‹ La science géologique: ses méthodes, ses résultats, ses problemes, son histoire. 2. éd., rev. et augm. d'un index alphabétiqueChapitre 12 sur 356 · CHAP. I. — METHODES GENERALES. — TRAVAUX SUR LE TERRALN · texte numérisé non relu

CHAP. I. — METHODES GENERALES. — TRAVAUX SUR LE TERRALN

par les tourbières, les marais, les steppes, les landes, les forêts. Et, ce sol superficiel, fut-il visible, que ce n'est pas là encore ce qui intéresse surtout le géologue ; bien qu'il ait à porter aussi son attention sur les altérations extérieures, dont résulte en particulier la terre arable, il a besoin principalement de connaître le sous-sol, masqué en général par une épaisseur plus ou moins forte de cette terre arable ; c'est ce sous-sol, dont il inscrit la nature sur ses cartes géologiques; c'est sur lui qu'il raisonne dans ses théories. D'où l'étonnement constant de ceux qui voient partir en course le géologue, armé seulement de son marteau, de sa boussole, de sa loupe et de son baromètre, sans ouvrier auxiliaire, sans outils de sondage et de terrassement, et cette question, qui lui est posée sans cesse : « Comment pouvez-vous reconnaître le sous-sol sans fouille, alors qu il n'apparaît pas ?» A cette question il serait facile de répondre que c'est précisément le résultat de l'expérience ou du talent géologiques de voir ce qui paraît invisible aux yeux des incompétents : mais il n'y a là aucun mystère ni aucun coup de baguette magique.

La vérité est qu'en y mettant le temps et en y regardant de près, on arrive, presque partout, à découvrir quelque coin, où la nature du soussol se décèle à lobservateur, dans une tranchée de route, un fossé, un puits, une rigole d'irrigation; à la rigueur même, dans les fragments ramenés du fond par la charrue, qu'il faut seulement distinguer de matériaux apportés, éboulés ou erratiques. La coordination de ces menus faits épars, aidée par quelques idées générales, montre à l'observateur les zones, où tout apparaît conforme aux prévisions, celles, au contraire, où se décèle quelque chose d inattendu, un accident sur lequel il faut s'acharner, dont, au besoin, il faut chercher la solution dans une fouille unique, judicieusement placée ! C'est ainsi que, dans la confection d'une carte géologique, qui constitue la base nécessaire de toute recherche, on pourra parfois se contenter, sur de grandes régions parfaitement homogènes, de quelques courses rapides et sommaires, tandis qu'un espace de quelques kilomètres carrés exigera des semaines d'efforts.

11 est à peine besoin d'ajouter que l'existence de tranchées, ou de coupes naturelles, montrant la superposition des terrains profonds les uns aux autres sur plusieurs mètres, comme celles que l'on rencontre le long des chemins de fer, dans les falaises des côtes, dans les parties montagneuses, dans les carrières ou les mines, dans les puits et sondages divers, sera un événement béni par le géologue. C'est pourquoi le développement des voies ferrées dans le dernier demi-siècle a servi l'extension générale des travaux géologiques, qui

trouveront certa'nement moins d'aliments nouveaux dans nos pays, maintenant que la construction des chemins de fer se ralentit et que la facilité des moyens de transport diminue le nombre des petites industries extractives locales.

Toute observation locale comporte une collecte d'échantillons caractéristiques et, là encore, il y a un choix à faire, un flair à exercer.

Les échantillons à recueillir doivent, en effet, répondre à un double désir ; pour le géologue proprement dit, ce seront, avant tout, ceux qui représenteront, de la manière la plus typique, l'aspect du terrain, qui en constitueront le faciès normal et habituel, qui, s'il s'agit de fossiles, en offriront les formes susceptibles de faire connaître le plus exactement l'âge et le mode de dépôt du sédiment, ou, s'il s'agit de minéraux, seront capables d'éclairer sur le genre de cristallisation de la roche, à laquelle ils appartiennent; pour le minéralogiste et le paléontologue, au contraire, qui donnent au géologue leur concours incessant et nécessaire, les exceptions, les raretés seront particulièrement et presque uniquement recherchées. Or, dans l'un et l'autre ordre d'idées, cela a l'air d'un paradoxe et c'est pourtant presqu'un truisme, de dire que, pour découvrir, il faut savoir d'avance ce qu'on cherche. 11 suffit d'avoir e.vaminé quelques collections rapportées des pays lointains par des amateurs de bonne volonté pour savoir que, presque toujours, les bizarreries, les « ludus natures », les silex rubanés ou ressemblant à quelque bête, les moules imparfaits, de gros bivalves y dominent ; môme si l'on a affaire à des apprentis un peu plus expérimentés, ils recueilleront encore, par exemple, dans un massif de granité* ou de schiste décomposé, les veines de quartz ou de pegmatite plus dures, qui ont mieux résisté à l'altération, et l'échantillon de granité ou de schiste fondamental fera défaut; de même que, placés devant la même tranchée pour y chercher des fossiles, le naturaliste expert en trouvera dix, là où le néophyte n'en rencontrera qu'un *.

Ce n'est pas seulement parce que, faute d'expérience, ce dernier ne distingue pas ce qui est réellement intéressant et utile à recueillir de ce qui ne l'est pas ; c'est aussi parce que, physiquement, matériellement, il ne voit pas les pièces, qui attirent aussitôt le regard de l'autre. Le paléontologue, auquel toutes les formes des fossiles sont familières,

i. L'usage constant de tous les géologues est d'écrire granité, et non granit, comme le veulent les grammairiens.

2. J'ai donné, dans ma Géologie pratique, page 76, quelques indications pratiques sur la recherche des fossiles, ainsi que sur le tracé des cartes géologiques, sur la confection et la lecture des coupes géologiques, etc. Ici nous n'avons à considérer que les principes généraux, sur lesquels est fondée cette recherche.

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n'a besoin que de la moindre saillie sur la glaise ou le calcaire pour reconnaître le gastropode, l'ammonite ou l'oursin, qui peuvent lui déterminer l'âge de son terrain et ne reculera pas, dès lors, devant l'effort, les coups de burin ou de ciseau, le temps perdu, nécessaires pour les dégager de leur gangue; il sait aussi qu'un organisme très petit, parfois microscopique, peut lui être plus utile qu'un animal beaucoup plus volumineux ; de même, le minéralogiste pour les faces d'un cristal. Le spécialiste reconnaît également, du premier coup d'œil, les places, où il faut chercher de préférence, les zones susceptibles de contenir fossiles ou minéraux ; il n'ignore pas que les fossiles apparaissent mieux dans les roches altérées, et les caractères pétrographiques dans les roches bien fraîches ; les premiers échantillons recueillis lui indiquent aussitôt dans quelle direction doit se trouver la suite du gisement. Son œil toujours en éveil ne laisse rien échapper d'anormal, de nouveau et, par suite, d'intéressant. Alors même qu'il ne serait pas en état de déterminer exactement les échantillons sur le terrain, il a pourtant présentes à l'esprit les particularités (charnières de bivalves, embouchures de gastropodes, sinuosités des cloisons d'ammonites, place de la bouche dans les oursins, dents des mammifères, etc.), sur lesquelles sera fondée cette détermination et il ne ramasse que les pièces où elles se rencontrent. Le reste, les « cailloux » vulgaires, dont s'encombre l'inexpérimenté, il les rejette aussitôt. Tout cela, on le conçoit, ne peut s'apprendre par la lecture d'aucun livre et ne se réalise pas sans l'étude approfondie dans les collections et sans l'expérience acquise à la longue sur le terrain : il y entre aussi un certain don inné, qui tient du sens artistique. Inutile d'insister, je crois, sur ce point; chacun sait assez que le naturaliste, comme le mathématicien, comme le peintre ou le musicien, doivent avoir une tournure d'esprit spéciale, encore accentuée par l'habitude et certains sens physiques plus développés.

Mais, ce que l'enseignement peut apprendre, c'est qu'un échantillon quelconque n'est rien par lui-même, si l'on ne connaît, avec une précision absolue, sa provenance; toute sa valeur lui vient de son origine, de la possibilité qu'il offre de caractériser un terrain. Les débutants en géologie commettent tous la même erreur naturelle que les fouilleurs inexpérimentés en archéologie ; ils cherchent l'objet d'art pour l'objet d'art et, en l'isolant de son milieu, lui enlèvent tout son intérêt. Le minéral, malgré ses jolies faces géométriques, le fossile, malgré ses apparences curieuses de coquillage, ne sont plus guère alors qu'un jouet. L'important, pour le géologue, il ne faut pas l'oublier, c'est le terrain, c'est le système de terrains moins attrayant au premier abord,

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c'est l'association complexe des minéraux. Il faut faire, en géologie, non de la minéralogie ou de la paléontologie proprement dites, mais de la minéralogie et de la paléontologie de gisements.

B) Coordination des observations locales. Cartes et coupes géologiques. — Toutes ces observations locales, qui prennent beaucoup de temps et exigent beaucoup d'efforts, ne sont rien, à leur tour, pour le géologue, si elles ne sont complétées par la reconnaissance des superpositions ou des juxtapositions, des relations plus ou moins compliquées entre les divers points observés. C'est la base des sciences fondamentales que nous étudierons plus tard sous le nom de stratigraphie, de tectonique, etc.

Quand il en est là, le géologue peut difficilement faire de bonne besogne sans le secours constant d'une carte géographique aussi détaillée que possible et sans l'aide d'un baromètre altimétrique, lui permettant de reconnaître simplement et rapidement des différences de niveau, de manière à tracer des profils topographiques suivant ses itinéraires. On peut dire que le géologue sur le terrain ne quitte guère des yeux sa carte topographique et, plus celle-ci est précise, plus ses propres observations pourront présenter de rigueur. Ce n'est pas une des moindres difficultés des explorations géologiques en des pays mal connus que la nécessité de dresser soi-même, avant tout, une carte approximative et l'obligation de s'en contenter. Le lien, qui apparaît ainsi, dès le premier instant, entre la géologieet la géographie physique, est, de toutes façons, si intime que celte dernière science pourrait être envisagée comme une branche latérale de la première.

Toute la géologie théorique faite ensuite dans le laboratoire, tout le travail de synthèse, qui tend à coordonner les observations, reposent, en effet, nécessairement sur la lecture des cartes et coupes géologiques, dressées au moyen d'observations sur le terrain. J'ai dit ailleurs ', avec quelques détails, comment on exécutait et comment on utilisait ces cartes et ces coupes; il me suffira de rappeler, en deux mots, la méthode à suivre, qui nous intéresse seule ici.

On a déjà vu que le premier résultat pratique de la science géologique avait été d'obtenir des listes chronologiques des terrains sédimentaires, portant des numéros d'ordre, depuis les premiers déposés au début des temps primordiaux jusqu'aux plus récemment formés sous les yeux de l'homme*. D'autre part, les roches éruptives ont reçu

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