CHAP. VI. — LIMITATION DES ETAGES PAR LA TECTONIQUE
riasien. Dans le géosynclinal alpin, Oppel avait de même désigné, sous le nom de Tilhoniqite. un faciès pélagique à céphalopodes des diverses couches supra-jurnssiques [il à 31), passant par degrés insensibles au crétacé (oxfordien 28, au néocomien 32).
Là même où la transgression existe, où elle se traduit par une discordance, elle a toutes les chances pour varier d âge suivant les divers points considérés.
Pour faire comprendre les difficultés que l'on rencontre alors, à chaque pas, dans les applications de la tectonique à la chronologie stratigraphique, le meilleur moyen est de choisir un ou deux cas particuliers et de montrer comment on est conduit à opérer.
Prenons, d'abord, le terrain, que l'on appelle r.4/6i<?n, ou Gault (35) {A Iba, rivière de l'Aube) et qui s'intercale à la partie supérieure de la série infracrétacée, au-dessus de l'aptien (34), au-dessous du cénomanien (36).
Ce terrain marque, en Europe et surtout en France ou en Angleterre, une période tout à fait spéciale, pendant laquelle s'est préparé le grand phénomène, intermédiaire entre l'infracrétacé et le supracrétacé, que l'on qualifie ordinairement de transgression cénomanienne. *
Auparavant (34) les continents occupaient, dans ces régions, une vaste extension ; les eaux, là où elles existaient, avaient peu de profondeur; les dépôts n'étaient composés, le plus souvent, que de sables ou d'argiles à caractère littoral, parfois de formations lacustres. Au moment de l'albien (33), la mer envahit nos pays, de plus en plus profonde; des dépôts phosphatés se forment, de tous côtés, en Angleterre, en France, en Suisse, en Russie; puis, des précipitations crayeuses étendues commencent à se substituer, dans ces mers, aux dépôts restreints de la période antérieure. Voilà le phénomène, d'ailleurs localisé comme tous les phénomènes géologiques, mais pourtant particulièrement important en Europe, qu'il s'agit de traduire, en donnant des noms à ces périodes successives. Alors les difficultés commencent ; parmi les diverses transgressions, que l'on peut suivre de la Belgique aux Pyrénées ou même en Afrique et que l'on est porté à considérer comme marquant, dans leur ensemble, une date remarquable, tout au moins pour notre histoire européenne, et séparant l infracrétacé du supracrétacé, laquelle prendra-t-on comme repère ? Ici, le mouvement de transgression commence avec l'étage dit néocomien (32) ; là avec le barrémien {^^) ; plus loin avec l'aptien (34) ; ailleurs avec l'albien (33) ; en admettant même que chacun de ces étages soit bien déterminé comme âge par la nature de ses fossiles et, ce qui est une pure hypothèse, que tous les dépôts où l'on rencontre les mêmes fossiles, de la Belgique à l'Afrique, soient contemporains, comment éta-
blira-t-on la coupure et les accolades ? où placera-t-on la limite fondée sur la transgression ? l'albien, en un mot, sera-t-il encore de l'infracrétacé ou déjà du supracrétacé ?
Là-dessus, discussion insoluble. On se décide, en pratique, à prendre une sorte de moyenne, en remarquant que la transgression, intercalée entre l'albien (85) et le cénomanien (36), est la plus importante dans nos régions ; mais en serait-il de même ailleurs ? Certainement non ! On voit aussitôt à quel point le choix est conventionnel.
La difficulté identique se présente pour les divisions du miocène dans le tertiaire. De la base du burdigalien (49) au sommet de l'helvélien (50), la transgression s'étend peu à peu dans l'Europe Centrale : c'est-à-dire que le mouvement de l'écorce fait pénétrer de plus en plus la mer sur des régions jusque-là émergées ; à la fin de l'helvétien, ce mouvement paraît prendre une intensité spéciale ; il en résulte alors des inégalités de profondeur, amenant des zones plus profondes, donc plus froides et, par suite, le développement de faunes océaniques correspondantes à ces zones. 11 y a là^jne succession de phénomènes, que l'on peut raconter, mais qu'il est difficile de traduire par une démarcation précise, sur laquelle tout le monde soit d'accord, puisque le récit même montre leur extension dans le temps ^
Et il en est de même pour toutes les périodes, où s'est produit quelque grand mouvement, sur lequel nous désirerions fonder nos divisions d'étages, précisément parce que la plupart de ces mouvements n'ont pas dû se faire instantanément, mais se propager à la façon d'une onde et que nous prétendons, à cette division du temps mouvante dans l'espace, substituer une division indépendante de l'espace.
On n'échappe à ces discussions dans la pratique que lorsque les divisions d'étages, fondées sur un petit nombre défaits, restent suffisamment vagues et mal précisées pour s'adapter à tous avec souplesse : surtout, dès lors, pour les terrains les plus anciens. Cela se comprend sans peine ; nous avons, en effet, une fonction de deux coordonnées, l'espace et le temps et nous voulons arbitrairement éliminer l'un des deux variables pour définir ce qui nous importe, à savoir le mouvement des mers ou du sol, la variation des espèces, au moyen d'une seule, le temps. C'était l'hypothèse de Cuvier et de d'Orbigny ; avec nos idées actuelles, c'est une pure impossibilité, à laquelle il n'est peut-être qu'un remède, celui que j'indiquais plus haut, renoncer à concilier 1 incompatible et prendre une échelle indépendante à la fois des deux variables, c'est-à-dire définie, par une convention avouée, au moyen des phénomènes relatifs
1. Dans le môme ordre d'idées, je viens déjà de rappeler la question du Berriasien, el celle du Tithonique.
CIIAP. VI. — DE LA PALKONTOLOGIR ET DE LA TECTONIQUE 217
à telle ou telle région très locale, qu'on adoptera. C'est, du reste, à peu près ce que l'on arrive à iaire, sans l'avouer assez, en s'efforçant de choisir, pour définir chacune des divisions chronologiques, les régions où cette division apparaît le mieu.v caractérisée ; il faudrait avoir le courage de reconnaître que l'on est ainsi dans la convention pure et, puisque l'on est dans la convention, il faudrait savoir en profiter pour fixer celte convention et la rendre enfin immuable.
Le mètre n'est plus la 40.000.000' partie du méridien terrestre ; il est défini par un mètre conservé aux Archives ; cela satisfait peut-être moins les logiciens, mais cela ne vaut il pas mieux que si on bouleversait tout notre système de mesures après chaque détermination nouvelle d'un méridien * ?
III. — Difïiculté de concilier les deux méthodes. Caractère . approximatif des premiers principes admis. Bases d'une stratigraphie rationnelle.
Nous venons de voir les difficultés, auxquelles on se heurte, quand on prend, comme base de la chronologie géologique, soit la paléontologie, soit la tectonique, simplement par le fait qu'on prétend exprimer, en fonction d'une seule variable, le temps, une inconnue qui dépend, en réalité, de deux variables, le temps et l'espace. Cette diliiculté s'accroît encore, si l'on veut, comme c'est l'usage général, par une tradition qui remonte aux créateurs de la stratigraphie et à leur théorie des cataclysmes, associer, dans la classification, deux phénomènes, dont la corrélation, bien que probable, n'est pas nécessaire et ne doit pas, en tout cas, s'exprimer par une simple fonction linéraire, par une proportionnalité : la paléontologie et la tectonique.
En admettant même, ce qui paraît assez logique, que les grandes modifications locales de la faune se soient produites à la suite des mouvements de l'écorce par les changements de courants, de profondeur, de température, etc., qui ont dû en résulter, c'est, en tout cas, compliquer le problème et en rendre la solution rigoureuse encore plus impossible que de vouloir, dans cette solution, concilier ces deux éléments indépendants. Cependant, le défaut réel est moins grand dans la pratique qu il ne parait d'abord ; car, en fait, toute la chronologie
1. C'est un peu le parti adopté par E. Haug [Traité de Géologie, p. 533) en prenant toutes ses limites sur les aires continentales et, pour les faunes, en tenant compte des arrivées brusques de types nouveaux qui, résultant dune migration, correspondent, dans une certaine mesure, au maximum des transgressions (périodes de réajustement).
est strictement paléontologique et la tectonique intervient uniquement pour établir les coupures dans cette évolution progressive des êtres vivants.
Si nous résumons donc cette discussion relative à la méthode stratigraphique, on constate que cette méthode s'est établie en admettant, d'abord, l'exactitude absolue de certains principes fondamentaux, qui n'étaient vrais qu'approximativement. Mais cette approximation s'est montrée suffisante pour que leur application générale, quoique abusive, ait permis : 1° d'en tirer un résultat suffisamment exact; 2° de les contrôler eux-mêmes par l'expérimentation (entendue comme il a été dit plus haut) et d'en conclure la mesure de vérité, la mesure d'erreur, qu'ils présentaient; par conséquent, de ne les abandonner que pour des principes plus rapprochés de la vérité. Ils ont donc été, non seulement utiles, mais indispensables : ce qui n'empêche pas qu'après le premier progrès ayant consisté à les formuler comme des dogmes, ce soit aujourd'hui, pour nous, un progrès nouveau d'échapper à une foi trop sûre d'elle-même et trop catégorique dans ses affirmations, pour adopter des principes moins absolus, d'ailleurs dérivés des premiers et, comme eux, destinés à être discutés et rectiliés un jour.
Je vais essayer de faire ressortir ce caractère d'approximation, qui n'est pas propre seulement à la science géologique, mais qui se retrouverait dans toute autre science physique, en exposant, sous forme d'un tableau en deux colonnes : d'un côté, les principes fondamentaux de la stratigraphie; de l'autre les restrictions qu'ils comportent. Sans vouloir exagérer le scepticisme ni compliquer à plaisir des notions simples et pratiques, il est temps, je crois, de substituer, dans l'enseignement, les idées nouvelles aux anciennes théories, dans la mesure où nous reconnaissons que celles-ci étaient demeurées conventionnelles.
Je commencerai, comme dans l'exposition précédente, par les principes élémentaires, qui permettent de définir une couche sédimentaire, ou un système r>istreint de couches sédimentaires ; je passerai ensuite aux caractères paléontologiques, sur lesquels est fondée la détermination de l'âge d'un terrain ; je continuerai par des principes de stratigraphie et de tectonique, qui permettent, soit de reconstituer les mouvements de l'écorce terrestre, soit d'établir les grandes divisions essentielles dans l'histoire de la Terre