‹ La science modern et son état actuelChapitre 1 sur 38 · LA SCIENCE MODERNE · texte numérisé non relu

LA SCIENCE MODERNE

Mon but, dans ce petit volume, est de donner une idée d'ensemble sur l’état des sciences mathématiques, physiques et naturelles dans les premières années du vingtième siècle. On trouvera sans doute qu’il faut aujourd’hui beaucoup d'audace, pour avoir la prétention de tracer un tel tableau, et on n'aura :. pas tort. Mon excuse est que plusieurs personnes ont pensé qu’il y aurait quelque intérêt à reprendre et à développer le Rapport général sur les progrès récents des sciences, dont j'avais élé chargé à l'occasion de l'Exposition Universelle de 1900. Une esquisse sommaire et, je l’espère, fidèle de l’état actuel des sciences, de leurs méthodes et de leurs tendances, précédée de quelques remarques historiques, fera peut-êlre mieux comprendre que des dissertations abstrait2s ce que cherchent les savants,

quelle idée on doit se faire de la science et ce qu’on peut lui demander.

J’éviterai en général toute discussion purement philosophique ; nous ferons, si l’on veut, de la philosophie des sciences, en étudiant leurs pénétrations et leurs influences réciproques, et en dégageant le véritable objet de leurs recherches, mais ce n’est pas là de la philosophie au sens où on l'entend souvent. Jamais un physicien ou un physiologiste, pendant une expérience, ne se pose de questions sur la réalité du monde extérieur ; il croit à la réalité, entendue au sens le plus vulgaire, des phénomènes qui se déroulent devant lui et dont il cherche à fixer les lois. A d’autres heures, il pourra rechercher dans quelle mesure le point de vue idéaliste est acceptable; mais comme, pendant la recherche scientifique, une telle considération philosophique est absolument stérile, il n’en a aucun souci dans son laboratoire. Dans un autre ordre d'idées, le géomètre, quand il étudie les propriétés des lignes et des surfaces, ne se préoccupe pas de l'origine des notions géométriques ; s’il le fait à d'autres moments, ce sera, inconsciemment parfois, en partant d’un système philosophique bien arrêté, soitque.avec beaucoup de mathématiciens, il envisage un esprit humain, en quelque sorte extérieur aux choses, qu'il se représentera comme travaillant plus ou moins sur les données de l’expérience, soit que, en. se plaçant au point de vue de l’évolutionisme, il ne

voie dans les problèmes d’origine, que des questions d'hérédité et d'adaptation. Je ne m'’arrêterai done qu’incidemment sur de tels problèmes, non pas que j'en méconnaisse l'intérêt ; mais, par leur nature psychologique ou métaphysique, ils sortent du cadre bien délimité dans lequel je veux me renfermer.

Le domaine qui nous reste est assez considérable, et présentera assez de difficultés. En retraçant l’histoire des travaux récents, nous nous efforcerons d'indiquer les divers points de vue sous lesquels on peut envisager aujourd’hui la notion d'explication scientifique, et nous insisterons sur l'importance capitale des immenses constructions, que bâtissent les savants sous le nom de théories, constructions qui constituent une partie essentielle de la science, sans laquelle celle-ci se réduiraït à des catalogues de faits. Nous aurons à dire le rôle qu’elles jouent, ce qu’on doit attendre d'elles, et aussi à discuter la valeur qu'il faut leur attribuer. Il en est des théories scientifiques comme des systèmes philosophiques, et les mêmes remarques se peuvent faire à leur sujet.

Dans un article sur Hippolyte Taine, paru peu de

temps après sa mort, M. Boutmy écrivait: « C’est la loi de l'esprit humain de changer périodiquement les points d'appui de ses constructions spéculatives. Toute philosophie, en tant que plan, est donc éphémère. Elle ne dure qu’aussi longtemps qu’elle sert, et la période où elle est de service est limitée. Un système a alteint sa plus haute valeur, d’abord,

EN" SA ee a RER SUR M AE

quand il est à un moment donné le moilleur moyen

d’ordonner l'ensemble des notions acquises, puis,

quand il fournit un bon cadre de recherches, une méthode efficace de découvertes. Sa carrière est close, quand ces mérites faiblissent. Il se survit alors par des éléments détachés, dont plusieurs entrent dans l’acquis définitif de l'esprit humain, et sont parfois d’un prix immense ». Tout ce qui est dit ici des systèmes philosophiques peut se répéter des théories scientifiques. Dans tout ordre de sciences, le savant ne retient à un moment donné que les théories fécondes par leur puissance pour la coordination des faits acquis et pour la découverte de faits nouveaux.

Nous verrons aussi que les images, par lesquelles nous cherchons à nous représenter les phénomènes du monde extérieur, ne peuvent jamais être regardées, comme ayant un caractère définitif, aucune expérience ne pouvant établir la vérité d’une hypothèse prise isolément, et que, de plus, elles ne sont pas nécessairement uniques, ce qui a souvent permis à plusieurs théories de se développer simultanément. Que sont ici les éléments détachés, dont plusieurs entrent pour longtemps, ilserait imprudent de dire pour toujours, dans l’acquis de la science? Ce ‘sont les relations, jusque-là insoupçonnées, auxquelles ont conduit les théories, et que l’observation et l'expérience ont plus ou moins complètement mises ensuite en évidence. Telles sont, par

exemple, les relations entre la lumière et l'électri- - cité dans la théorie de Maxwell, les lois du déplacement des équilibres chimiques dans la théorie de W. Gibbs ; telles encore, en biologie, les corrélations dans le développement des organismes, auxquelles ont cPuduit les théories de l’évolution.

On juge très faussement de la science, quand on oublie qu’elle est essentiellement mobile, et n’est formée que d’approximations successives, dont la convergence, dirait un mathématicien, reste un postulat. Mon illustre ami, M. Henri Poincaré, vient d'écrire dans cette collection un beau livre sur (a Valeur de la Science. De même qu’on distingue en économie politique des valeurs diverses, je crois bien qu’on pourrait parler de diverses valeurs de la science. Pour beaucoup de chercheurs, la valeur de la science est surtout, si j'ose le dire, dans son incertilude et dans son instabilité ; ce qui les excite, c’est le désir de pousser plus loin l’approximation, en mettant en évidence des complexités jusque-là ignorées. Artistes, ils admirent certes l’harmonie, dont a parlé si éloquemment M. Poincaré; mais leur plus grand bonheur est de la troubler. Une science qui serait terminée ne serait d’aucun intérêt pour ces savants. Ils avancent, avancent toujours, sans se faire d'illusions sur la relativité de nos connaissances, tout disposés à dire, avec le mathématicien allemand Jacobi, que le but unique de la science est l'honneur de l'esprit humain.

D'une autre nature est la valeur de la science, pour ceux qui veulent y trouver les énigmes de l'Univers. Ils ne S’arrêtent guère à la pensée que la science est à notre mesure, c’est-à-dire exprime les rapports avec nous du monde extérieur. Leur foi profonde peut quelquefois être une force; mais leur conception absolue de la science tend à les enfermer dans des formules définitives, et quelques-uns prennent des allures dogmatiques, ajoutant une idole à d’autres idoles.

Il est encore un autre genre de valeur pour la science. Comme l’a dit Montaigne, « c’est un grand ornement que la science », mais il ajoute aussitôt « et un outil de merveilleux service ». Le plus grand nombre admire surtout dans la science le merveilleux spectacle des applications si variées, qui ont tant modifié depuis un siècle les conditions d’existence des peuples civilisés. C’est un genre de valeur aisé- ‘ ment appréciable, mais on n'a qu'une vue très incomplète si on ne se rend compte des rapports qui existent entre ces brillantes manifestations de l’activité humaine et la science théorique et désintéressée. Depuis les temps lointains où les arpenteurs de l'antique, Egypte mesuraient les champs de la vallée du Nil, préludant ainsi aux études géométriques que devait plus tard cultiver la Grèce, la dépendance a toujours été intime entre la science pure et la science appliquée. Ces influences réciproques ont agi, à travers les âges, dans l’un et l’autre sens, la

pratique conduisant iei à la spéculation, tandis que la théorie a élé ailleurs l’origine de recherches pratiques. Au siècle dernier, l’influence des idées théoriques s’est largement développée ; elles apparaissent de plus en plus comme le germe fécond d’où sortent la plupart des progrès dans l’industrie, dans l’agriculture, dans la médecine. Les rêveurs scientifiques, qui semblent perdus dans leurs théories, sont à leur manière des hommes pratiques: l'application vient par surcroit. La source tarirait promptement, si un esprit exclusivement utilitaire venait à dominer dans nos sociétés trop préoccupées parfois de jouissances immédiates,

Avec ces divers points de vue est composée, à des degrés variables suivant la culture et la tournure d'esprit, l’opinion que nous nous faisons de la seience. Le beau et l’utile s’y rejoignent et sont inséparables. Quelques-uns ont pu faire le procès de certaines utilités créées par la science, en lui reprochant d'augmenter nos désirs au détriment de notre bonheur; sur un terrain aussi subjectif, la discussion est impossible. Quelque part de vérité que renferment ces vues pessimistes, personne nenie le soulagement, que, de bien des côtés, les progrès des sciences ont apporté à l’humaine misère, et qu’ils apporteront dans l'avenir en apprenant à mieux utiliser les énergies naturelles et à en découvrir de nouvelles: On peut espérer qu’ils contribueront pour une large part à la solution des problèmes sociaux qui sont la

Page 1