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LA SCIENCE ET LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE

De très bonne heure, l'humanité dut compter des esprits plus attentifs que leurs congénères à Tobservation des phénomènes courants : ce furent les premiers savants. Ils Ont allumé les premiers feux et enseigné à fabriquer les instruments des âges préhistoriques. Un certain sentiment de curiosité désintéressée se mèlait-il aux buts pratiques qu'ils voulaient atteindre? On pourrait discuter là-dessus, comme le font certains archéologues sur Tart des populations des cavernes, où on trouve des artistes .capables de dessiner et de peindre d'un trait si sûr les mouvements des animaux familiers. S'il est vrai que, dans ces temps reculés, l'art a toujours été surajouté

à l'utile, il en a sans doute été de même de l'effort

qui avait seuleiâent pour but de satisfaire un vague sentiment de curiosité. Mais ce que nous pouvons présumer de la science préhistorique se réduira toujours à peu de chose, et c'est avec les anciennes civilisations de la Chaldée et de TÉgypte que commence l'histoire de la science. La géométrie semble y avoir eu un caractère expérimental. On enseignait à Babylone que le côté de l'hexagone régulier est égal au rayon ; c'était là sans doute un fait d'observation. Il a été l'origine de l'importance qu'a prise le nombre soixante correspondant à la sixième partie de la circonférence partagée en trois cent soixante degrés, ce dernier nombre répondant à la durée de l'année évaluée grossièrement à trois cent soixante jours.

I La géométrie cultivée sur les bords du Nil n'était peut-être pas moins expérimentale. Les arpenteurs de Thèbes savaient qu'un triangle dont les côtés sont proportionnels à trois, quatre et cinq est rectangle, et c'est en utilisant cette propriété qu'ils élevaient des perpendiculaires. Ainsi la géométrie égyptienne apparaît aux historiens de la science comme un ensemble de règles pratiques, dont l'origine est d'ailleurs parfois difficile à deviner, comme il arrive pour le carré de seize neuvièmes qui représentait, d'après un papyrus de la dix-huitième dynastie, le rapport de la circonférence au diamètre. Ne méprisons pas toutefois cette mathématique que l'on a appelée préscientifique, sous prétexte qu'elle n'avait qu'un but utilitaire. D'abord, il ne me paraît guère possible qu'elle n'ait eu ses parties théoriques, quoiqu'on

ne puisse fournir à ce sujet aucun témoignage précis, et ensuite les faits mathématiques et astrono^ miques, dont la connaissance est due aux Égyptiens et aux Chaldéens, ont été le point de départ indispensable pour les spéculations ultérieures.

Si on veut trouver une science plus spéculative et des vues générales sur l'Univers, il faut les chercher dans les sanétuaires où s'élaboraient des cosmogonies qui furent, dans leur temps, de véritables théories scientifiques. L'action des dieux et des esprits y remplace sans doute les forces naturelles, mais il sei*ait injuste de ne pas reconnaître l'effort de coordination et de sélection dont elles témoignent. A la place des esprits innombrables qui, pour l'homme préhistorique, comme pour le sauvage moderne, peuplaient le monde, un nombre relativement restreint de principes divins est intervenu. Et ce travail de simplification a un caractère scientifique. Ces cosmogonies qui, une fois invariablement fixées, devaient être ensuite, au moins dans certaines religions, un embarras pour le développement ultérieur de la pensée scientifique, ont constitué à leurs débuts un réel progrès.

On fait généralement honneur aux Grecs d'avoir créé la science rationnelle et désintéressée : c'est le miracle grec dont aimait à parler Ernest Renan. Nous croyons moins aujourd'hui à ces discontinuités. Qu'il s'agisse d'art ou de science, l'étude des temps plus récents nous a habitués à l'idée d'une lente évolution, et il en a été sans doute en Grèce pour la science comme pour l'art. Quand les physiciens

d'Ionie spéculaient sur les principes des choses, ils continuaient le travail de simplification et de réduction dont les religions orientales et surtout la religion égyptienne nous donnent des exemples. Car il ne faut pas oublier qu'il y avait dans ces vieilles cosmogonies des forces auxquelles les dieux mêmes étaient soumis, et nous pouvons nous représenter Thaïes de Milet et surtout Anaximandre et Anaximène comme achevant une laïcisation commencée bien des siècles auparavant.

Elles n'en marquent pas moins une date dans l'histoire de l'esprit humain, ces spéculations à la fois ambitieuses et naïves, où tout est ramené à une substance unique, et où le mouvement apparaît comme un facteur essentiel; la science grecque à ses débuts eut toutes les audaces. Avec un peu d'effort, on a pu retrouver chez les premiers penseurs de la Grèce des pressentiments de quelques principes généraux de la science moderne, mais il convient de ne pas exagérer de tels rapprochements qui sont superficiels. Le. point capital à noter est que la science rationnelle, dès ses premiers pas, cherche une explication de tous les phénomènes naturels en partant d'un petit nombre de principes. Si prématurée que fût une telle tentative, un but apparaissait dont la vision devait exercer, indirectement au moins, une grande influence sur le développement de la science positive.

Le merveilleux effort pris chez les Grecs par les sciences mathématiques eut une importance plus grande encore. Au nom de Pythagore se rattache

Texplication de toutes choses par les nombres, et une formule célèbre de Técole pythagoricienne, qui était toute une métaphysique, était que « les choses sont nombres ». Avec Pythagore et ses successeurs, la géométrie se constitue déflnitivement comme une science rationnelle, partant d'un certain nombre de concepts, de définitions et d'axiomes, et se développant d'une manière purement logique. Ses progrès incessants pendant plusieurs siècles en firent le type idéal de la science, où tout est d'une intelligibilité parfaite, ce qui faisait écrire à Platon, sur la porte de son école : « Que personne n'entre ici, s'il n'est géomètre ». Pour les Grecs, la réalité sensible n'est qu'une réalité incomplète; ils croient à une réalité intelligible plus réelle encore et qui ne change pas : tel est, en particulier le monde des formes géométriques. Il importe toutefois de remarquer que cette science idéale de la géométrie, étudiant des objets rationnellement construits, ne perd pas contact avec l'intuition spatiale d'où elle tire toutes ses conceptions. Il paraissait donc naturel que l'instrument mathématique pût être utilisé pour une connaissance générale de l'Univers, le réel étant en quelque sorte le monde sensible vu à travers les concepts de l'arithmétique et de la géométrie. Il suffit de rappeler ici les spéculations pytagoriciennes et platoniciennes sur la musique et les phénomènes célestes, suivies plus tard des systèmes astronomiques d'Hipparque et de Ptolémée. Ainsi, sous l'influence d'un esprit épris de clarté et simplifiant tout pour tout comprendre, la science positive tendait à prendre la

forme mathématique. Cette tendance n'a fait que s'accroître avec le temps, et nous aurons k dire dans quelle mesure elle nous apparaît aujourd'hui comme légitime.

Dans la philosophie et la science hellènes, simplicité, inteHigibilité et vérité se montrent indissolublement liées. Il faut y joindre la beauté, le plus bel arrangement des choses étant aussi d'après les Pythagoriciens, le plus vrai. La physique et la cosmologie des Grecs furent œuvre non seulement de savants, mais aussi d'artistes et de poètes. Leur science à bien des égards est donc très loin de la nôtre; nous aurons toutefois l'occasion de rencontrer plus d'un point de contact avec l'esprit grec dans le maniement de nos théories et de nos .7

hypothèses.

Dans ces vues rapides, nous n'avons pas voulu faire une esquisse de l'histoire de la science antique. C'est ainsi que nous n'avons pas parlé de la science expérimentale. Si les Grecs ont peu expérimenté, il y eut parmi eux d'excellents observateurs, comme en témoignent assez l'œuvre immense d'Aristote en zoologie et antérieurement les fines observations d'Hippocrate. Mais il n'en reste pas moins vrai que les mathématiques ont été pour le génie hellène la science par excellence; c'est dans ce domaine que la Grèce fît surtout œuvre scientifique durable. Depuis le temps de Pythagore, ses écoles géométriques sont restées célèbres, ne se bornant pas à l'étude des propriétés des figures, mais cultivant aussi une algèbre géométrique dans laquelle on

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raisonnait non sur les nombres, mais sur les grandeurs. En même temps se développait une arithmétique géométrique, et une des phases les plus intéi rossantes de son développement fut le conflit qui, chez les Pythagoriciens, s'éleva à ce sujet entre le nombre et la grandeur, à propos des incommensurables. Plus tard, les procédés d'exhaustion que Ton trouve dans Eudoxe et dans Euclide appartiennent déjà au calcul intégral, et le plus grand géomètre de l'antiquité, Archimède, doit compter parmi les fondateurs du calcul infinitésimal. La science positive parait, vers cette époque, se désintéresser peu à peu des théories philosophiques. Rien ne nous fait connaître, sur ce sujet, les opinions d' Archimède, mais ses profondes études sur la mécanique nous le montrent préoccupé des applications pratiques qu'avait longtemps dédaignées un amour ardent pour les spéculations métaphysiques. Avec Ératosthène et Hipparque, les applications de la géométrie à l'astronomie prirent le plus brillant essor; déjà auparavant, dès le milieu du m" siècle avant notre ère, Aristarque de Samos avait édifié sur le système du monde l'hypothèse abandonnée après lui de la rotation de la terre autour du soleil, que Copernic devait reprendre seulement dix-huit siècles plus tard.

, Cette excursion à travers l'antiquité depuis les plus anciens âges, a mis en évidence les tendances

pratiques et théoriques qui de bonne heure se sont développées relativement à Tobjet même de la science. Si nous voulions continuer cette revue, nous les retrouverions jusqu'à nos jours ; et, pour ne prendre qu'un exemple, de même que Pythagore disait que les choses sont nombres, Descartes affirme que l'étendue est l'essence des choses matérielles. \

Aujourd'hui encore, ces divers points de vue théoriques et pratiques concourent à former l'opinion que l'homme, une fois acquis un certain degré de culture, se fait de la science. Comme le dit Montaigne, « c'est un grand ornement que la science », et il ajoute aussitôt, « c'est un outil de merveilleux service », c'est-à-dire que le beau et l'utile s'y rejoignent et sont inséparables. 11 y faut joindre encore notre naturelle curiosité et le désir de connaître le vrai. Mais ces divers éléments peuvent se juxtaposer à des degrés variables, et il s'en faut que les mêmes mots soient entendus par tous de la même f|içon. Ainsi, nous l'avons déjà dit, les idées du beau et du simple ont pu partiellement au moins recouvrir l'idée du vrai pour quelques penseurs de la Grèce. Nous devons donc nous attendre à rencontrer chez les savants et chez les esprits philosophiques des opinions très diverses sur l'objet de la science et sur sa valeur : de plus, dans Içs différentes sciences particulières, la variété des problèmes et des méthodes concourt encore à accroître cette diversité. Sans nous astreindre à des classifications, toujours insuffisantes dans leur rigidité, nous allons

Jeter un coup d'œil sur les principales tendances qui se manifestent à notre époque quant au but et à la valeur de la Science.

On doit tout d'abord reconnaître que Timportance prise par la science dans nos sociétés modernes provient avant tout des services incomparables qu'elle rend à Thumanité. Le plus grand nombre considère, suivant le mot de Bacon, que la science et la puissance humaines se correspondent et vont au même but. Il admire surtout dans la science le merveilleux spectacle des applications si variées qui ont tant modifié les conditions d'existence des peuples civilisés : c'est un genre de valeur aisément appréciable. Il y a même un danger dans ces constations trop faciles, car on n'a qu'une vue très incomplète, si on ne se rend compte des rapports qui existent entre ces brillantes manifestations de l'activité humaine et la science théorique et désintéressée. Les idées théoriques ont été souvent le fcerme fécond d'où sont sortis d'importants progrès dans l'industrie, dans l'agriculture, dans la médecine. Les rêveurs scientifiques, qui semblent perdus dans leurs spéculations, sont à leur manière des hommes pratiques : l'application vient quelquefois par surcroît. La source tarirait promptement si un esprit exclusivement utilitaire venait à dominer dans nos sociétés- trop préoccupées de jouissances immédiates. L'histoire des sciences montre combien cette dépendance a toujours été intime entre la science pure et les applications. Ces influences réciproques ont agi dans l'un et l'autre sens, la pratique conduisant

ici à la spéculation, tandis que des vues théoriques ont été ailleurs l'origine de recherches pratiques. Il suffît de rappeler quelques exemples. Dans son immortel ouvrage sur la puissance motrice du feu^ Sadi Garnot en se proposant d'expliquer et d'étendre les services que peuvent rendre les machines à feu a créé la thermodynamique, d'où est née l'énergétique moderne. De même les recherches de Sainte- Claire-Deville sur le platine ont été l'origine de ses recherches sur la dissociation, d'où devait sortir la mécanique chimique. D'autre part, Newton, en écrivant le livre des Principes de la philosophie naturelle^ ne pensait guère aux navigateurs qui devaient plus tard utiliser quelque Connaissance des Temps construite d'après les lois de la gravitation universelle. De même, Ampère et Faraday en étudiant les actions des courants sur les courants et les phénomènes d'induction préparaient à leur insu la voie à la construction des puissantes machines électromagnétiques dont l'emploi a révolutionné tant d'industries.

Quelle que puisse être dans chaque cas l'origine des progrès matériels réalisés par la science, celle-ci apparaît de plus en plus comme une puissance formidable qui ne recule jamais et dont les conquêtes sont définitives. Il semble que tout lui soit possible, et on doit reconnaître que les progrès accomplis depuis un siècle autorisent des espérances pour ainsi dire illimitées. Toutefois, ce tableau magnifique ne va pas sans quelques ombres ; on a pu faire le procès de quelques utilités créées par la science, en lui

reprochant d'augmenter nos désirs au détriment de notre bonheur et de notre tranquillité. Sur un terrain aussi subjectif, toute discussion est impossible. Quelque part de vérité que renferment ces vues pessimistes, personne ne nie le soulagement que de bien des côtés les progrès des sciences ont apporté à l'humaine misère, et qu'ils apporteront certainement dans l'avenir en apprenant à mieux utiliser les énergies naturelles et à en découvrir de nouvelles. On peut espérer qu'ils contribueront pour une large part à la solution des problèmes sociaux qui sont une des grandes préoccupations de notre temps. De ce point de vue optimiste, la science apparaît bonne en même temps qu'utile : c'est une pensée fortifiante pour ceux qui lui consacrent leur vie.

Nous venons d'envisager la science, en quelque sorte du dehors, en considérant ses applications. C'est là,ai-je dit, le point de vue du plus grand nombre, et, à la découverte d'un phénomène ou d'un corps nouveau, il nous est arrivé à tous d'entendre demander à quoi cela pouvait servir. Cependant, il faut reconnaître que ladifTusion des méthodes scientifiques modifie peu à peu la mentalité de ceux qui se piquent le moins de curiosité philosophique. L'idée profonde de loi naturelle s'implante peu à peu dans les esprits de ceux qui n'y voient d'abord qu'une possibilité d'accroître notre puissance sur les choses et, comme on l'a dit, de commander à la nature en obéissant à ses lois. D'ailleurs, le nombre augmente de ceux pour lesquels tout point de vue utilitaire est dépassé, et que quelque partie au moins

de la science intéresse en elle-même. L'astronomie est à cet égard une des sciences les plus captivantes. L'attrait est grand de contempler quelques instants rUnivers du point de vue de Sirius, ou de se transporter plus loin encore dans ces mondes stellaires en formation qu'on appelle des nébuleuses irrésolubles, et on est presque assuré de retenir l'attention des moins curieux en parlant devant un ciel étoile des distances immenses qui nous séparent des étoiles les plus voisines.

Il est temps de rechercher maintenant ce que pensent de la science ceux qui la cultivent et ont réfléchi à ses principes. La philosophie positive d'Auguste Comte a exercé une grandeinfluence dans la seconde moitié du siècle dernier; nous en envisageons seulement le côté strictement scientifique sans en discuter l'originalité.

Les vérités scientifiques sont des vérîlés de l'ordre expérimental ; nous constatons des faits par l'observation et l'expérience et, en rattachant de proche en proche les faits les uns aux autres par des relations immédiates, nous arrivons à des notions d'uù ordre plus général qui fournissent l'explication commune d'un nombre immense de faits particuliers. A travers les circonstances indéfiniment variables de ceux-ci, nous apercevons ainsi des rapports constants, ce qui nous conduit à des lois. Telles sont, pour prendre un exemple, les lois sur la pression des gaz

et sur les tensions des vapeurs qui rendent compte d'un grand nombre d'expériences particulières. Aucune difficulté ne se présente^ d'ailleurs, pour Ck)mte quant à la notion même du réel ; comme il le dit. le mot positif désigne le réel, par opposition au chiméyHque. La doctrine comlieune, qui ne s'embarrasse d'aucune analyse délicate, parait assurément simple, mais est singulièrement superficielle. Comte, qui se préoccupait surtout de sociologie, n'était pas un savant; il parle, pour ainsi dire, d'une science achevée, comme en témoignent, au reste, ses prévisions malheureuses* sur les bornes imposées à diverses recherches scientifiques, et sa vision statique d'une science, qu'il souhaite voir promptement définitive, est pour nous inadmissible. Taine dit quelque part de Stuart Mill qu'il s'est coupé les ailes pour fortifier les jambes ; beaucoup de savants préfèrent garder quelques ailes et pensent que le chimérique joue son rôle dans l'édification de la science. Le positivisme trop simpliste de Comte a besoin d'être élargi par une analyse plus complète. Malgré son étroitesse, il a représenté assez exactement, pendant la seconde moitié du siècle dernier, l'opinion de la majorité des savants, particulièrement de ceux qui, surtout expérimentateurs, . se méfiaient des théories. Une lettre célèbre de Berthelot à Renan résume bien la doctrine, mais avec plus de largeur, car Berthelot juge nécessaire d'adjoindre à la science positive une science idéale dont les frontières avec la première sont, d'ailleurs, assez vaguement tracées, et il n'en pouvait être autrement, la science positive

présentant, comme nous allons le voir, dans sa genèse, un certain degré d'arbitraire.

Il est impossible d'approfondir davantage les questions qui se posent relativement à l'objet de la science, sans faire une analyse sommaire de l'acquisition de nos connaissances. Les seules choses dont nous ayons une connaissance certaine sont les phénomènes de conscience, variables, d'ailleurs, d^un moment à l'autre. Ils peuvent se partager en deux groupes que nous rapportons au monde extérieur et au monde intérieur. Le monde extérieur est ce qui parvient à notre conscience à travers les sens, et que notre volonté seule ne suffit pas à faire naître. Les faits de conscience, se produisant sans l'intermédiaire des organes des sens, sont rapportés au monde intérieur ; tels la pensée et le souvenir. Nous avons ainsi la notion vague d'un réel intérieur et d'un réel extérieur. Nous nous bornerons ici à cette dernière notion; mais il importe de la préciser, car il faut tenir compte des illusions des sens. La notion du réel est pour l'homme une notion lentement acquise par une suite innombrable d'expériences, où la volonté a joué un rôle, et auxquelles ont pu concourir divers organes. C'est par ces expériences répétées que sont peu à peu éliminées les illusions des sens. De plus, dans ces expériences, la constatation de certains rapports invariables entre une première sensation et celles que- nous pouvops faire naître à sa suite achève de nous donner la notion du réel. On ne peut, d'ailleurs, se borner au réel individuel. Le réel a aussi une signification sociale,

comme on dit aujourd'hui, en ce qu'il exige un consensus universel dans une humanité moyenne; il peut être différent pour les fous et les hommes d'esprit sain.

Cette analyse suffît à montrer que notre notion du réel est susceptible de corrections et d'accroissements progressifs. Elle dépend à la fois d'expériences d'une précision croissante et de constatations successives de certaines invariances ; c'est un point qu'il ne faudra pas oublier. Malgré cette mobilité, la suite d'observations ou d'expériences ayant entre elles un lien, par exemple la succession des jours et des nuits, nous familiarise de bonne heure avec l'attente de sensations consécutives bien définies, et, de Tattente à la prédiction, il n'y a pas loin. La connaissance du réel apparaît donc avec une incontestable valeur d'utilité, et, ainsi que nous l'avons déjà indiqué, l'utile et le vrai sont dans cette question extrêmement voisins. Comme l'a remarqué Helmholtz, « nous disons que nos représentations du monde extérieur sont vraies, quand elles nous donnent une indication suffisante des conséquences de nos actes, par rapport à ce monde extérieur, et qu'elles nous permettent de tirer des conclusions exactes sur les modifications que nous devons en attendre ».

Les observations et les expériences dont il a été question jusqu'ici sont les expériences et observalions vulgaires. Si on en reste là, on se trouve seulement en présence d'un simple monceau de faits présentant quelques connexions, et cette connais-

sance brute du réel n'est pas suffisante pour fonder la science. Mais, dans nos expériences sur une certaine portion du réel extérieur, nous parvenons à distinguer certaines propriétés qui sont indépendantes de nous, et d'autres qui en dépendent. Ce sont les éléments objectifs et les éléments subjectifs. Parmi les éléments objectifs, il en est de constants qui nous donnent l'idée de la chose elle-même ; d'autres peuvent être variables^ comme la position ou le mouvement de cette chose. Quant aux éléments subjectifs, des exempiles en sont fournis par la distance où nous nous trouvons d'une chose déterminée et l'angle sous lequel nous la voyons. Les distinctions dans lesquelles nous abstrayons certains éléments, pour n'en retenir que quelques-uns, forment une des opérations les plus essentielles que nous puissions faire sur nos expériences et ces abstractions nous conduisent aux concepts. Ainsi, nous formons le concept d'homme ou de matière. Ce qui précède montre assez qu'il ne faut pas attribuer à nos concepts un caractère de fixité absolue. Ils sont susceptibles d'être modifiés, soit par suite de la constatation de faits nouveaux, soit par un départ plus exact entre les éléments objectifs et les éléments subjectifs. Ajoutons que la formation des concepts présente quelque degré d'arbitraire, conséquence nécessaire d'une certaine indétermination dans le choix des éléments conservés. Nous arrivons maintenant à un point très important : les concepts jouent un rôle essentiel dans la genèse de la science, et la connaissance scientifique tend à s'effectuer au moyen

de concepts. Ce que nous avons dit de Tarbitraire, se présentant dans la formation de ceux-ci, montre le rôle que joue, dans Péditication de la science, Tesprit travaillant sur les données de l'expérience.

Ces représentations mentales des faits servent de base à nos raisonnements, et nous utilisons nos concepts dans les déductions qui conduisent à des prévisions ; c'est en cela que réside essentiellement leur utilité. Nous ne voulons pas nous immiscer ici dans la lutte entre le psychologisme et la logique. On peut traiter de la genèse de la science en regardant les rapports logiques comme des données. A ce point de vue, la logique est un instrument, impuissant à créer, mais admirable pour la transformation et apte à mettre en évidence des conséquences inattendues qui pourront conduire parfois indirectement à la formation de concepts plus étendus et à des hypothèses plus générales. C'est, d'ailleurs, un outil délicat, opérant sur une réalité déjà déformée et simplifiée, et il reste toujours nécessaire de comparer les conséquences de nos déductions avec les résultats de l'observation et de l'expérience.

Nous avons plusieurs fois parlé de rapports invariables et de successions dans un ordre déterminé ; on affirme, par exemple, qu'un certain élément se trouve toujours dans une chose, si un autre élément s'y rencontre, qu'il s'agisse de relations dans le

temps ou dans Tespace. Des flots d'encre ont coulé sur le principe de causalité, mais quelle que soit la doctrine, associationniste, éyolutive, intuitive, tous les efforts pour prouver la validité du principe devaient échouer. Il faut se borner à dire que l'expérience nous a rendu familières certaines liaisons et qu'elles nous a conduits à la croyance qu'il y a des lois dans la nature : « Avant de faire la science, disait Claude Bernard, il faut croire à la science ». Ajoutons qu'on a commencé à croire à la science quand on s'est rendu compte de son utilité; de plus, nous sommes encore poussés à cette croyance par un sentiment esthétique, celui de Tordre et de l'harmonie qui se trouve nécessairement dans la notion de loi. Nous retrouvons là des idées qui se sont déjà présentées à nous sur le concours du vrai, de l'utile et du beau.

Un système de concepts, associé à des lois ou faits particuliers et transformé par des déductions convenables, de façon à faire rentrer moyennant certaines hypothèses ces lois ou faits dans des cadres plus généraux constitue une théorie scientifique. La part d'arbitraire, signalée dans la formation des concepts, est a fortiori plus grande encore dans la formation des théories ; elle réside principalement dans les hypothèses conduisant aux généralisations qui sont le point essentiel de la théorie. Dans les diverses sciences, le développement des théories prend des formes différentes, et même leur rôle n'est pas entendu de la même façon par tous les savants; nous en dirons un mot tout à l'heure.

D'une manière générale, on exige d'une théorie qu'elle soit simple. Il y a là une notion aussi féconde que vague ; ce principe de simplicité, malgré son caractère hypothétique, tend à produire en nous un sentment de certitude. Devant une loi simple, nous croyons moins à la possibilité d'une erreur; on peut présumer que la loi de la gravitation universelle n'aurait pas eu grand avenir, si au lieu de l'exposant deux^ il eût fallu, comme on l'a proposé pour expliquer certaines particularités du mouvement de la planète Mercure, lui substituer le nombre deux^ augmenté de seize unités du huitième ordre. Sans doute, comme le disait un jour Fresnel à Laplace, la nature se joue de nos difficultés analytiques, et les physiciens connaissent les relations compliquées que l'on doit substituer à la loi simple de Mariette; mais beaucoup ne sont satisfaits que quand ils peuvent rattacher des relations complexes à quelque idée théorique simplement formulée. Quand il en est autrement, les lois sont traitées d'empiriques, ce qui peut d'abord paraître singulier, car toutes les lois proviennent directement ou indirectement de l'expérience, ce qui ne va pas sans un peu de mépris. Quoi qu'il en soit, l'esprit se laisse guider par le principe de simplicité; on a ainsi une première approximation dans la genèse de la science.

Toute théorie mettant en présence des concepts, des faits expérimentaux, des hypothèses, des raisonnements, forme un amalgame dont les parties se laissent difficilement disjoindre. Aussi, en général, aucune expérience ne permet-elle d'établir

la vérité d*un élément de cet ensemble présentant un caractère hypothétique. Il arrive donc que plusieurs théories puissent se développer simultanément et rendre compte d'un même groupe de phénomènes. On peut toujours faire concorder une théorie avec Texpérience en modifiant certains concepts et en introduisant des hypothèses supplémentaires. Mais ici intervient utilement l'idée de simplicité, en nous faisant rejeter une théorie trop compliquée. C'est sans doute parce que, une telle théorie étant trop difficile à manier, nous la jugeons peu utile; peut-être aussi parce qu'elle ne nous paraît pas belle dans sa complication.

Quand nous observons un phénomène, il nous arrive de dire que nous comprenons ou que nous ne comprenons pas. Que signifie cette assertion? Nous comprenons un phénomène quand, avec nos connaissances acquises, nous aurions pu le prévoir. Notre explication consiste à développer cette possibilité de prévision. On peut, d'ailleurs, être plus ou moins exigeant quant à la nature des lois ou théories à invoquer dans une explication ; ces exigences varient d'une science à l'autre, et elles ne sont pas les mêmes pour un physicien et un biologiste. Nous remontons aussi plus ou moins haut dans nos explications. Ainsi, la mécanique céleste prend pour point de départ l'attraction newtonienne, mais on peut vouloir expliquer cette attraction, sans grand succès d'ailleurs, jusqu'ici, soit en considérant les impulsions communiquées au corps par un milieu très subtil, soit en se basant

sur certaine différence entre les électricités de signes contraires. Quoi qu'il en soit, l'intelligible tout court n'a pas pour nous, comme pour les Grecs, un sens bien précis. Il y a toujours une première donnée dont il faut partir dans nos explications.

Les généralités précédentes ont mis en évidence la part importante de notre esprit dans la genèse de la science, et il est exact que nous créons notre science, ne spéculant sur les réalités extérieures qu'à travers l'ensemble des concepts et des théories. Mais celui-ci ne forme pas une armature rigide, comme les formes et les catégories de certain idéalisme. Une partie importante du progrès des sciences consiste dans une connaissance plus complète des éléments objectifs, ce qu'on exprime en disant que la science tend à devenir de plus en plus objective, et cette connaissance influe nécessairement sur la formation des concepts et de leurs groupements.

En faisant un examen sommaire de quelques sciences particulières, nous trouverons l'application de nos remarques générales, et nous pourrons les compléter sur quelques points. Nous avons vu qu'en Grèce la science rationnelle apparut avec la géométrie, et, depuis la Renaissance jusqu'à nos jours, les sciences de la nature ont tendu à prendre une forme mathématique. C'est qu'en effet les concepts

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de rarithmétique et de la géométrie, si complexes qu'ils puissent paraître à la critique moderne, sont cependant, par comparaison arec d'autres, d'une extrême simplicité; ils nous donnent le sentiment d'une clarté et d'une intelligibilité supérieures.

A ses débuts, la géométrie nous apparaît comme une science physique, les sensations variées provoquées en nous par le monde extérieur ayant conduit à la notion d'un espace sensible, et celui-ci nous a amenés à élaborer les concepts géométriques; tels sont les concepts de points, droites, plans, angles, etc. Un certain degré d'arbitraire doit dès lors subsister dans la structure de la géométrie, et on peut en donner comme exemple la formation du concept de mesure. On a donc pu former différentes géométries, et tout le monde a entendu parler de la géométrie ordinaire ou euclidiennes, et des géométries non euclidiennes, qui n'admettent pas, comme la première, le postulatum d'Euclide relatif aux parallèles. En réalité, Fe nombre des géométries logiquement possibles est infmi. 11 a été proposé d'appeler géométrie pure la science de toutes les espèces possibles d'espaces, cette géométrie pure n'étant qu'un système logique, tandis que notre géométrie usuelle serait la géométrie réelle ou appliquée. Ces dénominations et particulièrement la dénomination de réelle, pourraient soulever bien des controverses, quoiqu'elles expriment, au fond, une idée juste. Ainsi, on s'est demandé si la géométrie euclidienne était vraie par opposition aux géométries non euclidiennes; pour quelques-uns,

la question n'a pas de sens, et on doit dire seulement que la géométrie euclidienne est la plus commode. Pour ma part, je comprends mal le mot commode; si on se reporte à ce que nous disions plus haut avec Helmholtz de la vérité, on doit regarder que le plus commode est en même temps le vrai. La théorie euclidienne rendant compte, dans leur ensemble, avec le plus de commodité, des faits géométriques et physiques observés nous apparaît comme la plus vraie, car il est essentiel de noter que les faits géométriques et physiques sont indissolublement liés. C'est en se rappelant cette remarque que l'on doit regarder le système euclidien comme plus vrai que les autres systèmes géométriques; la géométrie a été dans des temps très anciens un chapitre de la physique.

L'histoire de la mécanique nous offre un autre exemple digne d'attention. La mécanique emprunte à la géométrie 'l'idée d'espace, de cet espace abstrait sur lequel raisonnent les géomètres. Il répugne à beaucoup de l'appeler l'espace absolu. J'avoue ne pas partager cette répugnanoe, et le mot ne me paraît pas dangereux. 11 n'y a pas lieu, me sembje-t-il, de repousser cette notion d'un espace absolu qui a rendu de grands services à la science, et sans laquelle la mécanique ne se serait pas fondée ou aurait pris un autre tour. L'ignorance ou l'oubli momentané de certains mouvements, comme le mouvement propre des étoiles dites fixes et la rotation de la terre, a été féconde dans la genèse de la science moderne. C'est ainsi qu'on a

été conduit peu à peu à formuler des principes, dont on ne vit pas, heureusement, d'abord, toutes les difficultés d'application. Le savant admet l'existence du monde extérieur, il peut bien accepter l'idée d'un espace absolu, lieu des phénomènes de ce monde extérieur.

La notion de temps est essentielle aussi pour la mécanique; elle exprime l'idée de l'enchaînement des choses et le temps abstrait se présente dans les sciences comme une variable indépendante à laquelle nous rapportons les phénomènes. Il faut chercher sans doute, dans des faits physiologiques rapprochés d'expériences et observations convenables, l'origine de sensations de durées égales, et, par suite, les raisons pour lesquelles nous avons pu, par approximations successives, arriver à une graduation du temps. La durée de la rotation de la terre autour de son axe, répondant suffisamment aux sensations ainsi acquises, a éfé prise pour unité de temps, et le choix de cette unité à été capital.

Dans le développement de la mécanique, comme de toute science, des circonstances accidentelles ont joué un rôle important, et il faut noter, à cet égard, le caractère des expériences fondamentales de Galilée et de Newton sur la chute des corps. Quoique l'on connût le mouvement de la terre, on faisait abstraction de ce mouvement dans l'interprétation des expériences. 11 y a là une de ces approximations fréquentes dans l'histoire de la science, où fort heureusement la petitesse des perturbations laisse un caractère simple à un phénomène com-

plexe, ce dont on ne se rend compte, d'ailleurs, qu'après coup. Le développement de la mécanique aurait été tout autre si la terre avait tourné beaucoup plus rapidement autour de son axe, les expériences sur le plan incliné se présentant alors avec une complication qui eût permis difficilement de formuler des principes simples.

- Le développement des sciences semble présenter aussi des cercles vicieux. Ceux-ci, tels seulement pour un esprit d'une logique trop absolue, ne sont que la conséquence du progrès dans les approximations qui forment la science, utilisant d'abord la connaissance vulgaire pour s'élever à la connaissance scientifique, puis, passant d'un premier concept à un concept plus étendu parfois en contradiction partielle avec le premier. Il est facile de citer des exemples de telles circonstances. Ainsi, Newton ayant, par une extension hardie, tiré des lois de Kepler les lois de la gravitation universelle, une conséquence de ces dernières lois fut de montrer que la troisième loi de Kepler ne pouvait être exacte. C'est que le soleil avait été supposé d'abord immobile et que l'on considéra ensuite le soleil comme lui-même en mouvement par rapport aux étoiles fixes (qui d'ailleurs elles-mêmes sont mobiles). Mais les masses de toutes les planètes sont très petites par rapport à la masse du soleil et les lois de Kepler sont très approchées ; c'est grâce à cette circonstance favorable de très petits rapports de masses qu'il a été possible d'arriver aux lois de la gravitation universelle.

La mécanique classique a conduit à des types <le relations différentielles, en postulant, plus ou moins explicitement, un principe de non-hérédité, <i'après lequel les changements infiniment petits survenant dans un système dépendent uniquement de Tétat actuel de celui-ci, et en supposant, en outre, que ces systèmes sont conservatifs, les lois physiques faisant connaître, bien entendu, pour chaque catégorie de phénomènes certaines fonctions qui se présentent dans ces relations. Ainsi s'est constitué une sorte de moule où on a cherché à enfermeif la représentation analytique des phénomènes dans les diverses parties de la physique. 11 a fallu, ensuite, élargir certains des concepts introduits, en particulier donner au concept de force une plus grande généralité. Ces retouches successives ne seront jamais terminées. Le nombre des éléments à introduire augmente ainsi sans cesse, à mesure que Ton veut serrer de plus près le réel; le microscope ne nous suffît plus, il nous faut Tultramicroscope. Il a fallu aussi faire intervenir les milieux ou sortes de substances, comme Téther ou les électricités, pour constituer les théories optiques ou électriques. Nos théories sont donc susceptibles de s'élargir en envisageant des éléments cachés à côté des éléments visibles, ces éléments cachés ne nous étant connus qu'indirectement et étant soustraits, au moins d'une manière directe, à notre action.

INTBODUCTION 2T

Les chimistes spéculent depuis longtemps sur de tels éléments cachés comme sont les molécules et les atomes, dont la considération est pour eux si féconde. L'introduction des éléments cachés reste une porte ouverte pour les mécanistes qui veulent garder les moules de la mécanique classique. Avec un système isolé, à éléments tous visibles, la forme dès équations nous apprend que le système sera réversible, c'est-à-dire que le mouvement pourra être renversé, en changeant seulement le sens de& vitesses; on ppurra faire remonter au système le cours du temps. En réalité, il n'en est rien, et dans aucun phénomène nous ne disposons à un moment donné des valeurs de tous les éléments entrant en jeu et de leurs dérivées premières, ce qui peut constituer une explication, sinon de l'irréversibilité, au moins de sa possibilité. Heraclite avait raison de dire qu'aucun homme ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve : le monde ne peut faire

machine en arrière.

Ces remarques montrent les difficultés et l'arbitraire que peuvent présenter les explications mécaniques; mais, malgré ces difficultés, le désir impérieux de chercher de telles explications a été, pour le développement de la science, un stimulant d'une grande fécondité. Les images, ou quelquefois les modèles qui prennent ainsi naissance sont pour beaucoup d'esprits une aide puissante dans la recherche, en même temps qu'elles rendent souvent accessibles certains résultats à ceux qui veulent les utiliser pratiquement. Mais à côté du

mécanisme, s'est développée une école énergétique, dont quelques représentants au moins envisagent autrement Tobjet d'une théorie physique. Ils rompent avec Tordre historique, et il n'est plus question avec eux de cette longue série d'approximations et de retouches successives. Ils posent tout d'abord quelques principes, comme celui de la conservation de l'énergie et le principe de Carnot sous les formes les plus générales, et ne voient dans les phénomènes que des transformations d'énergie. L'importance du point de vue énergétique est immense et personne ne songe à la nier, mais on peut penser qu'il y a là un esprit exclusif peu favorable à l'invention scientifique. Et tout d'abord l'énergétique est bien ingrate envers le mécanisme d'où est sorti dans un cas spécial le principe de la conservation de l'énergie. Ensuite, l'idée de la science que se forment les énergétistes est peu vivante, et a un caractère surtout didactique. En supposant qu'il ne soit pas absurde de parler du moment où la science sera finie, on pourrait dire que la meilleure manière de l'exposer sera la forme préconisée par l'énergétique ; on pourra alors commencer par poser des principes pour jamais acquis, et la recherche n'aura plus besoin d'être stimulée. L'énergétique pure, quand elle se borne systématiquement au concept d'énergie, est, si j'ose le dire, une science austère, drapée dans ses symboles, ne se permettant aucune image ni aucun modèle^ et dont quelques-uns excluent même le concept de matière; en fait, l'énergétique et le mécanisme se

mêlent le plus souvent à des degrés divers dans les recherches des savants. Cela est fort heureux; ce n'est qu'en adoptant des points de vue divers, quelquefois opposés, que les sciences progressent, et il ne faut pas mutiler Tesprit humain.

Nous avons eu en vue dans ce qui précède les sciences physico-chimiques qui tendent de plus en plus à prendre une forme mathématique. Les sciences biologiques se présentent, en général, avec un autre caractère. Elles sont à un stade moins avancé avec des concepts moins élaborés. Aussi ne doit-on pas s'étonner que, dans certaines théories zoologiques, la méthode soit autre que dans les sciences physicochimiques. Elle a souvent un caractère comparatif et historique; son maniement demande des habitudes d'esprit quelque peu différentes de celles habituelles aux savants qui sont adonnés aux sciences entrées dans une période plus mathématique. Tandis que le nombre des éléments à introduire dans Tétude d'un phénomène physique est pratiquement assez restreint, il serait nécessaire d'introduire un nombre immense de variables si on voulait en biologie faire des théories du même type que les théories mécanistes de la physique; cela semble pour longtemps, sinon pour toujours, impossible, et on peut se deiçander si les sciences biologiques seront susceptibles de revêtir, comme les sciences physicochimiques, une forme mathématique. Un point essentiel aussi à noter est qu'il est impossible d'admettre le postulat de non-hérédité, que nous avons trouvé à la base du mécanisme classique, et

dont, avec de légères retouches on s'accommode au moins en première approximation dans les sciences de la nature inanimée. Le mécanisme proprement dit se présente donc en biologie avec d'énormes difficultés ; au contraire, les considérations globales de Ténergétique y rendent, notamment en physiologie, les plus grands services. Il faut élargir aussi le sens du mot explication, la prévision étant rarement possible sous forme quantitative, et on doit souvent se borner à rendre compte du sens d'une évolution dont on ne peut préciser les causes. Ceci ne veut pas dire que les phénomènes vitaux ne se ramènent pas aux phénomènes physico-chimiques. Tout au contraire, la biologie contemporaine pose le postulat de cette réduction : c'est pour elle une vue extrêmement féconde et les résultats obtenus dans cette voie en physico-chimie, particulièrement dans l'étude des diastases et des colloïdes, autorisent de grandes espérances.

Au risque d'avoir à reprendre quelques-unes des considérations générales développées plus haut, je veux maintenant m'arrèter sur ce qui me paraît correspondre à la mentalité moyenne des hommes de science à notre époque. C'est une opinion très répandue que les savants s'intéressent beaucoup aujourd'hui k la philosophie -^ de nombreux et remarquables ouvrages sont publiés sur la philosophie scientifique et trouvent un grand nombre de lec-

mTRODUCTION 31

teurs. N'y a-t-il pas là cependant une équivoque due à l'expression « Philosophie des sciences », par laquelle on désigne le plus souvent l'exposé des méthodes et des résultats généraux des sciences? Je crois qu'on rencontre rarement, parmi les savants adonnés aux sciences de la nature, physiciens, chi* mistes, biologistes, des esprits prenant quelque intérêt à ce qui est vraiment la philosophie. Il n'y a pas lieu de s'en étonner ; tout au contraire. Les discussions chères aux écoles philosophiques de tous les temps sur le réel et sur le vrai semblent oiseuses à ceux qui observent et qui expérimentent.

Le savant (nous parlons bien entendu d'une manière générale en réservant les exceptions) est satisfait du sens commun. Il pose tout d'abord le postulat que le monde qui nous entoure est accessible à nos recherches et qu'il doit être intelligible pour nous. Il croit à la science à laquelle il consacre parfois sa vie, et il se méfie des critiques subtiles qui n'ont jamais, conduit à des découvertes effectives. Claude Bernard disait, il y a déjà longtemps, que pour faire la science il faut croire à la science ; c'est là incontestablement, pour celui qui cherche à faire oeuvre scientifique, un point de départ et non un point d'arrivée. Il existe aujourd'hui une mentalité scientifique moyenne, caractérisée par l'admission des postulats énoncés plus haut, et l'écho des discussions, qui ont parfois laissé l'impression qu'il y avait une crise de la science, n'est pas sans provoquer quelque impatience dans les laboratoires. Le savant a, en général, l'impression que le philo-

sophe parle un autre langage que lui, et il ne cherche pas à le comprendre.

Qu'est-ce donc que cette philosophie, que nous paraissons, dans ce qui précède, opposer à la science? Je n'en connais pas de meilleure définition que celle donnée par Jules Tannery, quand il parlait un jour de « ces inquiétudes que nous cultivons sou^ le nom de philosophie ». Le philosophe excelle à voir partout des difûcultés, les notions les plus simples et les plus usuelles présentant parfois d'inextricables difficultés quand on veut les approfondir. La philosophie agite le plus souvent des questions sans réponses, du moins sans réponses pouvant être acceptées de tous. J'ai dit tout à Theure que le point de départ de la science est dans le sens commun. La première affirmation du sens . commun est sans doute celle de Texistence d'objets extérieurs à notre conscience. C'est une idée compliquée que celle de matière, et il est insuffisant de dire, avec Huxley, que « la matière est un nom pour la cause inconnue et hypothétique de nos propres états de conscience». Les théories de la perception sont innombrables ; il faut une grande finesse de dialectique pour s'y aventurer. Si dans ce domaine on veut suivre M. Bergson, ce n'est pas sans peine qu'on atteindra « les données immédiates de la conscience », la perception, de l'avis de l'illustre philosophe, étant toujours mêlée de souvenirs. On peut discuter sans fin, pour savoir si en formant les concepts des objets extérieurs, en hypostasiant nos sensations, suivant l'expression de M. Meyerson, notre entendement n'obéit pas à

quelque principe interne, comme celui de causalité. Le terrain devient ici singulièrement mouvant, et dans ces spéculations d'ordre ontologique chacun pense suivant son tempérament.

Quelques-uns croient pouvoir éviter ces considérations métaphysiques sur le sens commun, en se plaçant au point de vue historique. Quoiqu'il y ait là quelque illusion, ce point de vue est d'un grand intérêt. Quand on parle de sens commun, il s'agit des époques historiques et des peuples civilisés, mais ce sens commun doit avoir une histoire. 11 se peut que, dans l'humanité, de très anciennes façons de penser aient survécu, malgré tous les changements postérieurs survenus dans les conditions des hommes, et, dans son livre sur le Pragmatisme, William James adopte cette thèse que nos conceptions fondamentales sur les choses sont des découvertes faites par certains de nos ancêtres à des époques extrêmement éloignées et qui ont réussi à se maintenir à travers tous les siècles postérieurs. Ces conceptions forment le stade du sens commun. Ainsi auraient pris naissance les concepts de chose, de temps^ d^espace^ A^ influences causales^ de ree/, et bien d'autres, suivant lesquels continue à penser tout homme, si cultivé soit-il, quand il n'est pas à ces heures de scepticisme aigu où le saisit « le doute métaphysique ». On décidera, suivant ses goûts, si les questions ont beaucoup avancé pour avoir été ainsi reculées dans le lointain des âges.

Mais laissons ces scrupules et ces inquiétudes philosophiques. C'est en partant du sens commun devenu

le moule dans lequel évolue la pensée humaine que s'est développée la science. Aussi a-t-on pu dire très justement que la science était le prolongement do sens commun, qu'elle rectifie d'ailleurs quand il y a lieu. C'est en tout cas l'opinion du savant dédaigneux des controverses philosophiques, dont il a été question au début. Sans doute il ne se désintéresse pas complètement des critiques relatives à la science surtout quand elles proviennent d'hommes ayant fait eux-mêmes œuvre scientifique. Il entend dire que, pour les uns qui partent d'un empirisme radical, la réalité empirique immédiate est de suite déformée sous l'influence de motifs pratiques, la science n'ayant alors aucune valeur de connaissance théorique et valant seulement pour l'action. Ce point de vue pragmatique lui est fort antipathique, et il apprend avec quelque étonnement que « tandis que pour les autres doctrines une vérité nouvelle est une découverte, pour le pragmatisme c'est une invention » *. Chez d'autres critiques dej la science, celle-ci apparaît comme n'ayant de valeur que parce qu'elle conduite une économie de la pensée, ou bien encore comme se ramenant à un système de conventions arbitraires mais commodes.

Notre savant, tout en admirant leur virtuosité philosophique, n'est guère touché en général, par ce& discussions. Il se contente, nous l'avons dit, des

1. C'est sous cette forme que M, Bergson^ dans sa belle introduction du Pragmatisme de W. James, résume Tessentiel de la conception pragmatique de la vérité. (Voir la traduction du Pragmatisme de James, dans cette collection.)

données du sens commun, parmi lesquelles se trouve en premier lieu la notion du réel, dont la connaissance apparaît primitivement avec une incontestable valeur d'utilité, l'utile et le vrai étant dans ce stade inférieur extrêmement voisins. Mais la science a commencé précisément quand ce premier stade a été dépassé, et qu'on s'est représenté le monde extérieur comme un tout cohérent, accessible à notre intelligence : c'est le premier article de ce credo «cientiOque dont je parlais plus haut. Sans doute ce tout est d'une effroyable complication : il faut faire des distinctions, abstraire certains éléments de la connaissance pour n'en retenir que quelques-uns et arriver ainsi aux concepts qui jouent un rôle essentiel dans la genèse de la science. Indépendamment de leur origine même, l'histoire de la science montre assez que la formation des concepts présente un certain degré d'arbitraire, mais une analyse approfondie des conditions dans lesquelles notre représentation du réel doit être regardée comme vraie montre comment l'arbitraire, qui subsiste dans la formation de nos concepts, se trouve en quelque sorte canalisé; nous devons parler d'hypothèses^ mais non pas de conventions.

L'idée de loi et le principe de causalité sont aussi des postulats que nous trouvons à la base de la construction scientifique. Il semble que ces idées complexes ne sont susceptibles d'une signification précise que si on fait intervenir leur forme mathématique. Ainsi, pour prendre un seul exemple mais de grande importance, nous constatons que la

science s'est orientée de manière à éliminer le plus possible le temps de Texpression des lois qui apparaissent comme une relation de forme invariable entre choses permanentes ; c'est ce qui a conduit en particulier à la forme des équations delà mécanique classique. Il se peut qu'il n'y ait là qu'une première approximation et que, dans certains cas, l'expression de la loi doive contenir explicitement le temps, mais je ne veux pas entrer dans une discussion où il serait vite question d'équations différentielles et d'équations intégrales *.

Nos concepts et nos théories, au contact des faits, sont perpétuellement sujets à revision. La science, devenant de plus en plus objective et étendant notre connaissance du réel, avance peu à peu par corrections et accroissements progressifs. Qu'adviendrat-il de ces approximations successives? Le savant pose le postulat, et c'est encore un article de la croyance à la science, que ces approximations successives sont convergentes, comme disent les mathématiciens, et que nous approchons sans cesse d'un petit nombre de vérités toujours plus compréhensives, synthèses des nombreuses vérités partielles peu à peu découvertes; c'est peut-être une chimère, mais elle soutient des générations de savants dans leur labeur jamais terminé.

Nous avons essayé d'indiquer succinctement les

1. Je fais allusion ici à ce que j*appelais un jour la mécanique héréditaire et la mécanique non héréditaire; sur cette dernière, M. Volterra a publié récemment de très remarquables travaux. (Voir la Revue du mofs, 19 mai 1912.)

postulats fondamentaux qui se trouvent à la base de la genèse scientifique. Quelques-unes de ces notions initiales qui conditionnent notre savoir sont d'ordre métaphysique; n'hésitons pas à le dire, malgré rhorreur que certains professent pour ce mot qui leur paraît plein de daqgers. A propos du sens commun, n'avons-nous pas déjà côtoyé tout à l'heure le terrain ontologique? D'ailleurs, comme nous l'avons dit, le savant prend ces notions toutes formées sans se soucier de leur origine.

II est loisible à chacun de rejeter tel ou tel article du credo scientifique, mais alors il s'éloigne plus ou moins de la grande construction idéale que la majorité des savants appelle aujourd'hui c< la science ». Nous avons déjà fait allusion à plusieurs de ces systèmes qui limitent a priori la connaissance scientifique et apparaissent à ce titre comme antiscienlifiques. Pour quelques-uns, il restera toujours quelque contingence dans les lois de la nature, et cette thèse a été développée avec profondeur par M. Boutroux dans un livre qui a eu une très grande influence. D'autres professent que la construction scientifique au moyen de concepts ne peut saisir le flot mouvant des choses ; cette vieille philosophie du devenir et de la mobilité a été entièrement renouvelée depuis vingt ans par M. Bergson, qui l'a en outre parée de la richesse de son style imagé et poétique. Plus modestement, des chercheurs habitués aux difficultés de l'expérimentation, ^tout en reconnaissant que la science tend à devenir de plus en plus objective, ont insisté sur ce que l'objectivité complète de la

science est un but impossible à atteindre. Chacun retient de ces doctrines ce qui convient à sa mentalité, mais il faut reconnaître qu'elles ont peu influé sur Tidée que se font de la science la majorité de ceux qui s'y consacrent et que nous avon» condensée plus haut dans u^e sorte de credo.

Quoi qu'il doive advenir, et quelque évolution que ' subisse l'idéal scientifique par suite du développement même de nos connaissances, on peut affirmer que cet idéal reflétera toujours la curiosité passionnée et désintéressée de l'intelligence humaine. La confiance dans le progrès indéfini de la science est pour Tesprit de l'homme une noble espérance bien propre à l'enchanter.

Après avoir jeté un coup d'oeil sur ce qui nous paraît correspondre à la mentalité moyenne de l'homme de science à notre époque, il faudrait examiner l'organisation et les conditions de la recherche scientifique. Les travaux scientifiques sont actuelle* ment plus nombreux que jamais ; on a même envie de dire qu'ils sont trop nombreux. Quelle que soit notre spécialité, nous sommes débordés par le nombre des recherches qui se publient dans le seul domaine où nous nous efforçons d'apporter notre pierre. L'illustre Gauss avait coutume de dire : pauca sed matura; c'est une devise qui a maintenant peu d'adeptes. On ne reverra plus, sans doute^

des cas analogues à celui du géomètre et physicien de Gottingen qui garda pour lui pendant tant d'années ses profondes études sur la géométrie non euclidienne et sur la théorie des fonctions elliptiques, laissant à Lobatchewski^ puis à Abel et Jacobi, la gloire d'attacher leurs noms à ces grandes découvertes. Il est vrai que Gauss ne publia pas ses travaux sur le postulatum d'Euclide, parce qu'il craignait, comme il le dit, dans une lettre à Schumacher, « les clameurs des Béotiens » ; voilà une pensée qui n'arrêterait plus guère aujourd'hui, car nous sommes à une époque où on redoute beaucoup moins le bruit.

Les raisons de la hâte avec laquelle nous voyons publier tant de travaux sont le plus souvent évidentes. La science est devenue une carrière; en publiant un mémoire, il arrive qu'on espère augmenter ses chances pour obtenir une position ou un avancement, et cela est assurément fort légitime. En déplorant la production de tant de travaux insuffisamment élaborés, nous nous plaçons d'ailleurs au point de vue de l'érudit ou du chercheur désireux de se tenir au courant des recherches les plus récentes; mais cette hâte n'est pas nécessairement défavorable à la science. Une idée a à peine surgi dans un cerveau qu'elle est communiquée à quelque Société savante. Elle entre alors dans le domaine public et d'autres chercheurs peuvent, quand elle le mérite, tenter de l'exploiter, quelquefois au préjudice de celui qui l'a trop tôt livrée. La science avance ainsi plus rapidement

qu'autrefois, mais, plus encore que par le passé, elle tend t devenir œuvre collective et presque impersonnelle.

On se demande comment, au milieu des bouillonnements de la production scientifique actuelle, pourra s'y reconnaître Thistorien de la science. Plusieurs pensent que l'histoire de la science est déjà bien conventionnelle, attribuant rarement la paternité d'une découverte à son premier auteur. Rien n'est, en effet, plus difficile à écrire que cette histoire; on y rencontre tant de légendes, de fausses attributions, de silences parfois intentionnels. Il faut une grande sagacité et des recherches patientes pour retrouver les premières traces d'une idée appelée à un grand avenir. Dans ses admirables travaux historiques, M. Duhem a ainsi ramené à la lumière plusieurs précurseurs; l'histoire du principe des vitesses virtuelles, fondamental en mécanique, remontant jusqu'au xiu' siècle avec Jordanus de Nemore, est un bel exemple à citer. Dans l'antiquité, que de noms, sans doute, auraient mérité d'être inscrits au même rang que ceux d'Euclide ou d'Archimède, et qui sont et resteront toujours ignorés ! Pour des temps plus récents, on a retrouvé de divers côtés chez des chimistes plus ou moins ignorés du commencement du XIX' siècle, la trace d'idées jouant un rôle essentiel dans la chimie physique actuelle. L'histoire des sciences est pleine de mutations au sens de Hugo de Vries, mais, plus sûrement encore que pour les mutations biologiques, on peut affirmeç. ici que

les sauts d'apparence brusque sont le terme de lentes transformations dans révolution de la pensée humaine.

Terminons par quelques remarques sur l'organisation et les conditions du travail scientifique. On entend quelquefois dire qu'il y a actuellement une véritable anarchie dans les recherches, et que beaucoup d'efforts sont dépensés en pure perte. C'est là une question délicate. On doit sans doute souhaiter que les maîtres trouvent des élèves et des collaborateurs dévoués, prêts à travailler sous leur direction et à développer leurs idées. D'ailleurs, dans maintes parties de la science, les bonnes méthodes une fois trouvées, les applications ne demandent plus que de la patience et du soin, et il s'agit alors simplement, par exemple dans les laboratoires, d'avoir un nombre suffisant de bons préparateurs. 11 est certes très utile qu'un sujet soit exploré dans tous les sens, et que des travailleurs patients et dévoués tirent d'une méthode tout ce qu'elle peut donner, mais il ne faut cependant pas confondre l'augmentation du rendement scientifique avec le progrès réel de la science. Les esprits originaux sont généralement rebelles à toute discipline, et les chercheurs bien doués trouvent eux-mêmes leurs sujets d'études.

Une autre question, distincte de la précédente, est celle des conditions du travail scientifique. La science et l'enseignement sont aujourd'hui dans une

étroite connexion. Le pins souvent le savant est en même temps un professejur. Il est évidemment singulier que des hommes d'un mérite scientifique reconnu ne puissent, à moins d'avoir une fortune personnelle, continuer leurs travaux, s'ils ne veulent pas suivre la carrière de l'enseignement. On peut, à ee point de vue, souhaiter la création d'établissements uniquement consacrés aux recherches. Les Universités (nous ne parlons bien entendu que des Facultés des Sciences) sont actuellement, en tous pays, les centres principaux du travail scientifique, et il est à désirer qu'elles le restent. Certaines poussées utilitaires tendent de plus en plus à faire des Universités les collaboratrices de l'industrie et de l'agriculture, et de bons arguments peuvent certes défendre cette orientation récente. Cependant, on risque d'être entraîné dans cette voie beaucoup plus loin qu'on ne le voulait d'abord ; la lutte est inégale à notre époque démocratique entre la science désintéressée et ses fructueuses applications. Ainsi, il est à craindre que les crédits, plutôt que d'aller à un austère laboratoire de physique, où se font des recherches dont le plus grand nombre ne comprend pas l'objet et qui pour le moment au moins sout sans applications, n'aillent de préférence à des instituts d'un caractère technique plus ou moins spécial (instituts de laiterie et de papeterie, par exemple). Il est vain, je le sais, de vouloir en ce moment remonter ce courant ; mais dans l'hypothèse où les Universités seraient amenées à placer au second rang le souci des progrès de la science, la

création des établissements dontje parlais plus haut deviendrait d'autant plus nécessaire ^ Il serait prématuré de songer, dès maintenant, à leur organisation ; peut-être le premier modèle viendra-t-il de quelque pays voisin, où des dons généreux ont été faits en vue de telles créations.

1. Sans sortir des cadres actuels, il est désirable que des (egs et dons soient faits aux établissements scientifiques {Facultés, Académies...), qui leur permettraient de donner pour un temps indéterminé à des chercheurs de grand mérite des subventions qui seraient de véritables traitements. En ce qui concerne les Facultés, ce seraient en quelque sorte des chaires sans enseignement. Chez nous, le Collège de France, «n réduisant le nombre des leçons de ses maîtres, est entré dans cette voie.

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