritable significatioUj il faut toujours le rapporter à l'organisme^
et ne tirer de conclusion sur elle que relativement à ses effets dans l'ensemble organisé. Il faut reconnaître en un mot que le déterminisme dans les phénomènes de la vie est non-seulement un déterminisme très-complexe, mais que c'est en même temps un déterminisme barmoniquement subordonné. Les phénomènes physiologiques, si compliqués chez les animaux élevés^ sont constitués par une série de phénomènes plus simples qui s'engendrent les uns les autres en s'associant ou se continuant vers un but final commun.
Or l'objet essentiel pour le physiologiste ëst de déterminer par l'analyse expérimentale les conditions élémentaires des phénomènes physiologiques complexes et d'en saisir la subordination naturelle, afin d'en comprendre et d'en suivre les diverses combinaisons dans les mécanismes si variés que nous Offrent les êtres vivatits. L'emblème antique représenté par un serpent qui forme un cercle en se mordant la queue donne une image assez juste de la vie. En effet l'organisme vital forme un circuit fermé, mais ce cercle a une tête et une queue,
en ce sens que tous les ptiénomènes vitaux n'ont pas la même importance^ quoiqu'ils soient connexes et se fassent suite dans l'accomplissement du circulus vital. Ainsi les organes musculaires et nerveux entretiennent l'activité des organes qui préparent Je sang ou le milieu intérieur; rnais le sapg à son tour nourrit les organes qui le produisent. Il y a là une solidarité organique et sociale qui entretient dans l'économie animale un mouvement sans cesse dépensé et sans cesse renaissant^ jusqu'à l'heure où le dérangement ou la cessation d'action d'un élément organique nécessaire amène un trouble dans le jeu de la machine vivante ou même en provoque l'arrêt définitif.
Le problème du médecin expérimentateur consiste donc à trouver le déterminisme simple d'un dérangement organique compliqué, c'està-dire à découvrir la condition du phénomène pathologique initial qui amène tous les autres à sa suite par un déterminisme complexe ^ qui n'est lui-même que l'enchaînement d'un plus ou moins grand nombre de déterminismes simples.
Le déterminisme du phénomène initial une fois saisi sera le fil d'Ariane qui dirigera Texpérimentateur, et lui permettra toujours de se retrouver dans le labyrinthe en apparence si obscur des phénomènes physiologiques et pathologiques. 11 comprendra dès lors comment une succession de déterminismes subordonnés les uns aux autres engendre un ensemble logique de phénomènes se reproduisant toujours avec le même type comme des individualités appartenant à une espèce définie. A l'état physiologique^ ces types de phénomènes constituent les fonctions ; à l'état pathologique, ils forment les maladies. La production d'une maladie pour Van Helmont était due à l'évolution d'une idée morbide (Jdea febrilis)^ et pour les médecins d'aujourd'hui, c'est encore l'expression d'une entité morbide. Les empoisonnements comme les maladies se ramènent à un déterminisme complexe^ ayant pour déterminisme initial l'action physico-chimique du poison sur un élément organisé, bien qu'il puisse ensuite^ dans les déterminismes secondaires^ intervenir des conditions de phénomènes qu'on peut appeler
Vitales^ parce qu'elles ne se produisent pas en dehors de l'organisme vivant^ sain ou malade ^
Enfin la connaissance du déterminisme physico-chimique initial des phénomènes complexes physiologiques ou pathologiques permettra seule au physiologiste d'agir rationnellement sur les phénomènes de la vie et d'étendre sur eux sa puissance d'une manière aussi sûre que le font le physicien et le chimiste pour les phénomènes des corps bruts.
Toutefois il ne faudrait pas nous abuser sur notre puissance^ car nous obéissons à la nature au lieu de lui commander. Nous ne pouvons en réalité connaître les phénomènes de la nature que parleur relation avec leur cause déterminante ou prochaine. Or la loi n'est rien autre chose que cette relation établie numéri-
1. Je pourrais citer beaucoup d'exemples pour prouver ce que j'avance. Je me bornerai à rappeler mes recherches sur l'action du curare dans lesquelles on peut voir comment la lésion physique d'une extrémité nerveuse motrice retentit successivement sur tous les autres éléments vitaux, et amène des déterminismes secondaires qui vont se compliquant de plus en plus jusqu'à la mort.
quement de manière à faire prévoir le rapport de la cause à l'effet dans tous les cas donnés. C'est ce rapport^ établi par Tobservation, qui permet à l'astronome de prédire les phénomènes célestes ; c'est encore ce même rapport, établi par l'observation et par l'expérience, qui permet au physicien, au chimiste et au physiologiste non-seulement de prédire les phénomènes de la nature, mais encore de les modifier à son gré et à coup sûr, pourvu qu'il ne sorte pas des rapports que l'expérience lui a indiqués, c'està-dire de la loi. Ceci veut dire, en d'autres ter- • mes, que nous ne pouvons gouverner les phénomènes de la nature qu'en nous soumettant aux lois qui les régissent.
L'expérimentateur ne peut changer les lois de la nature. 11 agit sur les phénomènes, quand il en connaît le déterminisme physico-chimique; mais il ne lui est donné ni de les créer de toutes pièces ni de les anéantir absolument; il ne peut que les modifier. Les conditions physico-chimiques des phénomènes sont d'autant plus faciles à analyser et à préciser que le phénomène est plus simple ; mais au fond et dans tous les cas^
ainsi que nous l'avons dit^ la cause première du phénomène reste entièrement impénétrable.
L'expérimentateur peut donc plus qii il ne sait^ ety quelle que soit la manière dont son esprit conçoive les forces de la nature, vitales ou minérales, son problème est toujours le même: déterminer les conditions matérielles dans lesquelles un phénomène apparaît; puis, ces conditions étant connues^ les réaliser ou non, pour faire apparaître ou disparaître le phénomène. Pour produire un phénomène nouveau, l'expérimentateur ne fait que réaliser des conditions phénoménales nouvelles; mais il ne crée rien, nicomme force ni comme matière.
A la fin du siècle dernier, la science a proclamé une grande vérité, à savoir qu'en fait de matière rien ne se perd ni rien ne se crée dans la nature; tous les corps, dont les propriétés varient sans cesse sous nos yeux, ne sont que des transmutations d'agrégats de matières équivalentes en poids.
Dans ces derniers temps, la science a pro-^ clamé une seconde vérité dont elle poursuit encore la démoiistration, et qui est en quelque
sorte le complément de la première, à savoir qu'en fait de forces rien ne se perd ni ne se crée dans la nature; d'où il suit que toutes les formes des phénomènes de l'univers, variées à l'infini, ne sont que des transformations équivalentes de forces les unes dans les autres.
Sans vouloir aborder ici la question de la nature des forces minérales et des forces vitales, qu'il me suffise de dire que les deux vérités que je viens d'énoncer sont universelles^ et qu'elles embrassent les phénomènes des corps vivants aussi bien que ceux des corps bruts.
Comme conséquence de ce qui précède^ nous voyons que tous les phénomènes^ de quelque ordre qu'ils soient^ existent virtuellement dans les lois immuables de la nature, et qu'ils ne se manifestent que lorsque leurs conditions d'existence sont réalisées.
Les corps et les êtres qui sont à la surface de notre terre expriment le rapport harmonieux des conditions cosmiques de notre planète et de notre atmosphère avec les êtres et les phénomènes dont elles permettent l'existence.
D'autres conditions cosmiques feraient néces-
sairement apparaître un autre raonde dans lequel se manifesteraient tous les phénomènes qui y rencontreraient leurs conditions d'existence^ et dans lequel disparaîtraient tous ceux qui ne pourraient s'y développer; mais quelles que soient les variétés de phénomènes infinies que nous concevions sur la terre ^ en nous plaçant par la pensée dans toutes les conditions cosmiques que notre imagination peut enfanter^ nous sommes toujours obligés d'admettre que tout cela se passera d'après les lois de la physique, de la chimie et de la physiologie^ qui existent à notre insu de toute éternité^ et que dans tout ce qui arriverait il n'y aurait rien de créé ni en force ni en matière, qu'il y aurait seulement production de rapports différents, et par suite création d'êtres et de phénomènes nouveaux.
Quand un chimiste fait apparaître un corps nouveau dans la nature^ il ne saurait se flatter d'avoir créé les lois qui l'ont fait naître; il n'a fait que réaliser les conditions qu'exigeait la loi créatrice pour se manifester. Il en est de même pour les corps organisés : un chimiste et un physiologiste ne pourraient faire apparaître des
êtres vivants nouveaux dans leurs expériences qu'en obéissant aux lois éternelles de la nature.
La méthode expérimentale a pour but de trouver le déterminisme ou la cause prochaine des phénomènes de la nature. Le principe sur lequel repose cette méthode est la certitude qu'un déterminisme existe; son procédé de recherche est le doute philosophique; son critérium est V expérience. En d'autres termes^ le savant croit d'une manière absolue à l'existence du déterminisme qu'il cherche, mais il doute toujours de l'avoir trouvé. C'est pour cela qu'il est sans cesse obligé de s'en référer à l'expérience. La méthode expérimentale n'est que l'express'on de la marche naturelle de l'esprit humain allant à la recherche des vérités scientifiques qui sont hors de nous. Chaque homme se fait de prime
abord des idées sur ce qu'il voit, el il est porté à interpréter les phénomènes de la nature par anticipation avant de les connaître par expérience. Cette tendance est spontanée; une idée préconçue a toujours été et sera toujours le premier élan d'un esprit investigateur. La méthode expérimentale a pour objet de transformer cette conception à priori y fondée sur une intuition ou un sentiment vague des choses, en une interprétation à posteriori^ établie sur l'étude expérimentale des phénomènes. C'est pourquoi on a aussi appelé la méthode expérimentale méthode à posteriori.
L'esprit humain a passé par trois périodes nécessaires dans son évolution. D'abord le s^'/?^/menty s'imposantà la raison, créa les vérités de la foi, c'est-à-dire la théologie. La raison ou la philosophie, devenant ensuite la maîtresse, enfanta les systèmes ou la scolastique. Enfin Y expérience, c'est-à-dire l'étude des phénomènes naturels, apprit à l'homme que les vérités du monde extérieur ne se trouvent formulées de prime abord ni dans le sentiment ni dans la raison. Ce sont seulement nos guides indispen-
sables ; mais pour atteindre ces vérités^, il faut nécessairement descendre dans la réalité objective des faits^ où elles se trouvent sous la forme de relations phénoménales.
C'est ainsi qu'apparaît par le progrès naturel des choses la méthode expérimentale^ qui résume tout en s'appuyant successivement sur les trois branches de ce trépied immuable : le sentimenty la raison et Y expérience. Dans la recherche de la vérité au moyen de cette méthode, le sentiment a toujours l'initiative^ il engendre ridée à priori : c'est l'intuition. La raison ou le raisonnement développe ensuite l'idée et déduit ses conséquences logiques; mais si le sentiment doit être éclairé par les lumières de la raison^ la raison à son tour doit être guidée par l'expérience, qui seule lui permet de conclure.
L'esprit humain est un tout complexe qui ne marche et ne fonctionne que par le jeu harmonique de ses diverses facultés.
Il faudrait donc se garder, dans l'association que j'ai signalée plus haut, de donner une prédominance exagérée soit au sentiment, soit à la raison, soit à l'expérience. Si le sentiment
fait taire la raison^ nous sommes hors de la science et nous arrivons dans les vérités irrationnelles de foi ou de tradition. Si la raison n'invoque pas sans cesse l'expérience^ nous tombons dans la scolastique et sous la domination des systèmes; si l'expérience se passe du raisonnement^ nous ne pouvons pas sortir des faits, et nous croupissons dans l'empirisme.
La méthode expérimentale est la méthode qui cherche la vérité par l'emploi bien équilibré du sentiment, de la raison et de l'expérience. Elle proclame la liberté de l'esprit et de la pensée. Son caractère est de ne relever que d'elle-même^ parce qu'elle emprunte à son critérium, l'expérience, une autorité impersonnelle qui domine toute la science. Elle n'admet pas d'autorité personnelle; elle repousse d'une manière absolue les systèmes et les doctrines. Ceci n'est point de l'orgueil et de la jaclance. L'expérimentateur au contraire fait acte d'humilité en niant l'autorité individuelle, car il doute de ses propres connaissances, et il soumet ainsi l'autorité des hommes à celle de l'expérience et des lois de la nature.
La première condition à remplir pour un savant qui se livre à l'investigation expérimentale des phénomènes naturels^ c'est donc de ne se préoccuper d'aucun système et de conserver une entière liberté d'esprit assise sur le doute philosophique. En effet, d'un côté nous avons la certitude de l'existence du déterminisme des phénomènes, parce que cette certitude nous est donnée par un rapport nécessaire de causalité dont notre esprit a conscience; mais nous n'avons, d'un autre côté, aucune certitude relativement à la formule de ce déterminisme, parce qu'elle se réalise dans des phénomènes qui sont en dehors de nous. L'expérience seule doit nous diriger; elle est notre critérium unique, et elle devient, suivant l'expression de Goethe \ la seule médiatrice qui existe entre le savant et les phénomènes qui l'environnent.
Une fois que la recherche du déterminisme des phénomènes est admise comme but unique de la méthode expérimentale, il n'y a plus ni
1. Goethe, Œuvres d'histoire naturelle, traduction de M. Martins, introduction, p. 1.
matérialisme^ ni spiritualisme^ ni matière brute^ ni matière vivante^ il n'y a que des phénomènes naturels dont il faut déterminer les conditions, c'est-à-dire conaaître les circonstances qui jouent par rapport à ces phénomènes le rôle de cause prochaine. Toutes les sciences qui font usage de la méthode expérimentale doivent tendre à devenir antisystématiques.
La médecine expérimentale ne sera pas un système nouveau de médecine^ mais au contraire la négation de tous les systèmes. Elle ne devra se rattacher à aucun mot systématique; elle ne sera ni animiste, ni organiciste, ni solidiste, ni humorale : elle sera simplement la science qui cherche à remonter aux causes prochaines des phénomènes à l'état sain et à l'état morbide.
Ce que nous venons de dire relativement aux systèmes médicaux, nous pouvons l'appliquer aux systèmes philosophiques. La physiologie expérimentale ne sent le besoin de se rattacher à aucun système philosophique. Le rôle du physiologiste, comme celui de tout savant, est de chercher la vérité en elle-même, sans von-
loir la faire servir de contrôle à tel ou tel système de philosophie. Quand le savant poursuit l'investigation scientifique en prenant pour base un système philosophique quelconque^ il s'égare nécessairement dans les régions des causes premières. L'idée systématique donne à l'esprit une sorte d'assurance trompeuse et une inflexibilité qui s'accordent mal avec la liberté du doute que doit toujours garder l'expérimentateur dans ses recherches. Les systèmes sont tous nécessairement incomplets; ils ne sauraient représenter tout ce qui est dans la nature^ mais seulement ce qui est dans l'esprit des hommes. Or, pour trouver la vérité, il suffit que le savant se mette en face de la nature, qu'il inter roge librement en suivant la méthode expérimentale à l'aide de moyens d'investigation de plus en plus parfaits, et je pense que dans ce cas le seul système philosophique consiste à ne pas en avoir.
Comme expérimentateur, j'énte donc les systèmes philosophiques, mais je ne saurais pour cela repousser cet esprit philosophique qui, sans être nulle part, est partout, et qui, sans appar-
tenir à aucun système^ doit régner non-seulelement sur toutes les sciences^ mais sur toutes les connaissances humaines. C'est ce qui fait que, tout en fuyant les systèmes philosophiques, j'aime beaucoup les philosophes, et je me plais infiniment dans leur commerce. En effet, au point de vue scientifique, la philosophie représente l'aspiration éternelle de la raison humaine vers la connaissance de Tinconnu. Dès lors les philosophes se tiennent toujours dans les questions en controverse et dans les régions élevées, limites supérieures des sciences. Par là ils communiquent à la pensée scientifique un mouvement qui la vivifie et l'ennoblit; ils fortifient Fesprit en le développant par une gymnastique intellectuelle générale en même temps qu'ils le reportent sans cesse vers les solutions inépuisables des grands problèmes; ils entretiennent ainsi une sorte de soif de l'inconnu et le feu sacré de la recherche qui ne doivent jamais s'éteindre chez un savant.
En effet, le désir ardent de la connaissance est l'unique mobile qui attire et soutient l'invesligateur dans ses efforts, et c'est précisément
celte connaissance qu'il saisit et qui fuit toujours devant lui, qui devient à la fois son seul tourment et son seul bonheur. Celui qui ne connaît pas les tourments de l'inconnu doit ignorer les joies de la découverte^ qui sont certainement les plus vives que l'esprit de l'homme puisse jamais ressentir.
Mais^ par un caprice de notre nature^ cette joie de la découverte tant cherchée et tant espérée s'évanouit dès qu'elle est trouvée. Ce n'est qu'un éclair dont la lueur nous a découvert d'autres horizons vers lesquels notre curiosité inassouvie se porte encore avec plus d'ardeur. C'est ce qui fait que^ dans la science même^ le connu perd son attrait, tandis que l'inconnu est toujours plein de charmes. C'est pour cela que les esprits qui s'élèvent et deviennent vraiment grands sont ceux qui ne sont jamais satisfaits d'eux-mêmes dans leurs œuvres accomplies^ mais qui tendent toujours à mieux dans des œuvres nouvelle».
Le sentiment dont je parle en ce moment est bien connu des savants et des philosophes.
C'est ce sentiment qui a fait dire à Priestley^ qu'une découverte que nous faisons nous en montre beaucoup d'autres à faire; c'est ce sentiment qu'exprime Pascal % mais sous une forme peut-être paradoxale^ quand il dit : « Nous ne cherchons jamais les choses^ mais la recherche des choses. »
Pourtant c'est bien la vérité elle-même qui nous intéresse, et si nous la cherchons toujours, c'est parce que ce que nous en avons trouvé ne peut pas nous satisfaire. Sans cela, nous ferions dans nos recherches ce travail inutile et sans fin que nous représente la fable Sisyphe, qui roule toujours son rocher qui retombe sans cesse au point de départ. Cette comparaison n'est point exacte scientifiquement : le savant monte toujours en cherchant la vérité, et s'il ne la trouve jamais tout entière, il en découvre néanmoins des fragments très-importants, et ce sont précisément ces lambeaux de la vérité générale qui constituent la science.
1 . Priestley , Expériences et observations sur différentes espèces d'airs, t. P', préface, p. 15.