CIIAP. X. — DYNAMISME EN ACTION
OU failles, résultant des tremblements de terre, sont souvent de simples glissements superficiels, des fissures dans les argiles, etc. Il a donc fallu une discussion très serrée et des observations très nombreuses pour arriver finalement à démontrer la justesse de l'opinion vulgaire, et pour établir l'exactitude, parfaitement réelle, de nombreux mouvements actuels, ayant une cause profonde.
Mais alors les discussions ont roulé sur la généralité plus ou moins grande du phénomène et sur les lois qui peuvent le régir. Autrefois, quand on a commencé les premières mesures précises, on croyait volontiers à un déplacement universel de la terre ferme par rapport aux eaux et, comme il est plus facile de constater une émersion qu une submersion, la plupart des observateurs se prononçaient pour un relèvement progressif des continents. On était seulement en désaccord sur la cause : les uns croyaient à une dessiccation des mers et les autres à une émersion de la terre ferme. La théorie courante a été longtemps celle de Celsius et de Linné (1743), pour lesquels la terre habitable avait commencé par être une toute petite île, que les théologiens assimilaient avec le Paradis, puis s'était accrue peu à peu par le dessèchement des mers.
Au début du xrx* siècle, Léopold de Buch, ayant observé le déplacement des repères sur le bord de la Baltique, admettait, au contraire, le soulèvement des continents et, bien que Gœthe vit, dans cette explication, une ressource désespérée, ce fut pendant toute une phase scientifique, la thèse généralement admise ^
Puis est venue la théorie d'Adhémar (1842), adoptée par Ch. Darwin, Geikie, etc., d'après laquelle le mouvement planétaire déterminerait, par période de 21.000 ans, un déplacement progressif de la calotte de glace d'un pôle à l'autre, entraînant ainsi une modification du centre de gravité, et, dès lors, un déplacement des océans, qui, par exemple en ce moment, où l'hémisphère Nord est supposé se refroidir, accumulerait les eaux vers le Sud.
De nombreux savants ont été séduits par cette idée de chercher un lien entre les phénomènes astronomiques, les périodes glaciaires et les anciennes transgressions ou régressions des mers au cours de l histoire géologique : ce qui permettrait d'établir un calcul en années pour les périodes géologiques. Les uns ont admis, avec Lyell, des oscillations séculaires ; d'autres ont établi des comparaisons entre les mouvements de la Lune ou du Soleil et les déplacements de la croûte terrestre, ou ceux des fluides ignés internes, attribués à des sortes de marées. Puis on a cru
1. On trouvera l'hiâtorique de la question au début du tome II de l'ouvrage de
M. SCBSS.
avoir reconnu des mouvements de bascule : une portion d'un continent s'enfonçait, tandis qu'une autre se relevait. Ou encore, on a été séduit par l'ingéniosité -de certaines coïncidences : on a comparé la Scandinavie à une pièce rigide encastrée à ses deux extrémités, qui, autrefois, était refroidie par une calotte de glace et qui, depuis la disparition de cette glace, a dû se dilater en se réchauffant, par conséquent se soulever en son centre ^ En résumé, il faut avouer qu'au moins jusqu'à nouvel ordre, la loi de tous ces mouvements, si elle existe, nous échappe absolument et il serait assez logique de croire que cette loi n'existe pas : nous avons une sphère hétérogène, formée de compartiments inégaux, qui se contracte et se fend en se desséchant comme une boule d'argile ; nous voyons des parties qui s'affaissent, d'autres qui se soulèvent; là des gondolements ou des gauchissements, ailleurs des tassements; nous constatons que la surface est instable et qu'il se produit, à quelques kilomètres au-dessous de nous, des craquements, dont nous subissons le contre-coup ; cela suffit à nous prouver que les mouvements des périodes géologiques anciennes ne sont pas terminés et que l'homme n'est pas nécessairement apparu au moment où la Terre était assez consolidée pour ne plus lui causer les émotions d'un cataclysme, analogue à celui qui a soulevé les Alpes ou effondré l'Atlantique et la mer Egée. Mais là, je crois, se borne notre science et la relation possible avec des causes astronomiques, qu'il serait si intéressant d'apercevoir, reste encore à l'état d'hypothèse purement imaginaire.
Nous allons, maintenant, sans en chercher davantage la cause précise, examiner les deux sortes de manifestations que présente l'écorce terrestre : les unes lentes, continues, insensibles, qui peuvent être assimilables aux phénomènes de plissements ; les autres, soudaines et rapides, qui pourraient nous donner une idée de ce qu'ont été les effondrements.
A) DÉPLACEMENTS LENTS DE l'écorce. — Les deux régions, où l'on a peut-être le mieux constaté un déplacement progressif et un soulèvement continu, sont les deux grands massifs anciens, les deux voussoirs très primitivement consolidés de la Scandinavie et du Canada : par conséquent, deux des régions qui excluent le plus absolument l'idée d'un volcanisme récent et qui sont le plus à l'abri des déplacements brusques, auxquels nous attribuerons bientôt la cause des tremblements de terre.
1. Celte hypothèse, défendue un moment par A.ok Lapparent, est en contradiction avec les alternatives que présente le mouvement, notamment avec la submersion qui s'est produite après l'époque glaciaire ou encore avec la disposition des fjords.
CHAP. X. — DliPLACEMENTS LENTS DE LÉCORCE 345
En Scandinavie, dès 1702, le physicien Hjarne avait eu l'idée de faire entailler des repères dans les rochers de la côte ; Linné et Celsms en établirent d'autres en 1730 et, dès 1743, purent observer un mouvement ; plus tard, Nordenankar en 1792, puis Léopold de Buch en 1809, Lyell en 1834, ont fait des observations concordantes. Enfin, depuis 1850, des mesures précises ont été répétées, d'une façon suivie, sur les côtes ou sur les bords des grands lacs' et ont toutes démontré un déplacement dans le niveau de la Baltique. Il est vrai que, comme je l'ai déjà dit, le cas de cette mer intérieure est un peu particulier et M. Suess a pu la comparer à un simple lac, qui se vide dans la Mer du Nord. Mais cette conclusion ne saurait s'étendre aux graviers de plages avec coquilles marines, datant de lépoque glaciaire, que Ion voit, sur la côte de Norvège, monter jusqu'à 200 mètres*, et la comparaison mmutieuse avec les observations météorologiques ne permet guère non plus de la conserver. On croit donc plutôt, aujourd'hui, qu'il se produit, sur le massif ancien de la Scandinavie et de la Finlande, un mouvement lent d'émersion, qui est particulièrement rapide dans le Nord et dont la vitesse a dû être très différente suivant les époques.
Dans le voussoir canadien, c'est par l'altitude des plages soulevées à coquilles marines et par l'inclinaison progressive des côtes autour des Grands Lacs que l'on peut apprécier le mouvement du sol. Il semble bien, là aussi, que le massif ancien se relève avec une rapidité, qui s'accroît vers le Nord-Est, du côté du Labrador, où l'on a d'anciennes plages à 330 mètres ; sur le bord des Grands Lacs, des terrasses, qui ont dû être d'abord horizontales, se montrent très inclinées; tout le Nord des Lacs semble, sous nos yeux, se relever peu à peu par rapport au Sud, où un déplacement relatif fait monter les eaux et l'on a pu supposer que la formation même de ces Lacs sur d'anciennes vallées était due à ce relèvement du massif Nord-Est, vers lequel se produisait autrefois leur écoulement, ainsi interrompu ^.
Mais si, dans ces régions, il y a aujourd'hui soulèvement, on y constate aussi des submersions antérieures, également récentes, dont la preuve la plus frappante est l'existence des fjords Scandinaves, qui ont été des vallées creusées à l'air libre avant l'invasion des glaces et
i. Les mesures sur les bords des lacs ont pour but de constater un rapport possible avec l'importance des apports fluviaux (c'est-à-dire avec un changement de climat), qui se ferait sentir simultanément pour ccu.\-ci.
2. Le même phénomène s'obser^-e en Ecosse, dans la Terre de Grinnell, au Labrador, etc.
3. D'après M. Spexcer, le mouvement serait assez rapide pour amener, dans 3 000 ans, le tarissement du Niagara : toutes les eaux, qui Talimentenl aujourd'hui, devant s'écouler au Sud vers le golfe du Mexique iin de Lappare.\t, p. 587).
qui sont aujourd'hui submergés. Quand on étend le champ d'observations, les preuves des mouvements consécutifs ou simultanés en sens contraire se multiplient. Ainsi, comme indices de submersion dans l'Atlantique Septentrional, les sondages ont trouvé, à 200 mètres de profondeur, un vaste banc de coquillages superficiels, qui n'auraient pu vivre sous cette épaisseur d'eau'. Pour nos côtes de la Manche, j'ai déjà fait allusion aux forêts et aux villes submergées; des observations précises ont confirmé, en plusieurs points, l'existence sous-marinc de couches forestières avec poteries et objets archéologiques, de vallées englouties, etc. Au contraire, le Nord de la Grande-Bretagne paraît émerger et, en sens inverse, vers le Sud, on croit constater également une émersion sur les côtes de l'Aunis et de la Saintonge.
Enfin, quand on arrive dans la zone méditerranéenne, les mouvements en divers sens deviennent très nombreux, mais sont de moindre valeur théorique, parce que le volcanisme y a certainement une grande part, soit en produisant des intrusions ignées, qui soulèvent un peu les terrains comme M. Matteucci l'a constaté au Vésuve, soit en déterminant des creux, qui entraînent un affaissement.
B) DÉPLACEMENTS BRUSQUES DU SOL. TREMBLEMENTS DE TERRE. — Taudis
que les mouvements lents du sol se manifestent un peu partout, dans les régions dont la stratigraphie est la plus tranquille et la consolidation la plus ancienne, les zones des tremblements de terre, et surtout celles où se trouvent les points de départ de ces vibrations, sont localisées et dessinent, à la surlace du globe, des parties faibles, également marquées par les derniers plissements montagneux, ou par l'ouverture des fractures volcaniques. La cause des tremblements de terre est encore mal précisée ; cependant quelques-uns de leurs caractères sont nettement établis et permettent, dès à présent, de lentrevoir.
En premier lieu, on a pu constater, sans aucune incertitude, que le tremblement de terre consistait dans la propagation d'une onde vibrante, qui chemine, à travers le sol, avec une vitesse plus ou moins grande, en se laissant influencer par des circonstances diverses dues au défaut d'homogénéité des terrains, et qui a pour point de départ une zone d'ébranlement, en général assez vaste et très peu profonde, au-dessous de son centre superficiel qu'on appelle son épicentre.
Des expériences de MM. Fouqué et Michel Lévy ont permis de constater les lois de cette propagation au milieu de terrains divers, en
1. Geographical Journal, XI, page 48; in de L.vpparent {loc. ct'/.^page