‹ La science expérimentale [electronic resource]Chapitre 6 sur 21 · Pascal , Pensées morales détachées^ art. ix-xxxiv · texte numérisé non relu

Pascal , Pensées morales détachées^ art. ix-xxxiv

Le savant ne cherche donc pas pour le plaisir de chercher, mais pour le plaisir de trouver. Il cherche la vérité à cause du désir ardent qu'il a de la posséder, et il la possède déjà dans des limites qu'expriment les sciences ellesmêmes dans leur état actuel. Mais le savant ne doit pas s'arrêter en chemin : il doit toujours s'élever plus haut et tendre à la perfection, il doit toujours chercher tant qu'il voit quelque chose à trouver. Sans cette excitation constante qui est donnée par l'aiguillon de l'inconnu, sans cette soif scientifique toujours renaissante, il serait à craindre que le savant ne se systématisât dans ce qu'il a d'acquis ou de connu. Alors la science ne ferait plus de progrès et s'arrêterait par [indifférence intellectuelle, comme quand les corps minéraux saturés tombent en indifférence chimique et se cristallisent.

Il faut donc empêcher que l'esprit, trop absorbé par le connu d'une science spéciale, ne tende au repos ou ne se traîne terre à terre, en perdant de vue les questions qui lui restent à résoudre. La philosophie, en agitant la masse inépuisable des questions non résohies, stimule

et entretient ce mouvement salutaire dans les sciences, car, dans le sens restreint oii je considère ici la philosophie, l'indéterminé seul lui appartient, le déterminé retombant nécessairement dans le domaine scientifique. Je n'admets donc pas la philosophie qui voudrait assigner des bornes à la science, pas plus que la science qui prétendrait supprimer les vérités philosophiques qui sont actuellement hors de son propre domaine. La vraie science ne supprime rien, elle cherche toujours et regarde en face et sans se troubler les choses qu'elle ne comprend pas encore. Nier ces choses ne serait pas les supprimer; ce serait fermer les yeux et croire que la lumière n'existe pas. Ce serait l'illusion de Tautruche qui croit supprimer le danger en se cachant la tête dans le sable.

Selon moi, le véritable esprit philosophique est celui dont les aspirations élevées fécondent les sciences en les entraînant à la recherche de vérités qui sont actuellement en dehors d'elles, mais qui ne doivent pas être délaissées par cela même qu elles s*éloignent et s'élèvent de plus en plus à mesure qu'elles sont abordées par des

esprits philosophiques plus puissants et plus délicats. Maintenant cette aspiration de l'esprit humain aura-t-elle une fîn^ trou vera-t- elle une limite? Je ne saurais le comprendre; en attendant, le savant n'a rien de mieux à faire que de marcher sans cesse, parce qu'il avance toujours.

Un des plus grands obstacles qui se rencontrent dans cette marche générale et libre des connaissances humaines est donc la tendance qui porte les diverses connaissances à s'individualiser dans des systèmes. Cela n'est point une conséquence des choses elles-mêmes, parce que dans la nature tout se tient et que rien ne saurait être vu isolément et systématiquement, mais c'est un résultat de la tendance de notre esprit, à la fois faible et dominateur, qui nous porte à absorber les autres connaissances dans une systématisation personnelle. Une science qui s'arrêterait dans un système resterait stationnaire et s'isolerait, car la systématisation est un véritable enkystement scientifique, et toute partie enkystée dans un organisme cesse de participer à la vie générale de cet organisme.

Les systèmes tendent donc à asservir Tesprit humain, et la seule utilité que l'on puisse, suivant moi, leur trouver^ c'est de susciter des combats qui les détruisent en agitant et en excitant la vitalité de la science. En effet, il faut chercher à briser les entraves des systèmes philosophiques et scientifiques, comme on briserait les chaînes d'un esclavage intellectuel. La vérité, si on peut la trouver, est de tous les systèmes, et pour la découvrir l'expérimentateur a besoin de se mouvoir librement de tous les côtés sans se sentir arrêté par les barrières d'un système quelconque. La philosophie et la science ne doivent donc pas être systématiques, elles doivent être unies et s'entr'aider sans vouloir se dominer Tune l'autre.

Mais si, au lieu de se contenter de cette union fraternelle pour la recherche de la vérité, la philosophie voulait entrer dans le ménage de la science et lui imposer dogmatiquement des méthodes et des procédés d'investigation, l'accord ne pourrait certainement plus exister. Pour faire des observations, des expériences ou des découvertes scientifiques, les méthodes et pro-

cédés philosophiques sont trop généraux et restent impuissants; il n'y a pour cela que des méthodes et des procédés scientifiques souvent très-spéciaux qui ne peuvent être connus que des expérimentateurs^ des savants ou des philosophes qui pratiquent une science déterminée.

Les connaissances humaines sont tellement enchevêtrées et solidaires les unes des autres dans leur évolution, qu'il est impossible de croire qu'une influence individuelle puisse suffire à les faire avancer lorsque les éléments du progrès ne sont pas dans le sol scientifique luimême. C'est pourquoi, tout en reconnaissant la supériorité des grands hommes^ je pense néanmoins que^ dans l'influence particulière ou générale qu'ils ont sur les sciences^ ils sont toujours et nécessairement plus ou moins fonction de leur temps.

11 en est de même des philosophes : ils ne peuvent que suivre la marche de l'esprit humain^ et ils ne contribuent à son avancement qu'en attirant les esprits vers la voie du progrès^ que beaucoup n'apercevraient peut-être pas; mais ils sont encore en cela l'expression de leur

temps. Ce serait donc une illusion que de prétendre absorber les découvertes particulières d'une science au profit d'une méthode ou d'un système philosophique quelconque. En un mot, si les savants sont utiles aux philosophes et les philosophes aux savants, le savant n'en reste pas moins libre et complètement maître chez lui, et je pense, quant à moi, que les savants dans leurs laboratoires font leurs découvertes, leurs théories et leur science sans les philosophes. Joseph de Maistre a dit que ceux qui ont fait le plus de découvertes dans la science sont ceux qui ont le moins connu Bacon * ; ceux qui Font lu et médité, ainsi que Bacon lui-même, n'y ont souvent guère réussi.

C'est qu'en effet Fart d'obtenir le déterminisme des phénomènes à l'aide des procédés et des méthodes scientifiques ne s'apprend que dans les laboratoires, où l'expérimentateur est aux prises avec les problèmes de la nature. Quand on est en face de phénomènes dont il

1. Joseph de Maistre, Examen de la Philosophie de Bacon ^ t. I", p. 81.

faut déterminer les conditions d'existence ou les causes prochaines, les procédés du raisonnement doivent varier à l'infini^ suivant la nature des phénomènes dans les diverses sciences et selon les cas plus ou moins difficiles et plus ou moins complexes auxquels on les applique. Les savants^ et même les savants spéciaux en chaque science, peuvent seuls intervenir dans de pareilles questions^ parce que non-seulement les procédés diffèrent, mais parce que l'esprit du naturaliste n'est pas celui du physiologiste, et que celui du chimiste n'est pas celui du physicien.

Quand des philosophes tels que Bacon^ ou d'autres plus modernes^ ont voulu donner une systématisation de préceptes pour la recherche scientifique, ils ont pu paraître séduisants aux personnes qui ne voient les sciences que de loin; mais en réalité de pareils ouvrages ne sont d'aucune utilité aux savants faits, et pour ceux qui veulent se livrer à la culture des sciences^ ils les égarent par une fausse simplicité des choses; bien plus, ils les gênent en chargeant l'esprit d'une foule de règles vagues

OU inapplicables, qu'il faut se hâter d'oubliei% si l'on veut entrer dans la science et devenir un véritable expérimentateur.

Je crois que dans l'enseignement scientifique le rôle d'un maître est de montrer expérimentalement à l'élève le but que le savant se propose, et de lui indiquer tous les moyens qu'il peut avoir à sa disposition pour l'atteindre. Le maître doit ensuite laisser l'élève libre de se mouvoir à sa manière, suivant sa nature, pour arriver au but qu'il lui a montré, sauf à venir à son secours, s'il voit qu'il s'égare. Je pense enfin que la vraie méthode scientifique est celle qui contient l'esprit sans l'étouffer, celle qui laisse autant que possible l'esprit en face de lui-même, et le dirige tout en respectant ses qualités les plus précieuses qui sont son originalité créatrice et sa spontanéité scientifique. En effet, les sciences n'avancent que par les idées nouvelles et par la puissance créatrice ou originale de la pensée. Il faut donc prendre garde, dans l'enseignement des sciences, que les connaissances qui doivent armer l'intelligence ne l'accablent par leur poids, et

que les règles qui sont destinées à soutenir les côtés faibles de l'esprit n'en atrophient ou n'en étouffent les côtés puissants et féconds.

Je n'ai point à entrer ici dans d'autres développements; j'ai dû me borner à prémunir les sciences physiologiques et la médecine expérimentale contre les exagérations de l'érudition et contre l'envahissement et la domination des systèmes, parce que ces sciences^ en y succombant^ verraient disparaître leur fécondité, et perdraient l'indépendance et la liberté d'esprit, qui seront toujours les conditions essen tielles de leurs progrès.

Si le génie de Thomme a dans les sciences comme ailleurs une suprématie qui ne perd jamais ses droits^ cependant^ pour les sciences expérimentales, le savant doit appliquer ses idées à la re'jiierche du déterminisme scientifique et interroger la nature dans un laboratoire, avec les moyens convenables et nécessaires. On ne concevrait pas un physicien ou un chimiste sans laboratoire. Pour le physiologiste il doit en être de même : il faut qu'il analyse expérimentalement les phénomènes de la matière

vivante, comme le physicien et le chimiste analysent expérimentalement les phénomènes de la matière brute. En un mot^ le laboratoire est la condition sine quâ non du développement de toutes les sciences expérimentales.

L'évidence de cette vérité amène et amènera nécessairement une réforme universelle et profonde dans l'enseignement scientifique^ car on a reconnu partout aujourd'hui que c'est dans les laboratoires que germent et grandissent toutes les découvertes de la science pure, pour se répandre ensuite et couvrir le monde de leurs applications utiles. Le laboratoire seul apprend les difficultés réelles de la science à ceux qui le fréquentent. Il leur montre en outre que la science pure a toujours été la source de toutes les richesses réelles que l'homme acquiert et de toutes les conquêtes qu'il fait sur les phénomènes de la nature. C'est là une excellente éducation pour la jeunesse^ parce qu'elle seule peut lui faire comprendre que les applications actuelles si brillantes des sciences ne sont que Tépanouissement de travaux antérieurs^ et que ceux qui profitent aujourd'hui de leurs bienfaits

doivent un tribut de reconnaissance à leurs devanciers, qui ont péniblement cultivé l'arbre de la science sans le voir fructifier.

V août 1865.

On distingue les sciences qui traitent des corps inertes de celles qui traitent des corps ^ivants^, et^ parmi ces dernières^ on sépare encore celles qui étudient l'homme et les animaux de celles qui étudient les végétaux.

Toutes les classifications des sciences ne sauraient se fonder exclusivement sur les circonscriptions naturelles des corps qu'elles considèrent; elles se divisent aussi et plus particulièrement selon les problèmes spéciaux qu'elles se proposent de résoudre. La physiologie générale, par son objet, se confond avec toutes les sciences des êtres vivants^ puisqu'elle analyse

des phénomènes qui se passent à la fois dans rhomme^ dans les animaux et dans les végétaux ^ Elle n'en est pas moins cependant une science distincte, parce qu'elle poursuit un problème spécial qui détermine son domaine propre.

La physiologie a pour but de régir les manifestations des phénomènes de la vie. Je me propose ici d'examiner comment il est possible d'arriver à la solution d'un pareil problème. On verra^ je l'espère, que la physiologie est une des sciences les plus dignes de l'attention des esprits élevés par l'importance des questions qu'elle traite, et de toute la sympathie des hommes de progrès par l'influence qu'elle est destinée à exercer sur le bien-être de l'humanité.

1. CL Bernard, Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux. Paris, 1878.

Afin de bien comprendre le caractère du problème physiologique, il faut d'abord circonscrire la physiologie générale et montrer qu'elle est une science expérimentale et non une science naturelle.

Les sciences naturelles sont des sciences d'observation ou descriptives. Elles nous donnent la prévision des phénomènes ; mais elles restent des sciences contemplatives de la nature.

Les sciences expérimentales sont des sciences d'expérimentation ou explicatives. Elles vont plus loin que les sciences d'observation^ qui leur servent de base^ et arrivent à être des sciences d'action^ c'est-à-dire des sciences conquérantes de la nature.

Cette distinction fondamentale entre les

sciences naturelles et les sciences expérimentales ressort de la définition même de l'observation et de l'expérimentation. L'observateur considère les phénomènes dans leur état naturel, c'est-à-dire tels que la nature les lui offre, ta^ndis que l'expérimentateur les fait apparaître dans des conditions dont il est le maître.

La physique et la chimie, qui sont les sciences expérimentales dans le règne des corps bruts, ont conquis la nature inerte ou minérale, et chaque jour nous voyons cette conquête s'étendre davantage.

La physiologie, qui est la science expérimentale dans le règne des corps organisés, doit conquérir la nature vivante ; c'est là son problème, ce sera là sa puissance.

Cette division des sciences biologiques en sciences naturelles et en sciences expérimentales est nécessaire à leurs progrès.

D'un côté, la physiologie ne peut avancer qu'en se constituant comme une science indépendante, et d'autre part les sciences naturelles qui ont concouru à son évolution et préparé son avènement feraient fausse route, et per-

draîent leur véritable point de vue^ soit en voulant la suivre dans sa marche^, soit en essayant de la retenir dans leur circonscription. Par la même raison, les naturalistes^ minéralogistes et géologues pourraient réclamer la physique et la chimie comme appartenant à l'histoire des minéraux. De même encore le naturaliste anthropologiste devrait^ ainsi que cela d'ailleurs a été fait par certains auteurs, considérer la physiologie humaine et la médecine comme ne formant que des divisions de l'anthropologie. On sent tout de suite combien il serait facile de pousser jusqu'à Terreur de semblables raisonnements, car la littérature, les arts, la politique, toutes les connaissances humaines, en un mot, appartiendraient à l'anthropologie, puisqu'elles rentrent dans l'histoire de l'intelligence de l'homme. Cette manière de diviser les sciences d'après la considération de l'objet qu'on étudie n'aboutirait qu'à l'obscurité et à la confusion, tandis qu'en envisageant la nature expérimentale et spéciale des problèmes du physiologiste, nous verrons qu'on peut arriver au contraire à une distinction réelle et féconde.

Cuvier a donné à la science de l'organisation des êtres vivants une impulsion puissante, qui a été utile à la fois à la zoologie et à la physiologie générale ; mais Cuvier ne concevait pas la physiologie comme devant être une science expérimentalement constituée, ou plutôt il n'avait pas d'idée arrêtée à ce sujet, car tantôt on le voit nier la physiologie expérimentale en contestant la légitimité des applications de la méthode expérimentale à l'étude des phénomènes de la vie*^ tantôt on le voit admettre et louer dans des rapports académiques les résultats de la physiologie expérimentale obtenus à l'aide de la vivisection ^ Cuvier avait bien senti qu'il était important d'introduire les considérations physiologiques dans la zoologie; mais il n'était pas physiologiste^ il était naturaliste et surtout anatomiste, et ne voyait dans la phy-

1 . Voyez Cuvier, Lettre à Mertrud et Introduction au règne animai,

2. Voyez Cuvier, Rapport fait à V Académie des Sciences sur des expériences relatives aux fonctions du système nerveux {Journal de Physiologie ^ par Magendie, t. II, p. 372, 1822).

siologie que des déductions anatomiques particulières dont il cherchait la confirmation dans l'anatomie comparée. Sans doute les connaissances anatomiques les plus précises sont indispensables au physiologiste, mais je ne crois pas pour cela avec les anatomistes que l'anatomie doive servir de base exclusive à la physiologie, et que cette dernière science puisse jamais se déduire directement de la première\ Je pense au contraire que c'est une erreur ou une illusion de toutes les écoles anatomiques d'avoir cru que l'anatomie expliquait directement la physiologie.

L'impuissance de l'anatomie à nous apprendre les fonctions organiques devient surtout évidente dans les cas particuliers où elle est réduite à elle-même. Pour les organes sur les usages desquels la physiologie expérimentale n'a encore rien dit, l'anatomie reste absolument muette.

C'est ce qui a lieu par exemple pour la rate,

1 . Voyez mes Leçons de physiologie appliquée à la wédecine faites au Collège de France, 1855, première leçon.

les capsules surrénales, le corps thyroïde, etc., tous organes dont nous connaissons parfaitement la texture anatomique, mais dont nous ignorons complètement les fonctions.

De même, quand sur un animal on découvre un tissu nouveau et sans analogue dans d'autres organismes^ l'anatomie est incapable d'en dévoiler les propriétés vitales.

Cela prouve donc bien clairement que, lorsque Tanatomiste ou le zoologiste construit ce qu'on appelle la physiologie anatomique ou zoologique, ils ne font qu'appliquer à l'interprétation et au classement des faits anatomiques les connaissances que leur a préalablement fournies la physiologie expérimentale, mais ils ne déduisent jamais rien directement de l'anatomie elle-même.

Pour expliquer les phénomènes de la vie, lephysiologiste expérimentateur s'adresse directement aux manifestations de ces phénomènes; il les analyse à l'aide des sciences physico-chimiques, qui sont plus simples que la physiologie, parce c'est toujours le plus simple qui doit éclairer le plus complexe. L'anatomie ou la

texture d'un organe ne peut réellement se comprendre que lorsque la physiologie vient l'expliquer. La structure anatomique ne donnant que les conditions de manifestations d'un phénomène physiologique, il est de toute nécessité de connaître ce phénomène avant de chercher à l'expliquer anatomiquement. En un mot, la physiologie n'est point une déduction de l'anatomie. L'explication de l'organisation , au lieu d'être le point de départ^ est au contraire le but vers lequel tendent toutes les études physiologiques. Nous verrons en effet que c'est seulement dans la structure anatomique et dans l'analyse physico-chimique des propriétés de la matière organisée que le physiologiste trouve les conditions qu'il lui importe de connaître pour résoudre le problème de la physiologie expérimentale, c'est-à-dire pour expliquer le mécanisme des phénomènes vitaux et pour en maîtriser les manifestations.

Le problème du naturaliste est plus simple; sans chercher à expliquer les phénomènes naturels, il se borne à en constater l'enchaînement

et les loiS; afm d'en prévenir les manifestations et la marche.

Les sciences naturelles et les sciences expérimentales^ considérées dans leur développement^ constituent en quelque sorte deux degrés distincts dans les connaissances humaines. Les sciences naturelles^ passives ou contemplatives, forment évidemment le premier degré, tandis que les sciences expérimentales, actives et conquérantes, constituent le second. Les sciences naturelles sont les aînées nécessaires des sciences expérimentales et elles leur servent de point d'appui.

C'est ainsi que l'évolution scientifique vient nous expliquer comment le problème des sciences expérimentales est un problème moderne que l'antiquité n'a pu connaître. Je ne veux pas dire que l'antiquité n'ait point eu Fidée de conquérir la nature, puisqu'elle nous a laissé la fable de Prométhée, puni pour avoir voulu ravir le feu du ciel. Seulement il est certain, que la science antique n'a pu réaliser cette conquête^ puisque les sciences naturelles et contemplatives ont dû se former les premières.

La pensée scientifique des anciens n'a donc pu être que de découvrir et de constater les lois qui régissent les phénomènes de la nature^ tandis que la pensée scientifique expérimentale moderne doit être d'expliquer ces phénomènes et de les maîtriser au profit de Fhumanité. Nous savons que par la physique et par la chimie l'homme a déjà assuré sa domination sur les phénomènes des corps bruts; mais une autre conséquence également nécessaire de l'évolution scientifique que j'ai voulu proclamer ici, c'est que par la physiologie l'homme doit ambitionner aussi d'étendre sa puissance sur les phénomènes des êtres vivants.

La civilisation moderne, en conquérant par la science la nature inorganique et la nature organiséCp se trouvera placée dans des conditions nouvelles entièrement inconnues aux civilisations antiques. C'est pourquoi il n'est peut-être pas toujours logique d'invoquer l'histoire des peuples anciens pour supputer les destinées des peuples nouveaux. L'humanité semble avoir compris aujourd'hui que son but est non plus la contemplation passive^ mais le progrès et

liO LË PROBLEME

Taclion. Ces idées pénètreat de plus en plus profondément dans les sociétés^ et le rôle actif des sciences expérimentales ne s'arrête pas aux sciences physico-chimiques et physiologiques ; il s étend jusqu'aux sciences historiques et morales. On a compris qu'il ne suffit pas de rester spectateur inerte du bien et du mal, en jouissant de l'un et se préservant de l'autre. La morale moderne aspire à un rôle plus grand : elle recherche les causes, veut les expliquer et agir sur elles; elle veut en un mot dominer le bien et le mal;, faire naître l'un et le développer^ lutter avec l'autre pour l'extirper et le détruire. On le voit donc, c'est une tendance générale^ et le souffle scientifique moderne qui anime la physiologie est éminemment conquérant et dominateur.

De tout temps, les phénomènes de la vie onl été considérés sous deux faces différentes el pour ainsi dire opposées.

Les physiologistes animistes ou vitalistes ont pensé que les manifestations vitales sont régies par des influences spéciales, et ils ont admis que la force vitale, quel que soit le nom qu'on lui donne [âme physiologique ou arcliée^ principe vital ou propriétés vitales), est essentiellement distincte des forces minérales, et se tient même avec elles dans un antagonisme constant.

Les physiologistes chimistes physico-mécaniciens ont soutenu au contraire que les fonctions vitales doivent se ramener à des phénomènes mécaniques ou physico-chimiques ordinaires, pour l'explication desquels il n'est nécessaire de faire intervenir aucune force vitale particulière.

Eq voyant que nous considérons la physiologie comme une science expérimentale destinée à gouverner les phénomènes de la nature vivante, on se demandera si nous sommes dans le camp des physiologistes vitalistes ou dans celui des physiologistes physico-mécaniciens. Il devient par conséquent nécessaire de nous expliquer^ non afin de prendre parti pour Tune ou Fautre des deux doctrines physiologiques précédemment citées^ mais simplement afin de faire connaître notre manière de voir sur la nature des phénomènes de la vie et sur la méthode d'investigation qu'il convient de suivre dans l'étude des problèmes de la physiologie générale.

La physiologie ne se sépare pas^ quant à la manière d'étudier, des autres sciences expérimentales des corps bruts. Elle suit la même méthode expérimentale, et la vie, quelle que soit l'idée qu'on s'en fasse^ ne saurait être un obstacle à l'analyse expérimentale des phénomènes des organismes vivants. J'ai déjà développé ^ cette opinion, et j'ai démontré par di-

1 . Voyez : Du progrès dans les sciences physiologiques, p. 37.

vers exemples que les phénomènes vitaux sont soumis à un déterminisme aussi rigoureux et aussi absolu que les phénomènes minéraux. Quant aux phénomènes delà vie^, j'admets que ces phénomènes^ considérés dans leurs formes diverses de manifestation et dans leur nature intime^ ont à la fois une spécialité de formes qui les distingue comme phénomènes de la vie et une communauté de lois qui les confond avec tous les autres phénomènes du monde cosmique. Je reconnais en d'autres termes à tous les phénomènes vitaux des procédés spéciaux de manifestation; mais en même temps je les considère aussi comme dérivant tous des lois générales de la mécanique et de la physico-chimie ordinaires.

Il existe en effet dans les organismes vivants des appareils anatomiques ou des outils organiques qui leur sont propres, et qu'on ne saurait reproduire en dehors d'eux; mais les phénomènes manifestés par ces organes ou tissus vivants n'ont cependant rien de spécial ni dans leur nature^ ni dans les lois qui les régissent : c'est une proposition que les progrès des scien-

res physico-chimiques démontrent chaque jour de plus en plus^ en prouvant que les phénomènes qui s'accomplissent dans les corps vivants peuvent s'accomplir également en dehors de l'organisme dans le règne minéral. Dans l'ordre chimique, le chimiste opère dans son laboratoire une foule de synthèses, de décompositions et de dédoublements semblables à ceux qui ont lieu dans les organismes animaux et végétaux; mais, si dans l'être vivant les forces chimiques donnent lieu à des produits identiques à ceux du règne minéral, la nature vivante emploie les procédés spéciaux des éléments histologiques (cellules ou fibres organisées) qui n'appartiennent qu'aux êtres vivants. Parmi les cellules organiques animales ou végétales, il en est qui réduisent l'acide carbonique et dégagent de l'oxygène, d'autres qui absorbent l'oxygène et dégagent de l'acide carbonique; enfin certaines cellules ou produits de cellules (ferments solubles) président à des phénomènes de fermentation ou de dédoublement qui donnent naissance à de l'alcool, à de l'acide acétique, à des acides gras, à de la gly-

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cérine, à de l'urée, à des essences végétales^ etc. Or ce sont là des phénomènes et des produits que le chimiste peut imiter et refaire dans son laboratoire en mettant en jeu les forces chimiques minérales, qui sont au fond exactement les mêmes que les forces chimiques organiques ; mais dans Têtre vivant^ je le répète^ les phénomènes sont réalisés à l'aide de procédés vitaux et de réactifs chimiques organisés^ créés par révolution histologique et par conséquent spéciaux à l'organisme et inimitables pour le chimiste.

Dans Tordre mécanique ou physique, les phénomènes de Torganisme vivant n'ont rien non plus qui les distingue des phénomènes mécaniques ou physiques généraux, si ce n'est les instruments qui les manifestent.

Le muscle produit des phénomènes de mouvement qui^ comme ceux des machines inertes^ ne sauraient échapper aux lois de la mécanique générale;, ce qui n'empêche pas que le muscle ne soit un appareil de mouvement spécial à l'animal, et dont le jeu est réglé par les nerfs

au moyen de mécanismes également spéciaux à rêtre vivant.

Les êtres vivants produisent de la chaleur qui ne diffère en rien de la chaleur engendrée dans les phénomènes minéraux^ si ce n'est le procédé vital de fermentation ou de combustion qui lui donne naissance.

Les poissons électriques forment ou sécrètent de l'électricité qui ne diffère en rien de l'électricité d'une pile métallique, ce qui n'empêche pas Torgane électrique de la torpille, par exemple, d'être un appareil vital tout à fait particulier, réglé par le système nerveux et que le physicien ne peut imiter.

Il en serait de même des fonctions des nerfs et des organes des sens, qui ne sont que des instruments de physique spéciaux aux êtres vivants.

Il n'y a donc en réalité qu'une physique, qu'une chimie et qu'une mécanique générales, dans lesquelles rentrent toutes les manifestations phénoménales de la nature, aussi bien celles des corps vivants que celles des corps bruts. Tous les phénomènes, en un mot, qui

apparaissent dans un être vivant retrouvent leurs lois en dehors de lui, de sorte qu'on pourrait dire que toutes les manifestations de la vie se composent de phénomènes empruntés, quant à leur nature, au monde cosmique extérieur, mais possédant seulement une morphologie spéciale, en ce sens qu'ils sont manifestés sous des formes caractéristiques et à l'aide d'instruments physiologiques spéciaux. Sous le rapport physico-chimique, la vie n'est donc qu'une modalité des phénomènes généraux de la nature; elle n'engendre rien; elle emprunte ses forces au monde extérieur, et ne fait qu'en varier les manifestations de mille et mille ma- !^ nières. Ne pourrait-on pas ajouter que l'intelligence elle-même, dont les phénomènes caractérisent l'expression la plus élevée de la vie, se révèle en dehors des êtres vivants dans l'harmonie des lois de l'univers ? Mais nulle part ailleurs que dans les corps vivants elle n'est traduite par des instruments qui nous la manifestent sous la forme de sensibilité, de volonté. Ainsi se trouverait réalisée la pensée antique, que l'organisme vivant est un microcosme (petit

monde) qui reflète en lui le macrocosme (grand monde, l'univers).

De ce qui précède^ il résulte évidemment que le physiologiste, le chimiste, le physicien, n'ont en réalité à considérer que des phénomènes de même nature, qui doivent être analysés et étudiés par la même méthode et réduits aux mêmes lois générales. Seulement le physiologiste a affaire à des procédés particuliers qui sont inhérents à la matière organisée, et qui constituent par conséquent l'objet spécial de ses études. La physiologie générale se trouve ainsi ramenée à être la science expérimentale qui étudie les propriétés de la matière organisée et explique les procédés et les mécanismes des phénomènes vitaux, comme la physique et la chimie expliquent les procédés et les mécanismes des phénomènes minéraux.

Si maintenant le physiologiste expérimentateur veut arriver à régir les phénomènes physiologiques dans l'être vivant, comme le physicien et le chimiste gouvernent les phénomènes physico-chimiques dans la nature inorganique^

son problème sera réduit exactement aux mômes termes.

En effets le physicien et le chimiste rattachent l'explication des phénomènes aux propriétés des éléments inorganiques.

De même le physiologiste doit rechercher dans l'être vivant les éléments organiques dans lesquels se localisent les fonctions, et déterminer les conditions d'activité vitale de ces éléments sur lesquels il peut agir. Les éléments organiques des corps vivants sont les éléments anatomiques ou histologiques dans lesquels se décomposent nos organes et nos tissus. La science de l'organisation en est arrivée aujourd'hui à montrer qu'un corps vivant^ quelle qu'en soit la complexité^ est toujours constitué par la réunion d'un nombre plus ou moins considérable d'organismes élémentaires microscopiques dont les propriétés vitales diverses manifestent les différentes fonctions de l'organisme total*. Il résulte de là que chaque fonction doit avoir son élément organique correspondant, et l'objet de

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