I. Courrier de saint Grégoire, août
l'avenir de la musique sacrée 33
cipe, sans doute, une grande latitude était laissée au chantre qui, suivant son goût personnel ou la souplesse de sa voix, semait de broderies et de fioritures le thème original. C'est ce qui se pratique encore aujourd'hui dans tout l'Orient et dans les synagogues juives, où le motif mélodique disparaît sous les ornements multiples qui le recouvrent. On peut même découvrir l'emploi de ce procédé dans l'Antiphonaire grégorien, où la plus grande partie des antiennes ne sont que le développement plus ou moins orné d'un petit nombre de thèmes mélodiques (1), Ces mélopées traditionnelles n'ont dû être fixées qu'à une époque assez tardive, puisque les plus anciens manuscits neumés remontent tout au plus à la fin du vni* siècle.
11 serait absurde, par conséquent, de prétendre qu'une édition actuelle, quelle qu'elle soit, reproduit le chant primitif de l'Eglise, ou même léchant en usage à l'époque de saint Grégoire. Une telle assertion est démentie par tous les documents qui témoignent des transformations successives que le chant liturgique a subies dans le cours des âges, et spécialement du vi*= au vin** siècle. La théorie des huit modes, sur laquelle repose tout le système grégorien, ne remonte guère au delà de Charlemagne, et il n'est pas douteux que bien des mélodies ont dû être modifiées pour pouvoir s'adapter à cette doctrine nouvelle.
A quoi bon d'ailleurs ces prétentions archéologiques, et qu'importe que nous ayons conservé ou non le chant des premiers siècles ? Croit-on que ce chant, si on le possédait, correspondrait à notre sens musical actuel ? Les péans, qui excitaient tant d'enthousiasme chez les Grecs du it' ou du iii« siècle avant notre ère nous paraissent aujourd'hui bien ternes et monotones et n'ont plus d'intérêt que pour les archéologues, et les chants actuels des Orientaux semblent barbares à l'Européen qui les entend pour la première fois et dont l'oreille n'est pas accoutumée à leurs intonations étranges.
« On ne peut prêcher aujourd'hui comme on prêchait au dixième siècle, dit, avec beaucoup de raison, Mgr l'évêque de Châlons ; pourquoi donc des chants du dixième siècle, s'il en existait encore, conviendraient ils à nos oreilles et à nos goûts religieux? Nos dogmes, nos espérances, nos prières demeurent à travers les âges ; mais leur interprétation, à l'orgue
1. V. Gevaert, op. cit., chap. V: I-a facture musica'e des antiennes.
^4' LAVJ'.NIK DE LA WUSIQLK SACKÉE
comme en chaire, doit nécessairement varier avec les états différents des peuples et des esprits (d). » ^^
Mais dans ces livres de chant tant vantés que l'on prétena ne r(!nfermer que du pur grégorien, il s'en faut et de beaucoup que tout soit ancien. L'Ordinaire de la Messe, Kyrie, Gloria et Credo, est piécisément la partie qui se chante le plus et qui revient le plus fréquemment; or, toutes ces mélodies sont, pour la plupart, des compositions relativement modernes et ne remontent pas au delà du xi'^ ou du xii" siècles. Elles se sont conservées d'ailleurs presque identiques dans les éditions à l'usage des divers diocèses.
De plus, on sait que le Propre des Saints et les Fêtes nouvelles se sont considérablement accrus depuis le moyen âge et se sont développés au détriment du Temporal, auxquel ils tendent do plus en plus à se substituer. L'addition de nombreux répons et antiennes, versets alléluiatiques, hymnes et séquences composés au moyen âge, l'introduction d'offices nouveaux, les modifications nombreuses opérées dans les textes mêmes, les réformes liturgiques de saint Grégoire Vil et de S. Pie Y ont transformé en grande partie l'œuvre primitive, de sorte que dans les éditions archéologiques, qui se prétendent faites d'après les manuscrits, il y a une part considérable qui ne représente pas l'œuvre ancienne el n'est qu'une adaptation, plus ou moins habile, de textes nouveaux aux formules d'autrefois.
Si maintenant nous examinons, au point de vue purement musical, ce chant qu'on dit être celui des manuscrits, y trouverons-nous une expression particulière, des accents qui réveillent dans notre âme un sentiment nouveau, quelque chose, en un mot, que ne puissent nous donner nos livres actuels?
Beaucoup se l'imaginent naïvement et on le croirait vraiment, à lire les dithyrambes étourdissants, les réclames bruyantes de certaines Revues. Eh bien ! non, il n'en est rien; ce sont de part et d'autre les mêmes modes, les mêmes formules, plus ou moins développées, mais qui ne produisent piis une impression ditîérente.
j,., D'abord, la plus grande partie des chants de l'office, antiennes, hymnes, répons et, en général, tous les chants quasi-syllabiques, diffèrent fort peu de ceux que contiennent
■ 'il. Lettre circulaire et ordonnance de Mgr l.atty, évêque de Châlons, sur la Messe de la Paroisse^ 14 décembre 189".
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nos livres modernes. Soit à cause de leur usage plus fréquent, soit plutôt par suite de l'union plus étroite qui existe entre le texte et la mélodie, ces chants se sont mieux conservés que les chants mélismatiques et l'on n'y trouve que des variantes insignifiantes, telles qu'elles se rencontrent d'ailleurs d'un manuscrit à l'autre, 11 en est de même des chants ordinaires delà Messe et des Séquences. C'est dans les chants propres de la Messe, c'est-à-dire, dans ce qui se chante le moins et qui est le plus souvent suppléé par l'orgue, que les divergences s'accentuent davantage. Les grandes lignes de la mélodie y concordent encore de part et d'autre, mais les notes accumulées sur la même syllabe y sont plus multipliées. Aux versets du graduel surtout, nous trouvons des séries de plus de cinquante notes sur une seule syllabe, et c'estlà, disons-le, ce qui fait l'admiration des partisans de l'édition bénédictine et qui, selon eux, la rend bien supérieure à toutes les autres. Pour nous, nous nous refusons à y voir le nec plus ultra de l'art et surtout de l'art sacré.
Une des qualités fondamentales de l'art, c'est la brièveté et la concision. Celui dont la pensée se noie dans un flot de paroles, ne fait pas de l'art oratoire, mais du verbiage. De môme, en musique, les roucoulements et les fioritures sans fin, dans lesquels les chanteurs italiens du commencement de ce siècle déployaient leur maestria^ caractérisent un état de décadence, oii la vérité de l'expression est sacrifiée au mauvais goût des auditeurs et aux exigences des exécutants. Ce n'est pas là de la musique artistique, mais une pure gymnastique vocale. Quel en est le résultat? Les paroles sont hachées, les syllabes séparées l'une de l'autre par plusieurs groupes de notes et par des pauses répétées, et le texte devient inintelligible.
BIBLIOGRAPHIE
Messe solennelle
COMPOSÉE POUU LES FÊTES DE LA CANONISATION Du bienheureux J.-6. de la SaUe.
A 4 voix mixtes, avec accompagnement d'orgue ou d'orchestre,
Par F'" Alberl-des- Anges, à-W. Pensionnat des Frères de Passy.
Hknki lliîUGEL et C'", éditeurs, 2 bis, rue Vivicnne, Paris.
Cette messe présente les mêmes qualités de facture que celle de la
Nativité, du même auteur. La mélodie en est toujours agréable,
quoique sérieuse, et l'harmonie distinguée. Le style en est à la fois
3() i;1\ VENIR DE LA MUSIQUE S4CRÉK
simple et élevé, l'écriture vocale excellente, la prosodie toujours soignée. L'idée d'en relier les différents morceaux par un tlième unique, ingénieusement diversifié, est très heureuse. En outre, cette composition est d'exécution facile ; diverses indications pratiques ajoutent encore à cette facilité : les respirations sont marquées à propoé ; des lettres capitales servent de point de repère pour la reprise des principaux ])assaiïes. — Une feuille détachée, jointe à la partition, donne des indications très utiles pour la bonne exécution de cette mcs.sc. .,,,,.,; ,,
Bien que cette messe soit écnte pour 4 voix mixtes, la réduction à 2 voix cgalesla. met également à la portée de toutes les "Ecoles, Pensionnats et Patronages