‹ La science géologique: ses méthodes, ses résultats, ses problemes, son histoire. 2. éd., rev. et augm. d'un index alphabétiqueChapitre 96 sur 356 · CHAP. VI. — HISTOIRE DE LA MIÎTHODE STRATIGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

CHAP. VI. — HISTOIRE DE LA MIÎTHODE STRATIGRAPHIQUE

Puis quelques uns, qui se crurent très hardis, se contentèrent de reculer cette sédimentation dans le temps et de l'étaler sur de plus larges périodes, tout en continuant à la supposer à peu près continue, en linterrompant à peine pour imaginer quelque érosion sous-marine, quoique éboulement des premiers dépôts. C'est, sous une forme ou sous une autre, la théorie encore généralement admise à la fin du xvm* siècle : celle de Buffon ; celle même de Werner, qui, poussant jusqu'à ses conséquences les plus absurdes, l'observation exacte d'une sédimentation dans l'eau, était arrivé à l'admettre pour les formations éruptives les plus évidentes, telles que les basaltes.

A cette époque, la généralité des géologues n'établissait qu'une seule grande coupure dans cette longue sédimentation : avant ou après la vie ; terrains primaires et terrains secondaires. C'était la distinction admise par LazzaroMoro en 1740, par Lehmann en 1756, etc., qui s'imposait aussitôt à tous les esprits.

Quelques-uns seulement, allant plus loin, commençaient à entrevoir, dans les terrains à organismes fossilisés, des divisions supplémentaires, très empiriquement fondées sur l'aspect extérieur des terrains, sur ce qu'on a appelé, cinquante ou soixante ans après, la notion de faciès : Arduino, en appelant tertiaires les terrains les plus supérieurs, caractérisés par leur faible durcissement, contrastant avec les terrains secondaires ou primaires plus compacts ; Werner, en distinguant, à la base du secondaire, une soi-disant zone de passage entre l'état inorganique et l'état organique, qu'il appela « de transition». »

Cependant, deux sciences latérales, la paléontologie et la tectonique, qui commençaient à naître de leur côté, se préparaient à établir, dans ce bloc compact, des coupures de plus en plus multipliées : la paléontologie, en montrant, avec Brongniart et Cuvier, que, de terrain en terrain, les formes de la vie se modifiaient, et que, si on prenait ces terrains dans l'ordre de leur empilement, on assistait à des apparitions d'êtres nouveaux, à des disparitions d'êtres anciens, à quelque chose, en un mot, qui parut d'abord explicable par une série de cataclysmes, suivis de créations nouvelles - ; la tectonique, de son côté, en faisant

1. On a pu voir, longtemps avant l'apparition de la stratigraphie positive, des tentatives pour diviser l'histoire de la Terre en périodes. Celle de Sténon se distingue des autres, malgré son caractère exagérément local et son interprétation actualiste, par l'introduction de la notion de discordance. Nous avons vu également celle de Descartes (page 58) et celle de Bofpox {les Époques de la Sature) (page 65), qui représente même un premier effort, singulièrement prématuré, pour évaluer les époques en années. Mais ce n'est qu'à la fin du ivm» siècle que ces essais de chronologie ont pu acquérir une base un peu précise lorsqu'on s'est réellement aperçu de la variation des espècer, fossiles.

2. En 1712, Po.\TE.\ELLE, présentant à l'Académie des Sciences un des ouvrages de

reconnaître par Fiiclisel, llutton, de Saussure, etc., ces discordances, oubliées depuis Sténon, qui, sur de vastes espaces, séparent partout les uns des autres les mêmes terrains, caractérisés d'autre part par les mêmes fossiles, et qui semblent donc, elles aussi, accuser, à l'instant intermédiaire, ce mouvement violent, ce cataclysme, imaginé par les premiers paléontologues.

Dans l'enthousiasme de la découverte, au début du xix* siècle, la simultanéité parfaite des deux phénomènes et leur généralité, leur extension à toute la surface du globe, ne furent pas mises en doute, non plus que le caractère absolu des principes plus élémentaires d'horizontalité, de continuité, etc., découverts déjà par Sténon. Des hommes, comme Cuvier, qui faisaient profession de n'envisager que des faits précis et qui raillaient impitoyablement ceux qui recouraient à des causes imaginaires ou mystérieuses, lellcs que la fluidité primitive du globe ou sa chaleur interne, n'hésitèrent pas un instant à supposer que, dix, vingt fois, la création avait été entièrement détruite etrecommencée; que dix, vingt fois, des mers, venues on ne sait d'où, avaient envahi la surface du globe pour rentrer ensuite dans des abîmes, qui, pour n'être pas nommément précisés, n'en rappellent pas moins le souvenir fâcheux de ceux de Leibnitz et de Buffon. Grâce à cette heureuse témérité, la stratigraphie crut, entre 1820 et I80O, avoir en main un instrument simple et rigoureusement exact; on aperçut la possibilité d'établir, dans l'histoire de la Terre, avec un peu de soin et de patience, des dates précises, une chronologie certaine, de numéroter et de reconnaître, sur toute la surface du globe, les mêmes étages, caractérisés par la même faune, commencés et terminés par les mêmes bouleversements ; l'idée de périodes, d'époques, de terrains géologiques était, non seulement acquise, mais précisée ; la chronogie des sédiments put, — et c'est le point où nous en sommes, — conmienccr à se fonder.

En réalité, nous verrons bientôt que ces premières théories constituaient une approximation assez grossière et la géologie a lutté, pendant la seconde moitié du xix* siècle, pour substituer aux cataclysmes universels de Cuvier et de d'Orbigny des phénomènes à la fois plus continus, plus locaux et moins exactement symétriques ; la paléontologie stratigraphique s'est trouvée, plus tard, en conflit avec la tectonique pour établir et fixer ces limites d'étages, ces démarcations universelles, destinées à faire connaîtrele synchronisme cherché entre

Scheucuzër sur les fossiles, exprimait, par une image frappante en con exagération même, cette idée nouvelle : 0 Voilà de nouvelles espèces de médailles, dont les dates sont plus importantes et plus sûres que celles de toutes les méduillcâ grecques ou romaines. »

CllAP. VI. — MÉTHODE DE LA PALÉONTOLOGIE STRATIGRAPHIQUK 185

deux formations situées aux deux exlrémités de la Terre. J'insisterai plus loin sur ces observations, relativement nouvelles, qui ont mis en évidence la part d'erreur, contenue dans ces premiers principes, universellement admis pendant un demi-siècle parles géologues. Il est donc nécessaire, si nous voulons continuer cet exposé, de séparer, à partir de maintenant, les deux méthodes principales, au moyen desquelles on a établi cette chronologie, qui fait l'objet de notre chapitre : d'un côté, la paléontologie slratigraphique ; de l'autre, la tectonique, et d'envisager successivement les résultats, auxquels chacune d'elles a conduit.

I, — De la méthode en paléontologie stratigraphique et de son application à la chronologie des sédiments.

La paléontologie^ (ou science des êtres organisés anciens) est, à la fois, une science zoologique et une science stratigraphique; dans le premier ordre d'idées, elle trouve en elle-même son propre but ; dans le second, elle n'est qu'un moyen pour arriver à établir une chronologie des sédiments. C'est comme fondement de la chronologie géologique que la paléontologie nous intéresse ici ; mais, pour faire comprendre la nature et la valeur des informations, qu'elle peut apporter au géologue, il est utile de rappeler d'abord comment elle s'est constituée et sur quels principes elle repose.

A) Les principes de la paléontologie : 1° Identification; 2* Classification, rs'ous n'avons pas à revenir actuellement sur les origines de la paléontologie, qui ont été rappelées darsun autre chapitre^, quand nous avons envisagé les premières étapes de la géologie, où toutes les sciences, destinées plus tard à former autant de rameaux distincts, se trouvaient encore confondues. Il a existé, si l'on veut, une paléontologie rudimentaire, dès le temps où les prédécesseurs d'Hérodote, deXanthos et d'Kratosthène ont remarqué l'existence de coquilles marines au milieu des terres. Mais la science des êtres fossiles ne s'est vraiment constituée que lorsque les Fracastoro, les "Vinci, les Palissy ont commencé à regarder de plus près les coquilles enfouies dans les terrains, à les assimiler avec des formes vivantes, les unes marines, les autres lacustres, et à constater que certaines d'entre elles n'avaient plus de représentants actuels. Il y avait là, ainsi que je l'ai remarqué précédemment, une première étape à franchir, d'autant plus difficile qu'elle exigeait, pour être fructueuse, une connaissance antérieure

Page 1