AU POINT DE VUE THÉORIQUE ET PRATIQUE
La mesure du chant dit Grégorien est la mesure isochrone des rythmes successifs composant le mélos, ou, en d'autres termes, le mélos Grégorien est composé d'une suite de rythmes isochrones successifs.
Qu'est-ce qu'un rythme ? c'est la réunion des notes constituant un groupe musical d'une durée fixée « ab initio » pour chaque œuvre en particulier.
Des rythmes isochrones successifs sont donc des groupes musicaux, qui, pris un à un, ont une durée d'émission égale à chacun des autres groupes.
Si , par égard pour des usages reçus de longue date , nous adoptons la valeur-durée moderne que nous appelons « la noire », comme type graphique représentant la durée totale d'un de ces rythmes, nous dirons, — pour employer le langage pédagogique de nos contemporains —que la mélodie grégorienne est composée d'une suite de temps successifs représentés graphiquement par la noire, ou par les subdivisions 2, 3, 4, 5, 6, 8, croches, doubles et triples croches, selon le nombre des notes constituant chacun des rvthmes neumés à transcrire en notation moderne
'fc^'U
A la vue d'une semblable notation temps par temps (simple trompe-l'œil accusé par la noire type de durée totale) ne seronsnous pas tentés de conclure en faveur d'une de nos mesures modernes, peu usuelles à la vérité; -~ synonyme de -^^ ou ;^?
Gardons-nous bien de l'identification, là est l'écueil!
Une mesure ainsi notée aurait un triple inconvénient.
Le premier: de laisser croire à l'exécutant, — tant est grave l'influence de la forme extérieure des objets sur notre intellect — que chaque fraction de la mesure doit être battue selon l'usage par frappé et par levé, faisant ainsi: d'un seul temps rythmique embrassant la division graphique entière ^ deux temps secondaires.
Le second: de créer, par ces frappés et ces levés, des sensations de temps forts et de temps faibles (dans chaque mesure ainsi constituée), sensation dont l'effet serait désastreux par la mélodie.
Le troisième : de rendre toujours douteuse l'attribution du nombre exact de notes qui revient à chacune des fractions du temps entier , dans les groupes de trois ou de cinq sons , et surtout dans les groupes agrémentés de notes d'ornement dont le mélos est émaillé.
En effet, si, en battant cette sorte de mesure, nous accusons les deux temps (le fort et le faible) , comment répartirons-nous entre eux deux les notes constituant les groupes de 3 et de 5 sons? En appliquerons-nous deux ou un au frappé et le reste au levé, dans les groupes de trois sons? et, dans les groupes de cinq sons , sera-ce trois ou deux notes au frappé et le reste au levé?
Comme, d'autre part, d'après les neumes , ces trois ou cinq notes sont généralement égales en durée , et en ce moment nous les envisageons comme telles, il sera nécessaire, pour sauvegarder l'égalité du rythme et obtenir le legato fondu de la mélodie , de battre seulement \e frappé de la mesure sans accuser le levé, afin d'éviter de faire sentir la division mathématique de l'un ou de l'autre au milieu d'un groupe indivisible en deux fractions égales. C'est , d'ailleurs , ce que nous faisons actuellement lorsque nous rencontrons dans le cours de la mélodie un groupe de trois noires , par exemple , n'embrassant que deux temps d'une mesure à 4 temps.
Exemple: fez=^^ZlÉ=^d^— t=£^=l£r=
Nous battons régulièrement le i-"", le 2^ et le 3" temps , puis nous glissons sur le 4% en faisant un geste souple qui détruit l'arrête vive de ce 4® temps, et ce procédé revient à peu près au même que si la mesure était battue à 2 temps dans la mesure à -f .
Dans le cas qui nous occupe nous devrons écrire et battre en un seul temps :
1 et non 1 — 2- ou 1 2 —
La différence qui existe entre ces trois versions étant fort peu de chose à l'audition, pourquoi, dira-t-on, ne pas battre franchement à deux temps la mesure de cette mélodie; et, mieux encore, pourquoi ne pas réunir deux à deux les temps successifs , de manière à former une dipodie dans le genre antique.? Au moins, c'est une mesure cela, et son adoption tournerait la difficulté une fois pour toutes!.. Erreur profonde. D'abord, je ferai remarquer que dans ce cas nous créerions de nous-mêmes une division qui n'existe pas , et , dans le premier cas , nous recouperions , de notre propre autorité, un groupe neumatique , ce qui ne se peut ni ne se doit , si l'on prétend restaurer le chant dans sa pureté originelle.
Ensuite/si, pour me servir de -l'expression de mon interlocuteur supposé : « C'est une mesure cela , » je maintiens qu'elle est inapplicable à la mélodie grégorienne et je pose en fait , que: 1° Si l'on respecte la notation neumatique et la théorie du X* siècle on ne pourra pas créer la dipodie rêvée; 2° si, proprio motU; ou crée cette dipodie, on fera œuvre mauvaise; 3° si l'on traduit les neumes selon le sens que l'enseignement leur 2iS>s\gne, grosso modo, on trouvera toujours, au contraire, une mélodie simple, parfaitement naturelle, (bien que d'un tour' diffèrent de celle que nous pratiquons), et corroborant toujours l'enseignement en question.
Tout cela, je le prouve.
Rien , dans les anciens auteurs, ne nous laisse supposer que la mélodie fût battue par dipodies , lacune très grave dans leurs écrits, puisque cette question touche un point fondamental de la structure rythmique de la mélodie. La dipodie n'était donc pas d'usage dans cette sorte de chant, et il ne nous appartient pas plus de la créer que de la supprimer , si elle avait existé.
De plus , enserrer une mélodie grégorienne dans le cadre de la dipodie est une impossibilité matérielle, parce que la sensation forte, ou faible, que nous ressentons des frappés et des levés de nos mesures modernes, est constamment froissée par la sensation mélodique éveillée en nous à l'audition d'une mélodie grégorienne rythmée dipodiquement , telle que la suivante:
Ex.k
Pu-er na - tus est no - bis et fi - li - us da - tus est
^"^-»-7?-»~-^^j^— ^ dont le sens mélodique moderne requiert sans — W-U-— F-^3^— 3 contredit la division mesurée moderne ci-
no - bis, etc. dessous
da - tus est no - - bis : cujus imperium , etc.
La dipodie suivant l'ex. A est donc contredite par le sens mélodique de la phrase musicale , et la conclusion suivante s'impose: Théoriquement, la mélodie grégorienne est mesurée par pieds rythmiques, ou temps, successifs, tous égaux en durée, mais pratiquement, pour nous modernes et dans l'intérêt d'une exécution artistique , cette mélodie peut être battue , à la moderne, par mesures inégales, quant au nombre de temps les composant, comme je viens de le montrer dans l'ex. B, en divisant la phrase selon son sens musical.
L'objection: « Que les Anciens ne se souciaient pas du sens musical tel que nous le comprenons d'après les temps forts et les temps faibles de la phrase », n'est d'aucune valeur, attendu que, quand bien même la mélodie grégorienne eût pu être rythmée par dipodies, sans choquer les auditeurs de l'époque, nous savons
qu'elle n'était pas rythmée de cette façon, aucun texte ne nous permettant même de penser qu'elle puisse l'avoir été.
Mais, à supposer que le texte à invoquer, pour prouver qu'elle ait pu être rythmée dipodiquement , ait disparu , comme par une ■ fatalité étrange , de tous les traités qui nous sont parvenus , essaiera-t-on de ramener cette mélodie au cadre de la dipodie d'après un arrangement arbitraire, assez aisé en définitive ?
La scansion de la mélodie se présentera comme il suit :
'.0-ft-0-l-- y 0 .^-0-L0-
Pli - er na^ - tus est no - bis et fi - 11 - us da-
tus est no - bis : eu- jus imperium , etc.
Je pourrais prétendre, comme artiste, que ce pas de polka est indécent à l'Eglise, mais, outre que c'est une question de' sentiment personnel, il y a, ce semble, deux raisons qui s'opposent à une semblable traduction; l'une, capitale : la notation neumatique est écartée et n'est plus qu'une invention incohérente, si réellement la mélodie qu'elle représente est rythmée de cette façon; l'autre, incidente : la traduction ainsi faite n'est pas conséquente avec elle-même, si l'on veut tenir compte de la notation neumatique, même interprétée d'après un système arbitraire.
En effet ,» voyez les syllabes « tus est » des mots « natus est, datus est, » elles sont traduites ici par des croches; or, représentées neumatiquement par des virga et des punctum , c'est fixer en principe que virga et punctum isolés représentent une note brève, croche par exemple ! Admettons-le, bien qu'arbitraire; mais alors les syllabes « er » de puer, « bis » de nobïs, « us » de filius , représentées également par des virga ou des punctum, ne devant pas, si l'on veut être logique, être traduites par des noires, mais bien par des croches, comme les syllabes précédemment visées, nous aurons donc trois temps incomplets , et à compléter par des soupirs ? La chose est possible^ pour nobis fin de membre de phrase, mais non pour puer et datus.
{A suivre). G. Houdard.
CORRESPONDANCE
Nous recevons du diocèse d'Evreux la lettre suivante que nous publions à titre d'information.
« Monsieur LE Directeur, ' •
«Le compte-rendu de la brochure de M, Dabin , que vous avez donné dans votre dernier numéro, a été lu et commenté avec la plus vive satisfaction par la plupart de mes confrères , qui ont éprouvé un vrai soulagement en voyant juger comme il le mérite ce personnage funambulesque. V^ous serez peut-être curieux de connaître l'origine de ce pamphlet.
î6 REVUE DE CHANT GRÉGORIEN
« Voici les faits :
« Il s'agissait de faire choix d'une édition de chant pour notre diocèse. Quelques naïfs, trompés par les réclames assourdissantes de certaines revues, penchaient, sans trop savoir pourquoi, pour l'édition de Solesmes. Mais le plus grand nombre ne se sentait aucun attrait pour cette notation moyenâgeuse, pour ces vocalises à perte de vue et ces répétitions de notes sans fin. »
« Une commission était nommée et la question était en suspens, quand M. Dabin se posa en champion du chant Bénédictin. Il allait, disait-il, frapper un grand coup qui mettrait fin à toutes les indécisions, réconforterait les partisans de Solesmes et imposerait silence à tous les opposants. Tout le monde était dans l'attente.
« Mais, à peine la diatribe si bruyamment annoncée eut-elle paru, qu'on s'aperçut bien vite que le foudre de guerre n'était qu'un fantoche risible et que son grand sabre, dont il menaçait de pourfendre tous les récalcitrants , avait plutôt la tournure d'une latte d'arlequin.
« Si c'est par de telles pantalonnades , bonnes tout au plus à amuser les badauds , que les Bénédictins croient nous convaincre , ils en seront pour leurs frais. Il suffirait d'une ou deux brochures comme celle de M. Dabin, pour ruiner à tout jamais leur crédit déjà fortement ébranlé. L'officine où s'élaborent de pareils produits a trop l'air d'une baraque de foire !
« Et M. Dabin ose bien reprocher à Rome d'avoir cédé à un éditeur la propriété de son chant. Sans doute, il aurait préféré voir le Chef de l'Eglise vendre lui-même ses livres liturgiques, comme un épicier débite sa moutarde. C'eut été un encouragement pour le petit commerce de ses associés.
« La cause est désormais jugée : nous garderons notre ancienne édition. La Commission s'est dissoute, et la Semaine religieuse du diocèse a donné elle-même le signal de la déroute , en reproduisant, comme réponse à M. Dabin, le jugement sévère que Monseigneur l'évêque de Chalons vient de prononcer contre le chant et la méthode de Solesmes dans une lettre pastorale récente.
« Merci aux hommes de cœur qui ne craignent pas de prendre en main la cause du chant liturgique paroissial, menacé par ces nouveautés soi-disant archéologiques, et aux feuilles indépendantes qui défendent bravement le terrain pied à pied contre les envahissements du chant monacal , telles que la savante Revue de Marseille et le vaillant Néochorisme de M. l'abbé Teppe, que M. Dabin appelle , dans son jargon faubourien , le Chat noir de la musique liturgique, sans doute parce qu'il donne la chasse à tous les rongeurs de son espèce.
« Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'expression de ma
cordiale sympathie.
« C , Curé. »
Le Gérant : J. MINGARDON.
Marseille. — Imprimerie J. Mingardon el Gie , place Sébuslopol , 11.
REVUE
DE
ET DE MUSIQUE RELIGIEUSE