‹ La science [musicale] grégorienne; revues diverses, 1898-1908Chapitre 36 sur 127 · ET LA CRITIQUE DE M. AUBRY · texte numérisé non relu

ET LA CRITIQUE DE M. AUBRY

Nous recevons de M. G. Houdard la lettre suivante. Nous l'insérons d'autant plus volontiers que nous avons été choqué , aussi bien que lui , des attaques peu conrtoises dont il a été l'objet, de la part d'un écrivain qui se figure que la présomption et le persiftiage peuvent tenir lieu de science et de saine critique.

Monsieur le Directeur,

Quelques-uns de vos lecteurs auront sans doute lu la critique de mon ouvrage , parue dans la Tribune de S. Gervais , (Février 1898). Permettez-moi d'user de votre hospitalité pour répondre en quelques mots à ce factum peu digne d'un polémiste sérieux.

Je ne me plains pas de voir discuter mes théories , c'est le droit de chacun, et je n'ai que des remerciements à adresser au R. P. Souiller et à M. L'Abbé Vigourel pour la modération et la courtoisie avec laquelle ils ont critiqué mon livre, l'un dans la Musica Sacra de Toulouse, l'autre dans la Revue de Grenoble. Qu'on m'oppose des raisons solides, je suis prêt à les accepter; mais, ce que je ne puis admettre, c'est que le premier venu, trouvant plus commode sans doute d'insulter que de réfuter, se permette , par des insinuations perfides et des railleries de mauvais goût, de jeter le discrédit sur une œuvre qui a au moins le mérite de la franchise et de la loyauté.

Et d'abord , je dois reconnaître que la rédaction de Saint- Gervais est tout-à-fait hors de cause, car elle se déclare incompétente pour apprécier scientifiquement mes assertions. Elle s'est donc adressée à M. P. Aubry, licencié es lettres , licencié en droit, archiviste paléographe, etc. etc., pour savoir « quel jugement l'érudition contemporaine peut porter sur ce travail. »

Or, après un examen approfondi de mon ouvrage, celui-ci ne trouve à y incriminer que quelques points, pour la plupart étrangers à l'objet du livre.

C'est ainsi qu'il me décerne un brevet d'ignorance , parce que

j'ai écrit prœcinxit au lieu de precinxit avec un e cédille , fdiœ au lieu de filie avec un e simple et que je me suis servi du mot page au lieu de folio , en citant les manuscrits. N'étant pas, comme M. Aubry, archiviste-paléographe , je n'ai pas cherché à faire du pédantisme , ce qui est à la portée de tous , mais je me suis contenté d'interpréter les neumes , ce que bien peu ont eu le courage d'essayer jusqu'à ce jour.

Je ne relèverai pas l'accusation de plagiat , dont je me serais rendu coupable, au dire de M. Aubry, en empruntant à la Paléographie musicale de 1894 ma théorie des nuances rythmiques , marquées par les neumes. Il est possible que, sur certains détails d'interprétation, je me sois rencontré avec les savants écrivains de Solesmes ; mais , si tel était depuis cette époque l'enseignement admis par les Bénédictins , comment se fait-il que, dans sa Conférence de 1896, à l'Institut Catholique, Dom Mocquereau affirmait encore que la musique grégorienne « est basée sur l'égalité des notes et des syllabes '. »

D'ailleurs, s'il est question de priorité, dès 1876, M. l'abbé Hermersdorff , de Trêves, reconnaissait dans son Micrologus Guidonis , que « la durée temporaire des longues est souvent indiquée par un petit trait horizontal couché au dessus de la syllabe. » Et le R. P. Germer-Durand , dans la Musica Sacra de Toulouse, de Novembre 1879 » disait aussi en parlant de la tenue : « Quelquefois , elle est marquée longue par un trait horizontal placé sous la lettre. »

J'arrive aux points spécialement visés dans la critique de M. Aubry.

i" « Si , au dixième siècle , dit-il , les groupes neumatiques étaient interprêtés conformément à la théorie du temps rythmique , il devait en être de même au onzième et au douzième siècle, lorsque naquit la notation proportionnelle. Si donc les groupes neumatiques, ou, pour mieux dire , les éléments de chaque groupe , avaient eu déjà une valeur réelle dans l'exécution , pourquoi les mensuralistes auraient-ils cherché autre chose ? »

Mais, M. Aubry ignorerait-il donc la révolution radicale qui s'opéra dans le rythme du chant grégorien , au cours du XP siècle ? N'a-t-il pas lu le passage d'Aribon se plaignant « que la science des proportions était depuis longtemps morte et enterrée?» {Gerbert Script. IL p. 237}. Ne sait-il pas que les mensuralistes du XIP siècle donnaient aux notes du déchant une valeur tout à fait arbitraire , afin de faire concorder ensemble plusieurs mélodies différentes chantées simultanément ?

Il est vrai que ces questions d'histoire musicale ne figurent pas au programme de la licence es lettres ou même de la licence en droit, et M. Aubry est jusqu'à un certain point excusable de ne pas les connaître. Aussi bien , ne devrait-il pas se mêler d'écrire sur ce qu'il ignore et le prendre de si haut avec ceux qui, sans se prévaloir de diplômes, ont fait une étude approfondie des vicissitudes du rythme grégorien.

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