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LES DOCTRINES TRANSFORMISTES

Si Vontogénie est accessible à une étude scientifique directe, il n'en est pas de même de la phylogénie ^ du moins si l'on pose le problème phylogénique danstoute sa généralité. Les observations des zoologistes, complétées par les données de la paléontologie, ont démontré de la manière la plus nette la plasticité d'un grand nombre d'espèces. Ces variations ont donné àpenser que toutes les espèces vivant actuellement proviennent d'une souche commune. Une telle hypothèse prise dans sa généralité n'est évidemment pas susceptible d'une véritable démonstration; elle joue dans la biologie moderne le rôle de

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postulat et constitue une théorie extrêmement féconde, qui est devenue un admirable instrument de recherche et de travail. La théorie de la descendance, comme toutes les théories vraiment utiles, permet de relier les faits épars ; elle rend compte de détails d'organisation et de développements et permet même d'en apercevoir de nouveaux. En poursuivant le but probablement chimérique de dresser Tarbre généalogique des animaux et des plantes, le naturaliste moderne, guidé par Tidée de révolution, est conduit à étudier l'action des milieux et à séparer ce qui, dans le développement, revient à ceux-ci, et ce qui est l'héritage d'ancêtres disparus .

La théorie transformiste a pour elle qu'on ne peut concevoir une autre théorie scientifique qui la remplacerait utilement. A la vérité, on pourrait être tenté de faire les remarques suivantes un peu décourageantes. Nous ignorons absolument les conditions favorables dans lesquelles la matière a pu s'organiser et devenir vivante. Sans doute, dans les conditions expérimentales actuellement réalisables par nous, la génération dite spontanée est impossible ; mais dans la succession des âges géologiques ces conditions favorables ont pu se trouver réalisées, non pas seulement une fois, mais un grand nombre de fois. Les souches initiales, dira-t-on, peuvent donc être en grand nombre, et c'est un vain effort de dresser les grands arbres généalogiques que nous voyons maintenant dans les traités, et sur lesquels les zoologistes sont loin d'être d'accord. Certaines observations montrent que cette argumentation

renferme quelque part de vérîté et que des filiation» diverses sont possibles, comme il arrive pour la formation des genres Equus et Rhinocéros en Amérique et en Europe. Mais un tel point de vue renfermant trop d'interminatîon, les biologistes ne s'y sont encore guère arrêtés, suivant d'abord les conséquences des hypothèses les plus simples ; cependant quelques paléontologistes, comme M. Depéret, cherchent dans leurs travaux à se placer à un point de vue plus général.

Lamarck, le vrai fondateur longtemps méconnu de la théorie de la descendance, avait autrefois insisté sur un des facteurs primaires de l'évolution, l'usage, et sur l'hérédité des effets acquis par Tusage. Au nom de Darwin se rattachent surtout les facteurs secondaires, la sélection natuiielle, par laquelle se fixent les variations, et la concurrence vitale; ce n'est qu'avec une extrême réserve que le grand naturaliste anglais a abordé l'action des milieux. Peu des biologistes attachent aujourd'hui à la sélection naturelle l'importance que lui attribuait Darwin ; elle est un processus conservateur et accélérateur, mais non édifîcateur. L'antagonisme subsiste cependant encore entre néo-lamarckiens et néo-Darwiniens: certains naturalistes nient l'hérédité des caractères acquis, et il en est, comme Weismann, qui complètent la sélection des variations accidentelles par une théorie de la continuité du plasma germinatif.

La liste est longue, telle que la donne Giard, des facteurs primaires, directs ou indirects, de l'évolu-

tion et des facteui^s secondaires. Tout en tenant compte de Taction des causes extérieures sur Pavenir d'un être, on ne doit pas, semble-t-il, méconnaître une prédétermination réelle, celle-ci pouvant être rattachée, dans une certaine mesure, aux causes actuelles, mais ayant agi antérieurement et déterminant dans l'œuf les conditions dans lesquelles il évolue : ce sont ces virtualités que nous désignons sous le terme vague d'hérédité.

Le mot d'hérédité est déjà venu sous ma plumi& plusieurs fois à propos de Mécanique, et j'ai eu l'occasion de dire que les mécaniciens, dans les phénomènes mécaniques avec hérédité, se plaçaient à deux points de vue : pour les uns, l'hérédité mécanique n'étant qu'apparente, tandis qu'elle est réelle pour les autres. J'oserai risquer une comparaison, peut-être un peu boiteuse comme beaucoup de comparaisons; les premiers sont à rapprocher des néo-Darwiniens et les seconds des néo-Lamarckiens.

Quoi qu'il en soit, des mécanismes intimes du transformisme, c'est de l'embryogénie, et de la paléontologie que les naturalistes tirent les preuves positives les plus fortes de l'évolution des êtres vivants. De bonne heure, l'attention fut appelée sur le perfectionnement progressif des êtres rencontrés dans les différents étages géologiques, quand on part des périodes les plus anciennes. C'est ainsi que, pour les végétaux, on voit successivement apparaître les végétaux inférieurs, les cryptogames vasculaires, puis les phanérogames, gymnospermes et

angiospermes, et parmi ces derniers les monocotyiedones et les icotyledones. Il en est de même du monde animal, où, au moins dans les grandes lignes, les êtres présentent, avec le temps, un degré croissant de différenciation. Quelque inej^actes qu'aient pu être parfois les idées et les interprétations émises au sujet du mot progrès^ on doit reconnaître un perfectionnement, qui a pu subir des régressions, mais dont le sens, à prendre les moyennes, est toujours resté le même. Une étude approfondie a montré des difficultés dpnt on ne s'était pas d'abord avisé; mais on a réussi souvent à en donner des explications par des interprétations plus précises de la théorie de la descendance, particulièrement en cherchant à se rendre compte de l'influence des milieux. Il est à peine besoin de citer des exemples de cette évolution progressive des êtres vivants; un des plus caractéristiques est offert par les reptiles et les oiseaux, réunis les uns aux autres par les reptiles volants, les premiers oiseaux étant pourvus de dents comme les reptiles. Nous reviendrons, tout à l'heure, sur quelques récents travaux paléontologiques.

Nous avons parlé, plus haut, de l'ontogénie ou embryogénie générale. Avant d'arriver à l'état adulte, l'animal passe par une série de formes, et, d'après la loi de Serres et de Fritz Muller^ ces formes sont la répétition des formes ancestrales par lesquelles a passé l'espèce : c'est cé^ qu'on a exprimé en disant que Vontogénie répète la philogénie. Il peut y avoir, d'ailleurs, dans ce processus

des accélérations ou même des lacunes. La loi de Serres a donné l'explication de bien des singularités, comme les organes rudimentaires présentés par certains animaux à Tétat embryonnaire et même conservés à Fétat adulte. On sait, par exemple^ que le perroquet actuel possède à l'état embryonnaire des dents qu'il ne possède plus à la naissance. Il y a, dans toutes les classes du règne animal un ensemble de causes accélératrices des phénomènes embryogéniques ; c'est à cet ensemble de causes qu'Edmond Perrier donne le nom de Tacfiy genèse. Pour pouvoir parler d'accélération embryogénique, il faut nécessairement une ontogénie, regardée comme normale^ avec laquelle on puisse faire la comparaison et il y a là une difficulté énorme qui peut rendre illusoire la loi de Serres. Perrier pense retrouver une telle ontogénie, présentant en quelque sorte le maximum de lenteur, dans les formes inférieures de chaque classe du règne animal, et c'est ainsi qu'il classe les faits embryogéniques essentiels.

Quand on pense à la transformation des espèces, on a presque toujours en vue une évolution très lente, et on compte, pour celaj^sur la longue durée des temps géologiques. En fait, il se pourrait que, au moins à de certains moments, les choses se soient passées tout autrement. C'est ce que tendent à montrer les récentes expériences de M. Hugo de Vries, qui a obtenu des résultats extrêmement remarquables dans la culture de certaines Œnothera. Des types nouveaux se sont montrés subitement.

saDS intermédiaires ni préliminaires, et sept espèces d'drlnothera ont été ainsi produites. Il n'est pas douteux que ces variations brusques sont relatives à nos moyens d'observation; si nous pouvions entrer dans le détail du mécanisme vital, si, pour reprendre une expression dont nous nous sommes bien des fois servis, nous pouvions apercevoir, non seulement les variables apparentes^ mais aussi les variables cachées, nous trouverions vraisemblablement une continuité dans la transformation, mais avec une énorme accélération pour certaines variables, à un moment donné. On formulerait, de la manière suivante, le résultat essentiel des expériences de M. de Vries : il peut arriver qu'une espèce paraisse varier, en général, avec une extrême lenteur, mais qu'à certains moments critique^ de la vie de Vespècey la variation prenne une accélération énorme; une nouvelle espèce semble alors se produire brusquement. Ainsi, les variations d'une espèce à une autre ont pu, dans le temps, être très rapides, et alors od est moins étonné de Tabsence de certains types intermédiaires dans la succession des terrains géologiques ; c'est là un point sur lequel nous reviendrons en paléontologie.

Ces vues générales sur la mutatién sont sans doute appelées à un très grand avenir. C'est dans cette voie féconde que les recherches relatives au transformisme doivent être poursuivies; on pourra y trouver une démonstration expérimentale du principe de la descendance. Rien, en tout cas, ne peut frapper davantage l'attention de tout esprit

philosophique que Tapparition soudaine d'espèces nouvelles. Peut-être arrivera-t-on à trouver des conditions expérimentales mettant une plante dans cet état A' affolement précédant les variations brusques ; c'est ce qu'autorisent à penser les expériences de M. Blaringhem relatives à l'action des traumatismes sur la variation et l'hérédité.

Dans le règne animal des recherches ont été faites sur les mutations évolutives de certains crustacés, à la suite d'une hypothèse émise par M. Bouvier. On a surpris, en quelque sorte, à l'île delà Réunion, une mutation d'un genre de Crevette en un autre. Les deux genres de crevettes Atya et Ortmannia se distinguent, l'un de l'autre, par des caractères essentiels dont Fun porte sur la forme des pinces. M. Bordage a trouvé des femelles d'Ortmannia, qui ont donné naissance à des jeunes Ortmannia et à de jeunes Atya; il semble bien qu'en ce moment le genre Ortmannia se trouve à la Réunion dans cet état instable nécessaire pour la ^lutation.

Quant à la reconstitution généalogique des animaux et des plantes, qu'on trouve aujourd'hui dans les travaux ûe la nouvelle école embryogénique, elle est très utile, pourvu qne l'on n'ait pas la prétention d'affirmer que ces arbres sont l'expression exacte de la vérité; ils sont surtout intéressants quand on les limite à certains groupes bien définis du règne animal. Dans cette tentative, rendue déjà si difficile par l'insuffisance des données paléontologiques, un obstacle considérable surgit à chaque instant : je veux parler de la convergence des

espèces, fait remarquable sur lequel ont insisté de nombreux naturalistes, parmi lesquels Giard et Karl Vogt, consistant en ce que des types phylogénétiquement séparés deviennent, grâce à certaines influences biologiques, entièrement semblables dans leur apparence extérieure. Mais, nous Tavons déjà dit, si le but est quelque peu chimérique, il conduit à une méthode de travail d'une merveilleuse fécondité, et l'idée d'évolution domine aujourd'hui toutes les sciences biologiques.

On a pu voir, par ce qui précède, combien nous avions raison de dire plus haut que la méthode était actuellement différente en physico-chimie et dans certaines parties de la biologie, et demandait des qualités d'esprit différentes de celles du physicochimiste. Les êtres vivants, certes, sont soumis aux lois physico-chimiques, et leur étude est par là du domaine des physiciens et des chimistes : mais ils subissent, à tout instant, et ont subi, à travers la série indéfinie des générations dont ils descendent, l'action variable des agents extérieurs. Les espèces sont plus ou moins malléables; elles subissent l'action des milieux depuis un temps plus ou moins long. Enfin, l'hérédité a fixé, à des degrés différents aussi, les caractères déterminés par les agents physico-chimiques. Ces données, essentiellement biologiques, des problèmes relatifs à l'action des agents physico-chimiques sur les êtres vivants, opposent à leurs solutions d'immenses difficultés.

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