Coupe de la Jungfrau, d'après M. Baltzer
Cette dernière hypothèse est facile à écarter par l'examen du terrain 5 : un terrain littoral offrant des caractères spéciaux, dont il est facile de constater l'absence*.
L'hypothèse II est également peu vraisemblable, comme je l'ai remarqué tout à l'heure, si les mêmes conditions se reproduisent sur toute la périphérie d'un massif, et surtout si l'on voit nettement, tout autour, le terrain 4 déborder sur le terrain 5, si partout le contact de 4 sur 5 est anormal. Néanmoins, c'est pour un cas de ce genre que l'on a imaginé l'hypothèse de la poussée en champignon (IV) : une masse forcée à passer de bas en haut par un orifice étroit a^ et sépanouissant
Fig. 36. — Interprétations diverses d'une même observation faîte sur la pente ab
d'une colline.
au-dessus en yS. M. Marcel Bertrand a fait au champignon cette objection mécanique qu'un tel déversement ne pouvait se faire sans larges déchirures radiales et la possibilité même d'une telle poussée semble aujourd'hui abandonnée.
La discussion théorique, que je viens de ramener là à ses ternies essentiels, s'est produite, en réalité, pour la bordure des Alpes, et elle y présentait une singulière importance théorique ; car ce même problème se posait pour toute la bande de ce que l'on appelle le flysch alpin, depuis l'Arve jusqu'au Rhin, dans les Prcalpes romandes et allemandes et, spécialement, dans le Chablais, ou encore le long des Carpathes. Partout on trouve là, disséminés à la surface des blocs, des rochers, des îlots, de petites montagnes, comprenant parfois plusieurs terrains assemblés et qui apparaissent sans aucune relation, ni pétrographique, ni stratigraphique, avec ce qui les entoure, à la façon de ces blocs eiTatiques, que les phénomènes glaciaires ont roulés, depuis la Norvège, sur la plus grande partie de l'Allemagne.
1 . Voir, par exemple, dans le travail de M. Logkon sur la Brèche du Chablais (Bull. Service carte géologique delà France, 1896, p. 84) une discussion de ce genre.
CIIAP. VII. — APPLICATIONS DE LA TECTONIQUE S45
Les dimensions de ces blocs, de ces îlots, de ces klippen, comme on les a appelés souvent, sont telles ici qu'on ne peut vérifier pratiquement s'ils ne se continuent pas en profondeur, s'ils ne se rattachent pas à quelque soubassement masqué et la nature de leurs matériaux, qui n'ont pas d'équivalent dans la région, signale seule leur origine anormale. Quand on a commencé à les rencontrer, on s'est donc imaginé, d'abord, qu'il y avait là réellement des îlots de quelque ancienne chaîne, dite vindélicienne , enveloppés autrefois, comme dans l'hypo- Ihèse III, par les sédiments du flysch, au milieu duquel on les trouve aujourd'hui et mis ensuite à nu par l'érosion. Puis on a voulu, dans quelques-uns au moins d'entre eux, voir des champignons, poussés du fond par une pression interne, sortis par un orifice étroit et déversés à la superficie (hypothèse IV). Mais, plus lard, l'abondance des plis couchés constatés sur toutes les zones externes des Alpes, le rôle de plus en plus grand, que l'on a attribué au charriage de semblables fragments de plis, poussés horizontalement par un mouvement mécanique très loin de leur position primitive, a conduit à envisager, avec beaucoup plus de vraisemblance, ces klippen, ces brèches exotiques, ces fragments de couches anormaux, en stratification régulière ou renversée, comme des débris abandonnés par un semblable charriage, datant des premiers mouvements alpins à l'époque tertiaire, comme des matériaux démantelés, venant de la zone centrale et poussés autrefois du Sud vers le Nord avant les mouvements posUéocènes, Vjui les auraient à leur tour disloqués et auraient fourni une partie de leurs éléments à la nagelfluh.
On a alors imaginé, comme nous le verrons bientôt en expliquant le mécanisme de ces charriages, des lames de charriage (morceaux entraînés sans être renversés), des lambeaux de poussée (morceaux renversés) et l'on est même arrivé, dans le cas de la Provence, à l'hypothèse, que j'ai indiquée plus haut, de semblables lambeaux renversés et charriés et replissés à nouveau par un mouvement postérieur, en même temps que leur soubassement *,
Pour se rendre compte de la hardiesse de semblables conceptions et de leur inévitable incertitude en un grand nombre de cas, il faut bien s imaginer que les terrains, représentés sur nos coupes par un numéro d'ordre qui les caractérise d'une façon indiscutable, sont loin, dans la
1. M. Termier a montré (Bull. Soc. géol. 1903, p. 479), comment les Alpes Orientales présentent des exemples extraordinaires de plissements postérieurs à la mise en place des nappes par des plis couchés gigantesques, o jusqu'à perdre complètement l'aspect d'un pays de nappes. » Voir plus loin, sur cette question, page 36i.
réalité, de porter aussi nettement ce numéro paléontologique, surtout en régions montagneuses, où le métamorphisme les a profondément altérés et où les fossiles y ont le plus souvent disparu '. En outre, les observations, faites au milieu d'une ascension alpestre dans des conditions matérielles difficiles, sont souvent décousues, malgré tout le soin qu'on y apporte, faute de possibilité d'accéder en certains points, ou d'en voir d'autres, couverts par des éboulis, des glaciers, etc. Néanmoins la concordance de très nombreuses observations indépendantes, parfois l'identité des conclusions résultant de plusieurs faits distincts, la coordination de tous les faits enregistrés, avec la précision que l'on apporte aujourd'hui dans de semblables recherches, peuvent amener à une quasi-certitude. Et, quelquefois, des travaux de mines, postérieurs à de semblables inductions géologiques, sont venus leur fournir une confirmation éclatante. Ainsi, la galerie de Valdonne en Provence, qui a passé au-dessous d'un terrain, justement considéré comme un lambeau de charriage, sans en rencontrer la racine. J'ajoute encore que la pétrographie apporte quelquefois son concours à la tectonique en lui révélant l'origine de certains matériaux, rencontrés au milieu d'un terrain et idendiques à d'autres qu'elle retrouve ailleurs en place ; on peut ainsi reconnaître le sens d'un mouvement mécanique, comme on reconnaît celui d'un courant.
1. C'est ainsi que, jusqu'aux dernières recherches de MM. Marcel Bektrano et Ritter en 1896, le Mont Joly, dont j'ai donné plus haut (fig. Zi) la coupe compliquée, passait pour une sorte d'Ilot privilégié, sur lequel les plissements n'avaient pas eu prise, parce qu'on y reconnaissait seulement des schistes du lias horizontaux et que les intercalations successives de trias dans ce lias avaient échappé aux observateurs. M. Termier a reconnu de môme récemment une série d'écaillés superposées avec intercalations triasiques dans la série, jugée auparavant homogène, de la SchieferhUlle des Alpes Orientales (Bul. Soc. géol. 4» sér. t. III, p. 720, 1903.)