CHAP. VI. — HISTOIRE DE LA MÉTHODE STRATIGRAPHIQUE
de leurs dépôts successifs, ou la détermination de 1 Age relatif attribuable à chacun d'eux individuellement, il est facile de voir comment ce problème, insoupçonné au début, à peine entrevu encore au xviii* siècle, a commencé à se poser dans sa complexité.
Le 'premier point acquis, et acquis très anciennement, a été, nous l'avons vu, l'origine sédimentaire de certains terrains, leur formation dans l'eau, particulièrement dans l'eau marine, c'est-à-dire l'idée que la Terre n'a pas toujours été telle que nous la voyons, que des mers ont pu exister là où nous observons des montagnes et des plaines, et réciproquement.
Il a fallu, pour arriver à cette notion si simple en quelques points particulièrement favorables comme les plaines alluvionnaires de 1 Egypte, de la Mésopotamie, de l'Inde, etc., un grand nombre d'observations, des comparaisons avec les alluvions actuelles de nos fleuves, surtout au cours de leurs débordements, une sorte d'expérimentation géologique rudimentaire, qui a consisté à vérifier comment se déposait un mélange confus de boues, sables, galets, etc., charriés par l'eau, entin une induction hypothétique, conduisant à admettre que le phénomène ancien, dont les effets seuls apparaissaient, s'était produit comme le phénomène actuel comparable, dont les manifestations mêmes restaient visibles.
Il y a donc eu là une découverte et, si élémentaire qu'elle nous paraisse, si ancienne qu'elle soit, cette découverte n'a pas dû se réaliser sans de longs efforts, sans de vives contestations.
Ce premier point une fois acquis pour quelques régions tout à fait spéciales, une seconde étape a consisté à le généraliser, à montrer que les terrains de nos montagnes les plus hautes s'étaient constitués, en grande partie, par sédimentation, comme ceux des plaines alluviales les plus incontestables, ou ceux des régions littorales, pour lesquelles un apport des fleuves et un déplacement de la mer semblaient plus naturellement supposables. Cette seconde étape a demandé au moins deux ou trois mille ans et na été accomplie : par quelques précurseurs, qu'au XVI* siècle ; par la masse des savants, qu'au xvii*. Il ne suffisait pas, en effet, pour entraîner une conséquence aussi invraisemblable au premier abord, de s'apercevoir que les terrains des montagnes contenaient des grès, schistes ou calcaires analogues à ceux des plaines ; une preuve plus directe était nécessaire ; cette preuve, on l'a eue, le jour où Léonard de Vinci, Fracastoro, Palissy et quelques contemporains ont reconnu l'analogie des coquillages pétrifiés, renfermés dans nos terrains montagneux, avec les coquillages vivants de nos côtes et ont su écarter l'idée superstitieuse, astrologique, qu'un jeu (ie la nature,
une conjonction des astres, un caprice des esprits pervers avaient seuls causé ces similitudes.
Quand on a eu démontré cette identité, quand ce premier rudiment de paléontologie, {à' or y cto graphie, comme on disait alors*), est venu apporter son concours à la stratigraphie commençante, quand on a eu admis le dépôt de certains terrains, dits sédimentaires, dans l'eau, la superposition de ces terrains les uns sur les autres dans de fréquentes coupes naturelles, l'empilement successif de nombreuses strates, variables par leur nature physique et séparées par des plans ordinairement parallèles, entraînèrent peu à peu une notion d'âge relatif entre ces sédiments : notion, qui, en se précisant à la fin du xviii® siècle, est devenue la base de toute notre géologie, considérée comme l'histoire de la Terre.
On a vu, dès 1669, Sténon reconnaître qu'un terrain quelconque s'était déposé sous la forme d'une couche primitivement horizontale, entre le dépôt du terrain sous-jacent et celui du terrain superposé et que, lorsqu'un terrain inférieur apparaissait incliné sous le supérieur horizontal, c'est qu'il s'était produit, dans l'intervalle, un mouvement, un accidents C'était introduire, en géologie, le principe de discordance, qui, permettant de fixer des dates caractéristiques, des points d'arrêt, des repères dans la chronologie, devait plus tard servir : d'une part, à établir de grandes coupures dans l'histoire de la Terre, fondement nécessaire de toute généralisations et assimilations dans cette histoire, c'est-à-dire base rationnelle de la stratigraphie ; de l'autre, à créer la science de ces accidents mécaniques, subis par les terrains de l'écorce terrestre après leur dépôt, c'est-à-dire la tectonique ou orogénie. Mais cette étape, franchie du premier coup par Sténon en 1669, ne l'a été qu'un siècle environ plus tard par l'ensemble des savants. L'actualisme outré, qui apparaît toujours au début de chaque progrès un peu notable dans les sciences naturelles, comme la seule base solide sur laquelle on puisse élever ses constructions nouvelles, faisait, en effet, écarter de prime abord, par la plupart des savants, l'idée de mouvements violents et multiples, celle d'invasions et de retraits successifs de la mer ; une seule invasion semblable, qui était fournie par les croyances religieuses, semblait suffisante et l'on commença par admettre que tous ces terrains sédimentaires s'étaient déposes les uns sur les autres en une seule fois, s'étaient précipités, en un coup, d'une seule dissolution, pendant les quarante jours du Déluge biblique.