CHAP. X. — GÉOLOGIE EN ACTION. — ROLE DES ÉROSIONS
naturel, parlliabilude, dans nos pays de plaines et qui n'a pu néanmoins être réalisé que par le dépôt tranquille des sédiments dans les eaux en pays non troublés par le dynamisme, ou par l'usure prolongée dans les autres'. Seuls, dans le Plateau Central, les accidents dus aux mouvements tertiaires ou h l'éruptivité correspondante, introduisent, autour du Sancy, du Cantal, etc., des saillies inattendues ; mais, ailleurs, l'iiorizontalité des collines lointaines et de tous ces dômes, qui, lorsqu'on les examine de plus près, forment une topographie si confuse, apparaît d'autant plus frappante au géologue qu'il sait avoir existé là, à l'époque carbonifère, une chaîne pareille à celle des Alpes, avec de hautes cimes et des glaciers. La constatation est aussi nette dans l'Ardenne.
Les produits du volcanisme peuvent quelquefois eux-mêmes servir de mesures et de repères au progrès de cette érosion. Il suffît, en effet, d'examiner quelque grande coulée basaltique, dont les lambeaux, aujourd'hui démantelés et séparés par de profondes coupures, s'allongent, au sommet des plateaux, sur des kilomètres de long. Bien souvent, on a la preuve que ces coulées ont commencé par se former dans le fond d'une vallée, dont elles recouvrent les alluvions. Leur couche dure, partout où elle persiste, se trouve alors avoir joué, pour la superficie de l'époque pliocène, le même rôle que les cendres de Pompéi pour les vestiges de la vie romaine ; en la recouvrant, elle l'a défendue contre l'érosion et le contraste entre le niveau de ces plateaux basaltiques et celui des vallées qui les séparent donne la mesure de l'érosion accomplie depuis que les basaltes se sont épanchés.
Les notions géologiques, à la fois les plus simples et les mieux assises, donnent, en outre, un caractère d'évidence tout particulier à cette notion de l'érosion, sur laquelle j'insisle ici. La géologie nous enseigne, comme nous le verrons bientôt, qu'il a existé des chaînes de plissement appartenant à des âges très divers et dont les saillies ont occupé, tour à tour, des zones distinctes du globe. Or, en comparant une chaîne carbonifère, comme celle qui a réuni autrefois le Plateau Espagnol, le Plateau Central, la Bohême et le Plateau Busse, avec l'aspect de nos Alpes tertiaires, en plaçant côte à côte des paysages empruntés seulement aux Pyrénées, qui sont d'âge éocène et d'autres empruntés aux Alpes Suisses, qui sont oligocènes, il semble saisir sur le vif les progrès de l'usure, comme on reconnaît aussitôt l'âge d'un homme aux flétrissures de son visage ou de son corps '^
i. Cette usure détermine ce qu'on appelle une pénéplaine.
2. L'érosion est, naturellement, d'autant plus active que la chaîne est plus récente. Dans l'Himalaya, on la voh atteindre une puissance extraordinaire et c'est ainsi quelle y a déjà fait disparaître les indices du travail glaciaire, ainsi que lesbasjBins lacustres, dont on aperçoit à peine des traces.
Souvent même — et j'en donnerai bientôt un exemple à propos de la chaîne hercynienne — l'histoire géologique nous permet de reconnaître avec quelle extraordinaire rapidité, relativement aux phases successives distinguées par nous dans cette histoire, une chaîne peut arriver à disparaître et, par contre-coup, nous donne l'impression des énormes longueurs de temps, estimées en années, qui peuvent, dans certains cas, correspondre à ces périodes. Il semble, en effet, quand on suit l'histoire . de la chaîne hercynienne depuis son soulèvement pendant le westphalien (12) (vers le miheudu carbonifère), jusquà la fin de l'époque triasique (19j, qu'on la voie s'effriter, s'évanouir peu à peu. Dès le stéphanien (13), les dépressions lacustres du Plateau Central ont achevé de se combler. Quand le permien (14) commence, il peut s'étendre en transgression sur de larges régions, qui sont déjà une pénéplaine ; d'autres parties, il est vrai, continuent alors à se détruire; mais la chaîne est déjà bien entamée, puisque l'érosion y a atteint la profondeur, où ont cristallé les intrusions de microgranulite et autres porphyres, qui, de leurs débris, forment ses conglomérats, ainsi que les nombreuses incrustations métallifères sulfurées, dont l'immédiate peroxydation contribue à donner aux sédiments une teinte rouge si caractéristique. Avec le trias (17), les produits gréseux deviennent plus fins, plus argileux, c'est-à-dire que les destructions se ralentissent ; il s'y mêle de nombreux produits d'évaporation saline et, quand commence le lias (20), la chaîne, entièrement nivelée, recouverte souvent par les eaux, n'est probablement plus qu'un souvenir.
J'insisterai peu sur les agents bien connus de cette érosion pour passer bientôt à ses effets.
Le premier peut-être de ces agents est cette altération chimique, dont nous avons étudié les effets dans un paragraphe précédent. Cette action lente et continue, qui enlève peu à peu aux terrains tous leurs éléments solubles, ne les diminue pas seulement du volume correspondant à ces éléments, mais les amène surtout à un état de désagrégation, d'effritement, qui facilite ensuite singulièrement le travail des eaux courantes. Un granité aurait résisté à l'usure mécanique des ruissellements pluvieux : une fois transformé en arène friable, il a bientôt disparu ; le porphyre de nos côtes aurait opposé longtemps une digue aux vagues les plus furieuses : mais, kaolinisé auparavant par une action atmosphérique, qu'active ici la présence du chlorure de sodium pulvérisé, il est balayé en quelques marées. De même, sur nos plateaux calcaires, la corrosion profonde des circulations souterraines prépare d'abord des cavités semblables à celles d'un madrépore, un réseau de mines, dont le plafond trop usé finit un jour par s'effondrer.