CHAP. XII. - RÉSULTATS GENERAUX DE LA PALEO-GEOGRAPHIE
tantôt attribuant trop d'influence à l'évolution, c'est-à-dire recourant, pour expliquer les phénomènes anciens, à des causes disparues, d'autant plus commodes à invoquer dans les interprétations qu'on pouvait les imaginera son aise ; tantôt, au contraire, tombant dans un actualismc immodéré, c'est-à-dire prétendant, malgré les démonstrations géologiques les plus formelles, que tout s'était passé toujours exactement autrefois comme aujourd'hui, que les mouvements du sol n'avaient jamais été plus accentués, ni les sédimentations plus actives. J'ai, dans les chapitres historiques du début, mis en évidence les avantages et les défauts de ces deux tendances contradictoires; je voudrais maintenant, dans l'exposé qui va suivre, essayer de leur faire à chacune leur part équitable en les conciliant.
C'est ainsi que, malgré la tendance actualistc, à laquelle chacun à notre époque obéit plus ou moins consciemment, je m'efforcerai de laisser son rôle naturel à l'évolution. Il ne faudrait cependant pas l'exagérer; car, en dehors de tout parti pris, on doit reconnaître que les progrès de la géologie ont bien souvent consisté à en réduire l'influence. Nombre de dissemblances apparentes, d'anomalies, d'impossibilités mêmes, sur lesquelles on avait autrefois insisté, ont trouvé peu à peu leur explication normale, soit dans les modifications dues au métamorphisme ultérieur profond ou superficiel, soit dans cette notion de profondeur originelle, d'érosion plus ou moins avancée, que j'ai, à diverses reprises, tenté de mettre en valeur. De môme pour ces grands mouvements marins, qu'on croyait spontanés et généraux et dont la relativité est apparue dans la suite. De môme encore pour certaines modifications des climats, pour des phénomènes, tels que les glaciers, dont on a dû reconnaître la trace dans des âges de plus en plus anciens ; pour les apparitions mômes des divers êtres sur la Terre, qui reculent dans le passé à mesure que la science progresse et dont les discontinuités trouvent peu à peu une explication, etc., etc.
Mais, tout en assignant ainsi à l'évolution terrestre de justes limites et en émettant quelques doutes sur certains des phénomènes qu'on peut être tenté de lui attribuer, il n'en est pas moins vrai que, là où nous en reconnaissons la trace avec quelque certitude, elle présente un intérêt de tout à fait premier ordre, puisqu'elle ne nous renseigne plus seulement sur l'existence ancienne de faits semblables à ceux d'aujourd'hui, mais sur une transformation progressive de notre planète, se rattachant aux lois générales de l'astronomie et aux plus lointaines hypothèses cosmiques de cette science. C'est pourquoi notre première partie sera consacrée à rechercher les règles de celte évolution : d'abord en ce qui concerne la structure, ensuite en ce qui touche aux climats, -\pr6s quoi,
lorsque nous aborderons l'historique plus détaille, nous pourrons laisser davantage ce crôté de la question pour insister sur les récurrences.
I. — Lois générales relatives à l'évolution de la structure terrestre et des climats.
A) L'ÉVOLUTION DE LA STRUCTURE TEIIKESTRE. SeS TRAITS PERMANENTS. — Il
suffit du premier coup d'œil jeté sur quelques cartes paléo-géographiques * pour se dépouiller de cette opinion vulgaire que les mers et les continents ont toujours, à peu de chose près, formé les mêmes grandes masses, sinon gardé les mêmes rivages. On serait plutôt porté à tomber d'abord dans l'excès inverse, et à croire que ces modiiications perpétuelles des eaux se sont faites au hasard, en tous sens et sans aucune loi. Quand on compare ces cartes les unes aux autres, il semble, en effet, que l'on assiste à un véritable vagabondage des mers, venant occuper tour à tour toutes les positions possibles à la surface de la Terre et l'on pouvait, en effet, le prévoir, puisqu'il n'est peut-être pas une région de la Terre, dans laquelle on ne trouve quelque trace de sédiment marin et qui n'ait dû être couverte, à un moment quelconque, par les Ilots. Si, inversement, pour certaines régions marines telles que le Pacifique, divers géologues ont été conduits à imaginer la persistance (le la mer, en remarquant, par exemple, dès le cambrien, l'existence d'une île allongée parallèlement à la côte entre le golfe de Californie et Vancouver, cette conclusion toute théorique peut inspirer quelque défiance, puisque le fond réel de l'Océan Pacifique nous est fort mal connu et que des preuves d'émersion pendant une période quelconque pourraient s'y rencontrer, sans que nous en sachions rien. Pour bien des causes tectoniques déjà indiquées -, il semble môme, au contraire, permis d'invoquer un continent Pacifique : ce qui montre à quel point on est peu fixé encore sur un problème aussi grave. Cette impression d'instabilité sera, je crois, assez vive tout à l'heure, quand nous raconterons ces mouvements marins et elle le serait encore plus, si l'on pouvait, dans quelque cinématographe, faire défiler ces cartes successives assez rapidement pour les fondre en une seule image mobile, reproduisant — telle qu'eût pu la voir un observateur placé dans l'espace, pour lequel nos siècles ne seraient que des fractions de seconde — l'histoire terrestre en raccourci. Mais actuellement il nous faut résister à cette première tendance et chercher s'il n'existe pas un certain
1. Voir, par exemple, les planches IV et V, pages 487 et 499.