LES RAYONS CATHODIQUES ET LES RAYONS X
L'optique, prise dans son sens le plus large, ne s'est pas seulement augmentée récemment des rayons hertziens. D'autres rayonnements sont encore venus s'ajouter à ceux que nous connaissions déjà : leur étude a été singulièrement féconde et a conduit aux applications les plus curieuses et aux plus étranges conséquences théoriques. On savait, depuis les travaux de Grookes, que les décharges électriques passant dans l'atmosphère suffisamment
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raréfiée d'une ampoule de verre, provoquent à la cathode une émission de rayons dits cathodiques^ reconnaissables à la lumière qu'ils excitent en frappant diverses substances, déviables à l'approche d'un aimant et, par là, différant a priori de tous les rayons lumineux connus. Dans ces dix dernières années, les recherches sur les rayons cathodiques se sont multipliées ; elles ont amené indirectement à la découverte des rayons Hontgen, puis à celle des rayons de Becquerel- Une première observation fut que les rayons cathodiques peuvent traverser des couches de matière suffisamment minces, telles qu'une mince feuille d'aluminium recouvrant une petite ouverture pratiquée dans la paroi de l'ampoule de Grookes, comme l'a remarqué M. Lénard. Les rayons continuent à se propager dans l'atmosphère extérieure, tout en étant fortement diffusés, et ils déchargent rapidement les conducteurs électrisés, propriété jusqu'alors inconnue. En outre, la propagation se fait dans un gaz d'autant plus loin que celui-ci est plus léger et plus raréfié.
Quelle est la nature des rayons cathodiques? Le fait que le milieu gazeux nécessaire au passage des décharges électriques et à l'excitation des rayons cathodiques est non seulement inutile, mais encore nuisible à la propagation de ces rayons, devait nécessairement amener une comparaison entre ces rayons et les rayons lumineux. Les physiciens allemands, à la suite de Hertz, regardèrent les rayons cathodiques comme un mode d'ondulation de l'éther lumineux* Mais, en face de cette théorie
d*ondulation, s'est dressée la théorie d*émission de récole anglaise qui a définitivement prévalu. Grookes, étudiant jadis les actions mécanique et calorifique des rayons cathodiques, avait admis que ces actions sont dues à un bombardement formé de la matière du gaz raréfié sous un état spécial : c'est Tétat radiant. La matière radiante était, pour Crookes, formée de particules animées d'une très grande vitesse et électrisées négativement.
La théorie d'émission a eu le mérite de faire prévoir notamment l'électrisation négative des rayons cathodiques d'après les valeurs observées des déviations magnétique et électrique de ces rayons cathodiques, propriété capitale démontrée nettement par M. Perrin; elle permet de comprendre l'existence et le sens de la déviation magnétique des rayons cathodiques qui se comportent, en effet, dans ce phénomène comme le ferait un courant. Pour arriver à déterminer la vitesse des rayons, MM. Becquerel et J.-J. Thomson interprétèrent la déviation magnétique ou électrique de ces rayons en supposant que le flux d'électricité cathodique est formé de particules matérielles électrisées négativement. 'La théorie, développée suivant ce principe, permit de calculer la vitesse de propagation des rayons, et en même temps le rapport de la charge des particules à leur masse. Cette vitesse est d'autant plus grande que les rayons sont moins déviés par l'aimant et atteint dans les expériences actuelles jusqu'au tiers de la vitesse de la lumière. Mais cette grande vitesse de bombardement cathodique
anime seulement une masse qui, d'après les mêmes expériences interprétées par la même théorie, n'est que la deux millième partie environ de la masse d'hydrogène capable, dans Télectrolyse, de transporter la même quantité d'électricité que les rayons cathodiques. Un point important est que le rapport de la charge à la masse de la particule électrisée en mouvement est constant, c'est-à-dire indépendant de la nature du gaz, et il en est de même de la vitesse des particules pour un même potentiel de décharge. Il semblerait donc établi que les phénomènes cathodiques sont les mêmes dans tous les gaz, et, par suite, que les particules cathodiques sont constituées par une matière unique ayant, dans ces conditions, un équivalent électrochimique deux mille fois plus petit que l'hydrogène; nous verrons, dans un moment, quelles senties idées les plus récentes à ce sujet. Ces conséquences et bien d'autres ont été découvertes grâce au mouvement d'idées produit par la théorie d'émission de l'école anglaise, généralement acceptée aujourd'hui, et qui a provoqué en France les importantes recherches de M. Perrin, de M. Villard, et de plusieurs autres physiciens. Ainsi, la théorie d'émission triomphe pour le moment, puisqu'elle se montre d'une très grande fécondité. Quant à la théorie ondulatoire, doit-elle être rejetée définitivement? Il serait imprudent de l'affirmer; pour qu'elle redevienne utile, il faudrait imaginer quelque mode nouveau de perturbation de l'éther correspondant au transport des charges négatives, mais il semble que ce serait aller au-devant de bien grandes complications.
Des considérations indiquées ci-dessus, résulte que la masse d'une particule cathodique est très petite, environ la deux millième partie de la masse de l'atome d'hydrogène. M. J.-J. Thomson a été ainsi conduit à esquisser quelques Tues générales sur la constitution de la matière dont je dois dire un mot. On a dans ce que les physiciens anglais ont longtemps appelé l'état radiant, un nouvel état de la matière. Tandis que, dans l'état ordinaire, les mole* cules ont des masses différentes avec la nature de la «ubstance, les corpuscules de la matière radiante ont une masse invariable, de quelque substance qu'ils proviennent, [cette masse étant la deux millième de celle d'un atome d'hydrogène; de plus, chacun de ces corpuscules porte une charge d'électricité négative qui est constante. Pour M. J.-J. Thomson, l'état corpusculaire fournit une représentation <lu fluide électrique dans la théorie d'un seul fluide. L'existence de la matière à l'état corpusculaire ne se manifeste pas seulement dans la production des rayons cathodiques ; M. Thomson trouve la matière ^ cet état au voisinage d'une plaque métallique éclairée par la lumière ultra-violette. Il développe, de plus, toute une théorie qui n'est pas sans analogie avec celle de M. Lorentz,.dont nous parlions plus haut, d'après laquelle la matière corpusculaire pénètre tous les corps métalliques; dans ceux-ci, comme dans les solutions, les charges électriques sont portées par des corpuscules.
Outre les rayons cathodiques, on dislingue encore <lans un tube de Crookes les rayons magnéto-catho-
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diques, entrevus par Plucker, signalés ensuite par M. Broca, et étudiés, dans ces derniers temps, par M. Yîllard. Ces rayons se disposent suivant un tube de force magnétique ayant pour base la cathode; ils ne transportent pas d'électricité et sont déviés dans un champ électrique perpendiculairement à la force électrique. M. Villard a fait la très intéressante remarque que Ton constate ainsi pour la première fols une action du champ électrique perpendiculaire à sa direction, comme l'action du champ magnétique définie par la loi de Laplace. On pourrait supposer que les rayons magnéto-cathodiques transportent des particules magnétiques, comme le& rayons cathodiques transportent des particules électriques, mais il convient d'attendre de nouvelles expériences, et la question reste obscure.
Après les rayons cathodiques, nous devons mentionner les rayons désignés sous le nom de rayons X. Leur découverte est due à M. Rôntgen; l'illustre physicien montra, en 1895, qu'à l'extérieur d'une ampoule cathodique en activité se propage une nouvelle espèce de rayons capables, à la manière des rayons ultra-violets, de révéler leur présence en illuminant le platinocyanure de baryum et diverses substances dans lesquelles ils excitent une phosphorescence visible, capables aussi d'impressionner les plaques photographiques même après avoir traversé des corps opaques pour tous les rayons lumineux connus. De plus, il se propagent très exactement en ligne droite, sans se réfracter ni se difîracter ; du moins on les considère encore ainsi le plus souvent,
quoique certains faits paraissent conduire d'autres conclusions. Ils sont absorbés par les divers corps, suivant la nature des éléments chimiques qui les constituent, les éléments de plus faibles poids atomiques étant, en général, les moins absorbants ; par là, ils se rapprochent des rayons cathodiques, mais ils sont bien plus pénétrants que ceux*^i. Les rayons de Rôntgen se différencient surtout des rayons cathodiques en ce qu'ils ne sont point déviés par les champs magnétiques ou électriques et qu'ils ne tr^sportent point de charges électriques.
Les physiciens discutent encore sur la nature des rayons X. Rôntgen semblait, au début, disposé à voir des vibrations longitudinales de Téther dans les phénomènes qu'il avait découverts. On a pensé ensuite que l'émission de ces rayons serait due à un effet d'induction électromagnétique développée dans l'éther du vide par l'arrêt brusque des projectiles cathodiques au moment où ils rencontrent une paroi du tube de Crookes ; les rayons X pourraient alors être comparés à des rayons lumineux de longueurs d'onde extrêmement petites, et ce seraient des rayons ultra-ultra-violets, ce qui est d'accord avec le fait que leur vitesse de propagation paraît identique à celle de la lumière. On comprend ainsi qu'ils ne se diffractent pas sensiblement; on voit moins bien pourquoi ils ne se réfractent pas à moins d'admettre, avec M. Boussinesq, qu'il n'y a plus de réfraction quand les longueurs d'ondulation ne sont plus qu'une petite fraction des dimensions de la molécule, comme s'annule sensiblement sur une mer agitée
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l'impulsion d'ensemble que subit, de la part des yagues, un très grand navire assez étendu pour en recouvrir toujours plusieurs.
Tout cela est loin cependant d'être très clair. La théorie des brusques permutations électromagnétiques se propageant avec la vitesse de la lumière a reçu récemment une sorte de confirmation par les expériences ^rès remarquables de M. Lane sur la transmission des rayons X à travers les cristaux ; le passage des rayons X à travers ceux-ci parait donner lieu à des phénomènes d'interférence et de diffraction, qui mettent en évidence la structure régulière du milieu cristallin.
On a adopté pendant quelque temps une explication proposée par Stokes. Les chocs des projectiles cathodiques ne produisent pas une succession continue d'ondes analogues à celles que produisent la lumière, mais des ondes solitaires comme il s'en rencontre en hydraulique, quand on lève brusquement une vanne. Il n'y a donc pas, dit-on, dans les rayons X la périodicité qui est, en optique, l'origine des phénomènes de réfraction et de polarisation; mais ceci est très contestable, les ondes -solitaires pouvant se produire périodiquement.
Un chapitre intéressant a été ajouté à l'étude des rayons X par M. Sagnac : c'est celui des rayons secondaires. Tous les corps se comportent comme des milieux troubles pour les rayons X. Cette dissémination, au moins dans les corps de gros poids atomjques, comme le plomb, est accompagnée d'une transformation des rayons en rayons secondaires^
plus absorbables que les rayons générateurs. L'émission secondaire est par là comparable, dans une certaine mesure, à la transformation d'une lumière qui frappe un corps fluorescent en une lumière de couleur différente, mais elle se présente comme une propriété surtout atomique. De plus, ces rayons secondaires semblent formés eux-mêmes par un mélange de rayons non déviés et de rayons analogues aux rayons cathodiques ; en fait, ils sont électrisésnégativement.
Outre les propriétés de rendre certains corps fluorescents et d'impressionner les plaques photographiques, les rayons X possèdent la propriété de décharger les conducteurs électrisés, même quand les rayons traversent seulement les gaz soumis aux champs électriques des conducteurs sans effleurer ceux-ci. Quand les rayons X frappent un conducteur électrisé, à l'action de décharge due à la conductibilité du gaz s'ajoute une action supplémentaire variant avec le métal, et qui provient des rayons secondaires issus du métal.
Rappelons enfln que, la propagation rectiligne des rayons X à travers les corps a permis d'observer l'intérieur des corps opaques à la lumière par le simple examen des silhouettes de ces corps projetées par un tube à rayons X sur un écran phosphorescent (radioscopie) ou sur une plaque photographique qu'on peut, après développement, observer à loisir (radiographie). Cette méthode d'exploration, due à M. Rôntgen, appliquée à l'intérieur du corps humain, a rendu de grands services à la médecine et à la
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chirurgie ; elle a rendu populaires les rayons X Un point très important est que le pouvoir absorbant de ces rayons est indépendant de Tétat physique du •corps considéré ou de la combinaison chimique dont il fait partie : c'est une propriété atomique. II est essentiel de signaler encore les rayons -cathodiques à charge positive que Ton appelle Kanalstrahlen. Ces rayons passent à travers de petits trous percés dans une cathode; on a pu les dévier par un champ électrique ou magnétique, et le sens de la déviation correspond à un transport de •charges positives, mais la grandeur de ces déviations est beaucoup moindre que pour les rayons •cathodiques proprement dits.
lES NOUVEAUX RAYONNEMENTS ET LA MÉCANIQUE DES ÉLECTRONS
Les rayons hertziens, les rayons cathodiques et les rayons X ne sont pas les seules conquêtes faites, •depuis vingt ans, dans Tétude des rayonnements. M# Gustave Le Bon appela l'attention sur diverses expériences curieuses quoique d'interprétation assez obscure, dont il a repris la description dans un volume appartenant à cette collection, en exposant ses idées sur la généralité des dissociations atomiques. M. Henri Becquerel, peu de temps après la découverte de M. Rontgen, reconnut que l'uranium et les sels d'uranium émettent des rayons
invisibles impressionnant la plaque photographique et rendant l'air qu'ils traversent conducteur de l'électricité ; il fut établi qu'ils traversent le papier noir, les métaux, qui ne se réfléchissent ni ne se réfractent. Enfin, ce qui est le plus surprenant, c'est que Vémission des rayons est spontanée; elle n'est produite par aucune cause excitatrice connue; elle se conserve, en dépit des combinaisons chimiques, et l'origine de l'énergie mise en jeu fut l'objet de longues discussions. D'autres corps jouissent des mêmes propriétés que Turanium. La radio-activité, mesurée par la vitesse de décharge d'un condensateur électrique, est beaucoup plus grande dans certains minerais naturels d'uranium et de thorium que dans l'uranium luimême et les minerais correspondants préparés artificiellement. M""* Curie en a conclu que les minerais naturels, d'activité anormale, renferment des traces de substances nouvelles très fortement radio-actives. Cette remarque fut le point de départ de recherches mémorables entreprises par M. et M™* Curie, avec la callaboration de M. Bémond, qui conduisirent à admettre l'existence de deux nouvelles substances, l'une, le poloniuni, précipité dans les combinaisons chimiques avec le bismuth, l'autre, le radium, précipité avec le bayrum.
La découverte du radium a été confirmée par l'analyse spectrale, et on a pu fixer approximativement le poids atomique de ce nouveau corps qui forme le dernier terme de la série des métaux alcalino-terreux. La remarquable méthode de recherches inaugurée par M. et M""* Curie a permis à
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M. Debierne de découvrir un autre élément, Vactinïum^ analogue au thorium, dont il est difficile à séparer, et permettra, sans doute, de découvrir encore d'autres éléments jumeaux d'éléments déjà connus. Une grande difficulté de ces recherches est qu'un élément inactif par lui-même peut devenir actif lorsqu'il est exposé, pendant un temps suffisant, aux rayons du radium ou de substances analogues ; ce phénomène de radio-activité induite est d'ailleurs temporaire.
L'étude des. radiations analogues à celles de l'uranium, et que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de rayons de Becquerel, a fait l'objet d'un nombre immense de travaux en France, en Allemagne et en Angleterre. Il en résulte que ces rayonnements sont formés de rayons de trois espèces. Ceux de la première espèce qu'on appelle les rayons y sont analogues aux rayons .¥, et ont été découverts par M. Villard. Ceux de la deuxième, les rayons p, sont analogues aux rayons cathodiques; ils sont déviés par l'aimant et sont chargés d'électricité négative, de telle sorte que les corps radioactifs dégagent spontanément, et d'une façon continue, de l'électricité; la vitesse du bombardement cathodique des rayons p est énorme et peut, dans certains cas, se rapprocher de la vitesse de la lumière. Enfin une troisième espèce de rayons, les rayons a, sont déviés dans un champ magnétique en sens inverse des rayons cathodiques et par suite chargés d'électricité positive; ils ont une vitesse moindre que les rayons p.
liappelons encore un des chapitres les plus mystérieux des nouveaux rayonnements, celui de Témanation qui se dégage des corps radio-actifs et communique temporairement aux autres corps des propriétés radio-actives ; cette émanation est d'ailleurs liée à la présence de la matière et se transmet par les gaz. De plus, les solutions des sels de radium dégagent d'une manière continue un mélange d'hydrogène et d'oxygène contenant de Vhélium^ d'après MM. Ramsay et Soddy ; cet hélium est regardé comme résultant de la désagrégation de l'atome de radium. Enfin, les sels de radium sont spontanément lumineux : le chlorure de radium sec émet une lumière assez intense pour qu'on puisse lire dans l'obscurité.
Au point de vue purement théorique, l'intérêt des nouvelles substances est très grand; il réside dans les propriétés extraordinaires du rayonnement spontané de ces substances. Les discussions soulevées à ce sujet touchent aux bases mêmes de la science, au principe de la conservation de l'énergie, au principe de Carnot, à l'invariabilité de l'atome, à la nature de la matière. A la vérité, ces difficultés ont à peu près disparu, car au moins en considérant la partie des nouveaux rayonnements assimilables aux rayons cathodiques, il n'est pas douteux qu'il y ait une émission de matière. D'ailleurs, cette émission est assez faible pour le radium, puisque la transformation d'un gramme de radium demanderait 1.750 ans. Il n'y a, dans ces conditions, aucune contradiction avec le principe de la conservation de l'énergie, mais alors il faut admettre que l'atome
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chimique n'est pas un édifice immuable et se désagrège en sous-atomes radiants. On peut expliquer par cette dislocation les dégagements de chaleur observés par Curie et aussi le fait qu'un sel de radium enfermé dans un tube scellé, prend une charge d'électricité positive, les rayons négatifs p sortant ' du tube et les rayons a étant arrêtés. Quant au principe de Carnot, on ne sait vraiment pas à quoi s'adresser, pour l'appliquer, au milieu de ces dislocations atomiques,, et le mieux est de n'en pas parler à cette occasion. On voit que la découverte des rayons de Becquerel et de Curie n'intéresse pas moins la chimie que la physique, et que les diverses radiations, dont nous venons d'esquisser l'histoire, pourraient modifier nos idées sur plus d'un point fondamental ; elle a donné aussi une vive impulsion à une théorie dont nous allons parler dans un moment, celle des électrons.
Pour ce qui concerne les applications, les corps radiants sont des auxiliaires utiles dans les laboratoires de physique. Leur propriété de rendre l'air conducteur de l'électricité est déjà fréquemment utilisée; on peut aussi faire des radiographies en utilisant ces corps. En chimie, les études à faire sont nombreuses : le radium provoque des actions chimiques énergiques, comme la transformation du phosphore blanc en phosphore rouge. Enfin, des applications industrielles sont à prévoir. On pourrait, par exemple, utiliser un jour, pour l'éclairage, une substance aussi spontanément lumineuse que le radium ; une révolution se prépare peut-être ainsi
dans les moyens d'éclairage. On mesure le progrès qui se trouverait réalisé quand on pense qu'aujourd'hui nous ne savons mettre en mouvement Téthen pour produire des vibrations lumineuses, qu'en chauffant des corps matériels, ce qui ne donne, en énergie utilement rayonnée, qu'un rendement très faible. Toutefois, la production de lumière sans chaleur jusqu'ici réalisée seulement, semble-t-il, par certains insectes, ne serait pas réalisée par le radium, comme on avait pu l'espérer un moment, puisqu'un gramme de radium émet, par heure, cent trente-deux calories. La rareté et le prix élevé du radium rendent d'ailleurs très difficiles actuellement les applications, en dehors de celles qui touchent à la médecine.
On parle beaucoup, depuis quelque temps, des électrons et de la Mécanique à laquelle conduit leur théorie. Il n'est pas facile en quelques lignes de faire comprendre en quoi consiste cette Mécanique nouvelle, où il est question de masse dépendant de la vitesse et où on discute si cette masse est tout entière d'origine électromagnétique. Reprenons la particule électrique du tube de Crookes et regardons-la comme se mouvant dans l'éther immobile. On sait que dans celui-ci les composantes de la force électrique et de la force magnétique en chaque point satisfont aux six équations de Hertz, et l'énergie électromagnétique pour une variation du champ est posée égale à la variation d'une certaine inté-» grale triple étendue à tout l'espace, intégrale où figure la somme des carrés des six composantes des
champs électrique et magnétique. Rappelons-nous aussi que, conformément à Texpérience célèbre de Rowland, un corps électrisé en mouvement crée un champ magnétique, de telle sorte que le mouvement de la particule va modifier l'état de l'éther; ces variations pourront être étudiées en se servant des équations de Hertz. Si le mouvement de la particule est uniforme, les variations se réduisent à un transport de même direction et à un sillage électromagnétique accompagnant le point. Il n'y a pas alors de variation dans l'énergie telle qu'elle a été définie plus haut; mais la création du sillage exige une certaine quantité d'énergie, différence entre l'énergie électromagnétique totale du sillage et l'énergie électrostatique de la particule au repos. Or, dans le cas d'une particule sphérique, le calcul donne pour cette quantité d'énergie une formule simple où figurent la charge électrique e, le rayon de la sphère et le rapport de la vitesse v de la particule à la vitesse V de la lumière. Si ce rapport est petit, la formule peut être réduite à son premier terme qui est de la forme mv^. On a alors une énergie cinétique de même forme que dans la Mécanique classique; le coefficient m, que l'on peut appeler la masse électromagnétique, s'exprime à l'aide de la charge e, du rayon de la sphère et de la vitesse de la lumière V.
Quand le rapport ^ n'est pas très petit, on peut
toujours mettre l'énergie sous la forme mv^, mais alors m dépend de la vitesse v, et la formule montre que m grandit indéfiniment à mesure que v se rap-
proche de V. 11 semble que nous soyons bien loin des substances radio-actives avec ces considérations, où les équations différentielles de Hertz jouent un rôle peut-être trop grand pour plus d'un lecteur. Nous avons dit plus haut qu'au moyen des déviations des rayons cathodiques dans un champ électrique et dans un champ magnétique, on avait pu mesurer la
vitesse v de la particule et le rapport ~ de sa charge
à sa masse. D'ailleurs, dans ce calcul, on s'appuie sur les formules ordinaires de la Mécanique, les forces provenant des lois classiques de l'électricité et du magnétisme. Les substances radio-actives, comme le radium, permettent de refaire avec les rayons p les mêmes expériences dans des conditions plus larges, notamment avec des vitesses v beaucoup plus grandes. Comme la charge e est invariable dans toutes les expériences, ou du moins est regardée non sans raison comme telle, on a pu comparer les variations des valeurs de m résultant des expériences précédentes avec celles que donne la formule théorique dont j'ai parlé tout à l'heure; la concordance est satisfaisante, et c'est ainsi qu'on a conclu que l'inertie de la particule est tout entière d'origine électromagnétique. Il est permis de garder peut-être quelque doute à l'endroit de ce résultat, les expériences étant loin d'avoir, surtout quand v se rapproche de V, la précision que Ton exige en physique sur des points qui touchent aux principes fondamentaux de la science. Admettons-le toutefois avec d'éminents physiciens. Ce que nous avons appelé
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jusqu'ici du mot un peu vague de particule, a donc une masse tout entière d'origine électromagnétique : c'est un atome d'électricité, un électron; il s'agit ici d'électron négatif.
On fait en définitive retour à une ancienne hypothèse, en admettant qu'il existe des fluides électriques. L'atome d'électricité ou électron a une valeur absolue 1,13x10-19 coulomb égale à la charge transportée par un atome d'hydrogène dans l'électrolyse. L'inertie des corpuscules s'explique par un phénomène de self-induction, un électron en mouvement étant équivalent à un courant, conformément à une expérience célèbre de Rowland. Il n'y a maintenant qu'un pas à faire pour proclamer que la matière est uniquement composée d'électrons, et il a été franchi par les physiciens qui aiment à chercher dans des idées hardies un stimulant à leurs recherches.
Nous n'avons parlé que d'électrons négatifs; l'idée d'électrons positifs de même nature que les électrons négatifs ne semble guère admise aujourd'hui. Ce n'est pas qu'il n'y ait des rayonnements positifs actuellement connus ; tels sont les rayons a du radium et les rayons canaux dont nous avons parlé plus haut. Quelques physiciens considèrent cependant comme très probable l'existence d'électrons positifs et cette interprétation a été utile à M. Jean Becquerel dans ses expériences sur les spectres d'absorption aux basses températures.
Je suis loin d'ailleurs d'avoir effleuré toutes les questions qui se posent dans cette nouvelle Méca-
nique. J'ai parlé simplement de la masse; il faudrait distinguer une masse longitudinale et une masse transversale, mais celle-ci intervient seule jusqu'ici dans les conditions expérimentales habituelles. Ne nous troublons pas trop d'ailleurs de ce que la masse varierait avec la vitesse ; jusqu'à cent mille kilomètres par seconde, cette variation serait négligeable, et ce n'est pas là une vitesse courante dans la Mécanique appliquée.
Quoi qu'il en soit, une théorie de la matière, sinon entièrement nouvelle, du moins orientée d'une manière plus précise, a été édifiée en prenant pour base la considération des électrons. On y conçoit la matière comme constituée d'électrons positifs et d'électrons négatifs ; elle devient ainsi de Télectricité en mouvement.