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La science nouvelle

A LA LIBRAIRIE JULES RENOUARD ET C", RLE DE TOÜBROK, 6, KT A LA LIBRAIRIE CHARPENTIER , 99, RUE DE 8EIME.

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INTRODUCTION

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VICO ET SES OEUVRES

L’homme qui a devancé d’un siècle le mouvement des esprits vers les sciences modernes ; qui a soulevé des questions considérées jusqu’à lui comipe résolues ou comme insolubles ; qui a porté l’investigation de la critique la plus intrépide dans les documens respectés de l’antiquité ; qui ne s’est jamais incliné devant le préjugé établi ; qui a accompli la double entreprise de détruire et de reconstruire l’histoire universelle ; qui a traité de toutes les sciences sans en connaître précisément aucune , et qpii a laissé à chacune d’elles quelque enseignement fécond ; l’homme qui a deviné presque toutes les découvertes du dix-neuvième siècle ; qui, appartenant à un temps et à un pays où la pensée n’était pas libre, sembla ignorer que tout dire à tous, c’était s’exposer à n’étre compris de personne ; l’homme dont le génie rappelle les beaux génies de Platon et d’Aristote, mérite d’être suivi pas à pas dans le développement de sa glorieuse intelligence et dans les traverses de sa longue et triste vie.

Les recherches ne sont pas nécessaires ici, puisque Vico

INTKODUCTION.

lui-ra<1me nous a laissé le récit do son enfance studieuse , et l’histoire de sa pensée, tandis (jue les ciiToustauces de sa vie privée nous ont été transmises par C. A. Villai’osa. Je crois devoir reproduire ces détails iutéressans, avant de parler des doctrines mêmes de Vico.

Jean-Baptiste Vico naqqit à Naples l’an 1QG8. Son père, pamTe et honnête libraire, l’envoya de bonne heure à l’école, où sa vivacité peu commune le lit remarquer. Mais une chute qui lui fracassa le crâne, à l’Apc de sept ans, une tumeur volumineuse qui en fut la suite , et les nombreuses saignées quelle rendit nécessaires, inspirèrent au médecin de fâcheux présages. L’enfant, selon lui, était condamné soit à la mort, soit à l’idiotisme. .

Il est superflu d’observer que la science du médecin se trouva en défaut. Mais un changement dans l’humeur et dans le caractère du jeune Vico fut le résultat de cet accident. Pendant les trois années qui s’écoulèrent avant (|uo sa santé lui permît de. reprendre le cours de ses études, sa gaîté disparut, et sa vivacité devint plus intérieure.

De retour à l’école, il ne semblait pas s’y appliquer beaucoup. Son père s’aftligealt de le voir ne pas employer à l’étude les heures qu’il passait à la maison, et lui en faisait d(îs reproches , tout en s’étonnant de ne pas recevoir do plaintes du maître d’école lui-même. Aussi se décida-t-il à l’aller trouver, et à lui demander si son tils remplissait effectivement ses devoirs. Le maître d’école se déclara aussitôt ])arfaitement satisfait de son élève, et le père, comprenant alors que l’oisiveté du Jeune Vico provenait seulement de la rapidité de son travail, pria le professeur de doubler les leçons. Mais celui-ci s’excusant sur ce que des études plus avancées avaient lieu dans une classe supérieure et sur ce qu’il ne pouvait créer une classe intermédiaire à l’usage d’un seul élève, l’enfant qui assistait k l’entretien prit la parole à son tour, et conjura le maître de le faire passer

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VICO ET SES (JEUVKES. IH

dans cette classe supérieure, s’engageant à apprendre do lui-méme les choses qu’il tallait savoir pour y être admis.

* Curieux de voir par quels moyens l’audacieux enfant serait amené à reconnaître son impuissance , le maître d’écolo donna son consentement. Mais Vlco était de ceux qui ne reculent jamais. Il travailla seul, la nuit, sans direction, sans maître, et il acquit en peu de jours les connaissances qui lui manquaient. Il dit à cette occasion, que son maître put contempler un enfant précepteur de soi-mêmë.

Sï Bientôt son père 1 envoya chez les Jésuites qui le placèrent dans leur école secondaire. A la clôture du premier semestre, les professeurs chargèrent le jeune Vico de soutenir une thèse contre leurs trois principaux élèves. Le premier des trois ne put aller jusqu’au bout de la discussion. Le second tomba malade. Le troisième était protégé par des personnages considérables, et les Jésuites craignant l’adversaire trop habile qu’ils avaient donné à cet enfant, le dispensèrent de combattre et lui buvrirent l’école supélieure, comme ils auraient pu le faire s’il avait vaincui \ico lui-même se plaint souvent de sa trop grande facilité a perdre patience. L’injustice de ses professeurs l’irrita, et

* ayant appris en même temps que le second scniestre allait être employé à recommencer les études d^è achevées

premiers six mois, il quitta l’école, et s’enferma lui pour y travailler sans entraves. Il apprit en i)eu de. mois tout ce qu’enseignaient les Jésuites dans la picmièro de leürsflfeiasses et dans la classe d’humanités, enlin il consacra le mois d octobre à la Logique. Ce fut à oette époijuc qu il contracta 1 habitude de passer les nuits au travail. La famille du pauvre libraire était étroitement logée, et le jeune Vico ne pouvait cacher les elforts que lui coûtaient ses études. Aussi lui arriva-t-il souvent d’être réprimandé par sa mère qui s éveUlant au milieu de la nuit, l’apercevait courbé sur sa table, plongé dans ses rêveries ou dans ses lectures.

l.M UÜDÜtï ION.

Mais la bonne femme, vaincue par la fatigue de la journée, se contentait ordinairement d’obtenir de sou fils la promesse de ne point prolonger ses veilles. Tout en gron- " dant elle se rendormait, et le lendemain matin, à son réveil, elle le retrouvait pâle et défait à l’endroit même où elle l’avait laissé.

Vico pourtant n’était pas satisfait de ses études. Il cherchait un maître qui comprît les besoins de son intelligence, et qui l’aidât à les satisfaire ; mais, comme il s’en plaint luimême, il ne trouvait que des pédans préoccupés d’idées qu’ils n’avaient pas conçues, et prétendant lui transmettre par voie d’autorité, leur aveugle confiance dans des systèmes dont ils n’essayaient pas de lui donner la démonstration.

Un jour un professeur ayant déclaré devant Vico que la méthode des sommes ou des résumés était la plus propre de toutes à former des philosophes , Vico se procura l’abrégé de la Logique de Pierre d’Espagne, connu comme Pontife sous le nom de Jean XXI, et les deux sommes de Naturalibus et de Philosophia de Paul de Venise. Il les étudia avec l’ardeur qu’il apportait à s’instruire, en même temps qu’il suivait les leçons d’un philosophe nominaliste, nommé Balzo. Mais la logique stoïcienne des faiseurs de sommes et les abstractions du nominalisme fatiguèrent sa jeune intelligence , dont elles changèrent l’avidité en dégoiit. Plus d’un an s’écoula sans que Vico pût plier sou esprit à ses anciennes habitudes de méditation et de travail ; et cette époque dont il parle à peine , semble éveiller en lui de pénibles souvenirs.

Une séance extraordinaire de l’académie de Saint-Laurent nouvellement rétablie , et dans laquelle plusieurs lettrés et plusieurs avocats prononcèrent des discours, rappela à \ico le but qu’il semblait avoir perdu de vue, et ranima sou ardeur. Il entreprit aussitôt d’étudier la philosophie , sous

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VICO ET SES OEUVRES. V

la direction du père Ricci Jésuite, disciple de Duns-Scot et partisan de la doctrine de Zénon.Le réalisme lui parut dès lors préférable au nominalisme, et dans ce penchant précoce, Vico voit un présage de son adhésion future à la doctrine platonicienne, de laquelle se rapprochent selon lui le zénonisme et le scotisme. Il était destiné, ajoute- 1- il, à comprendre les points de Zénon autrement qu’ Aristote ne les avait compris.

Malgré la satisfaction (|ue Vico éprouvait en entendant son nouveau maître rendre hommage à la réalité des universaux , il commença à s’apercevoir (]ue le professeur s’arrêtait trop longtemps sur la différence établie, selon les degrés métaphysiques , entre l’éire et la substance. L’impatience le saisit aussitôt , et quittant sans délai l’école de Ricci, il s’enferma de nouveau chez lui pour y étudier Suarez, ([ui passait à cette époque pour le maître de toute la science philosophique. Vico consacra une année entière à cette lecture, et il n’eut point à s’en repentir. Cet auteur est d’une merveilleuse clarté, dit-il , sa manière d’écrire est élevée, son éloquence incomparable.

Vico ne résista pas à son père qui le pressait de se vouer à l’étude de la jurisprudence , et il suivit pendant quelque temps les leçons de D. Francesco Verde, réputé parmi les docteurs de l’université de Naples, l’un des légistes les plus érudits et des professeurs les plus éloquens. Il écouta plusieurs fois l’explication minutieuse des coutumes du Forum; il assista à l’application pratique des principes généraux aux cas particuliers, mais jamais il n’entendit l’exposition de ces principes mêmes que son esprit, déjà exercé aux procédés métaphysiques, considérait exclusivement. Un maître semblable était peu fait pour satisfaire les exigences de Vico, et l’autorité paternelle ne put le retenir longtemps parmi les disciples de Verde. Vico déclara à son père qu’il n’apprenait rien de ce pi’ofesseur ;

IMTKOIIICTION.

Cl se rcssouM'nant d'avoir entendu i[uelque temps auparavant, I). Felice Aquadies, vanter l’excellence du commentaire des ImtUuies civiles par Vultejus, il pria son père de lui procurer ce livre et de lui permettre de l’étudier comme dé*jà il avait étudié Suarez. Le libraire Vico avait vendu autrefois cet ouvrage au docteurNicoIo-Mario Giannat* tasio, et il proposa à son lils d’aller le lui emprunter. Le docteur Giannattasio était un savant jurisconsulte, passionné pour l’érudition, (jui s’occupait depuis longues années à rassembler des livi'es précieux, mais qui, privé coimne il était de toute facilité oratoire, ne jouissait au barreau d aucune célébrité. Les honneurs de la renommée ne devaient pas lui sembler équitablement répartis , et il était sans doute aussi peu disposé à ratifier les jugemens de l’opinion publique, ([u’à approuver la direction donnée aux études de la jeune.sse. Vico lui-méme nous peint l'étonnement et la satisiaction de l’obscur érudit, lorsqu’ajant demandé au jeune écolier ce qu’il prétendait faire d’un auteur tel que ^ultejus, celui-ci lui répondit que dé.sirant s’instruire, il ne pouvait se contenter des leçons de runiversité, et particuliènîment de celles du professeur Verde dont la réputation lui semblait usurpée. Le front du vieux docteur se dérida en écoutant ce discours, et se tournant du côté du libraire, il lui dit qu’il augurait bien de son lils auquel il trouvait le jugement plus mûr que l’Age, et qu’il voulait lui faire présent non-seulement do Vultejus, mais aussi des Institutions canoniques d’Henri Canisius, Hiche de ces deux trésors, Vico courut s’enfermer dans sa maison et travailla sans relAche, recherchant avec complaisance les idées gcaiérales du droit dans ses cas particuliers, et dans la signification originaire des mots employés par les jurisconsultes.

Vico venait d’atteindre sa seizième année. Ayant étudié dans les textes le droit civil et le droit canonique, et dédaignant d’appliquer son esprit aux matières proprement

VICO ET SES aiUVRES.

VU

^ dites, il se décida à aborder le barreau. Un procès intenté soit à son propre père soit au père de D. Fabrizio del Veccbio, avocat près duquel Vico faisait son stage, lui fut confié. Il défendit sa cause devant le Saint Conseil et devant le trfi)unal de la Ruota avec un égal succès, et le jugement qui lui fut favorable, lui attira les félicitations des membres du. tribunal, aussi bien que celles de l’avocat de sa partie ad- ■\ crse qui l’attendait à la sortie de l’audience pour l’embrasser.

Vico subissait déjà l’iniluencc funeste qui, pesant sur tous les écrivains italiens, du dernier siècle , leur imposait l’obligation de composer des pièces de vers. Lui-même déplore la fatalité qui l’entraînait à se distraire parfois de ses méditations sur les deux ouvrages iraportans dont , il s’occupait à cette épocpie, pour se livrer à la poésie; mais c’est seulement parce que la poésie qu’il cultivait alws était la poésie moderne (la poésie romanti»[ue, diriüt-on de nos jours), poésie (jui man(}uait selon lui de * mesure et de vérité. 11 s’excuse de ce goût sur ce ([ue l’ima- ’gination de la jeunesse ne comporte pas toujours la nourriture trop substantielle du vrai, et veut être excitée j)ar l’étonuanient que lui c,ausent tous les spectacles étranges et inattendus, Lorscpie Viçp écrivait ses mémoires, le souvenq’ de scs première essais po<)ti(iues n’éveillait, nous dit-il, que des regrets dans son esprit devenu grave et sévèn». Et pourtant il nous raconte sans trop d’emljarras, qu’étant allé porter au père Jacques Lubrano , de la Compagnie de Jésus, une ode qu’il avait composée sur une rose, et l’ayant prié de lui en dire son avis, le vieux Jésuite en fut si charmé qu’après lui avoir adressé les complimens les plus batteurs, il jKiussa la condescendance jusqu’à lui soumetire à son tour une idylle que lui-même avait écrite sur le même sujet, et à j)eu près dans le même style.*

Les travàux excessifs du jeune Vico, la pauvreté ou plutôt la misère de jour en jour aggravée de sa làinille , les idées

l.NTnODUCTlON.

nouvelles qui agitaient confusément encore son intelligence, ses efforts audacieux pour décliircr les voiles qui enveloppaient pour lui l’antiquité tout entière, détruisaient sa santé peu robuste. Il succombait sous le fardeau de ses entreprises philosophiques, et dans la région glacée de ses recherches philologiijues. Un jour que poursuivi par le dégoût de sa carrière, soupirant après le loisir nécessaire à l’achèvement de ses projets , il se reposait dans mie bibliothèque, l’évêque d’Jschia, H. 1). Giovanni Rocca, s’approcha de lui, s’enquit avec intérêt de sa position, et l’interrogea sur le mérite des diverses méthodes d’enseignement, appliquées à l’étude du droit; Vico méditait alors l’ouvrage qu’il publia depuis sous le titre : De nosiri temporis studiorum ratione, etc. II répondit à l’évêque comme répond un homme auquel on propose une question (lu’il vient de résoudre. Il exposa son systèmi;, le développa, et le soutint avec tant de chaleur et de clarté , que l’évêque convaincu * lui offrit d’en faire l’essai sur ses jeunes neveux qui habitaient un beau château, situé en bon air et fourni d’une riche bibliothèque. Vico accepta, et il fut reçu par son nouveau protecteur D. Domenico Rocca avec une bienveillance toute paternelle.

' Pendant les neuf années qui s’écoulèrent depuis ce jour, Vico ne sortit pas de celte retraite où l’étude et la vie lui étaient devenues également faciles. 11 s’appliqua surtout au droit, dont sa profession d’avocat exigeait une connaissance approfondie ; puis il passa à l’élude du droit canonique, ii celle des dogmes chrétiens , et principalement à l’examen de la question de la Grâce et de la Liberté, dans le livre de Richard, docteur en Sorbonne, (jui, par une méthode géométrique, place à une égale distance du oélagianisme et du calvinisme la doctrine de saint An gusf ..j coname également propre à faire évi^r ces deux écueils. En réfléchissant à cet accord nécessaire entre la gi’âce et la liberté, entre l’action

VICO ET SES OEUVRES

divine et l’action humaine, entre la fatalité et le libre arbitre , Vico pensa que le développement de la société devait être , comme le cœur humain, soumis à une loi constante, universelle et divüie , dont l’application variable dépendait de l’instable volonté de l’homme, et il conçut dès lors l’espoir de découvrir au droit naturel des gens un principe immortel. La lecture de Laurent Valla, critique sévère du langage employé par les jurisconsultes romains , lui donna le désir de mieux connaître l’élégance des formes latines , et l’amena à la chercher dans les écrits de Cicéron.

Les esprits doués heureusement trouvent à chaque pas l’occasion de s’améliorer. Quelques leçons d’un jésuite assez obscur avaient conduit Vico par le réalisme au platonisme. Une dissertation géométrique sur la doctrine de saint Augustin lui avait fait concevoir la pensée d’un principe universel et unique du droit naturel des gens. Les critiques pédantesques de Laurent Valla l’avaient attaché à Cicéron. Ce fut une apologie ou une critique (lui-même l’a oublié) d’une épigramme composée par un chanoine de l’ordre des Pères Mineurs Observons, nommé Massa, qui lui découvrit quelques-unes des beautés de la poésie de Virgile. Saisi d’admiration à ces splendeurs inconnues , honteux d’avoir sacrifié à l’usage et écrit des vers selon la manière moderne, Vico entreprit d’apprendre lalanguelatine,de façon à pouvoir ne plus considérer la langue italienne que dans ses rapports avec elle. 11 s’imposa sans peine la loi de consacrer tour à tour un jour à Bocac.e et à Cicéron , un jour à Dante et à Virgile, et un jour à Péti'arque et à Horace, comparant ces auteurs, les ressources de leur génie et celles de la langue employée par eux , et reconnaissant de plus en plus la supériorité incontestable de la langue-mère latine, sur la langue italienne qui en est le fruit corrompu. Vico lisait toujours trois fois de suite un même ouvrage. La première fois c’était pour en comprendre l’unité. La se-

INTHODUCTIOK.

condc pour reconnaître la cliaîne (jui , liant ensemble les sujets divers, formait cette unité. La troisième j)our admirer les formes du langage et la beauté des idées particulières. Ce fut l’Art poétique d’Horace qui excita Vico à chercher dans les philosophes moralistes des sujets pour la poésie. Il s’adressa d’abord à Aristote, et, après avoir lu attentivement ses hvres sur la morale, il comprit que la jurisprudence et la morale philosophique consistaient en élémens de natures diverses. « La jurisprudence, qui est, à proprement parler, l’art de l’équité , et qui repose sur une infinité de préceptes minutieux de justice naturelle, découverts par les jurisconsultes dans la raison des lois et dans la volonté des législateurs, contient l’explication des lois par leurs causes déterminantes et enseigne à en reconnaître les effets dans les différentes nécessités sociales. Qumit à la philosophie morale, elle enseigne la science du juste, laquelle procède d’un petit nombre de vérités éternelles dictées à la raétaphysiciue par une justice idéale , ordonnatrice et pour ainsi dire constitutive des cités, directrice de la justice réparatrice et de la justice distributive, qui règlent à leur tour les utilités ou les intérêts au moyen des deux mesures éternelles, la mesure arithmétique et la mesure géométrique » (1). Vico comprit qu’en négligeant de chercher dans la métaphysique les lois générales auxquelles se rattachent les faits particuliers , la méthode d’enseignement adoptée j)our la jurisprudence n’apprenait aux élèves que la moindre partie de cette science. Déterminé à sonder sans retard les profondeurs de la métaphysique, Vico ne trouvait pas dans la doctrine d'Aristote, telle qu’il l’avait apprise de Suare», des solutions satisfaisantes aux difficultés qui l’obsédaient. 11 nous dit que s’étant souvenu d’avoir entendu parler de Dlaton comme du prince des philosophes et s’étant décidé à

’ Ce passage est traduit littéralement de Vico lui-même.

VIf.O ET SES OEUVRES.

vocourir Ji lui, il no fut pas longlomps sans Irouvor dans sos livres l’exposition précise des idées ipi’il avait entrevues jadis dans les paroles du P. Ricci, et à comprendre les motifs do son éloignement pour Aristote. Le système d’une création extérieure, do la diversité de substance du Créateur et de la créature, d’un principe physique duquel Dieu extrait les formes des choses comme un potier tire de l’argilè des vases de différentes espèces ; ce système semblait établir une barrière éternelle entre la nature humaine et la nature divine, poser des limites aux progrès de l'humanité, et réduire les effets salutaires de la morale. C’est pourquoi, selon Vico, les nations qui ont fait leur code des livres d’Aristote , qui se sont reposées sur ce philosophe du soin de leur civilisation, ont vu cette civilisation môme bientôt frappée d’impuissanoe.

La doctrine de Platon s’accordait mieux avec les penchans intellectuels de Vioo. Amené par ses dispositions naturelles et par les accidens de sa destinée à construire dans la solitude et malgré sa jeunesse un système philosophique , Vico se plaisait , avec Platon , à contempler dans l’univers et dans les substances matérielles elles-mêmes, dos émanations d’un iirincipc métaphysique, d’une idée éter- , nelle qui forme le monde extérieur, « comme un esprit séminal qui formerait de lui-même l’œuf destiné à le contenir (1). » Cette identité de l’univers et de Dieu, semble autoriser l’homme à se régler d’après une vertu et une justice idéale, c’est-à-dire absolue, qui est la justice divine. Dieu et l’homme ne différant pas l’un de l’autre quant à la sulistance , pourquoi diffèreraient-ils éternellement quant aux attributs ou quant à la destination? Pourquoi l’homme ne s’appliquerait-il pas les lois de la nature divine, et pourquoi, parce moyen, ne rentrerait-il pas dans les conditions

(I) Vico.

Xir INTROKUCTIOX.

normales de son essence, dans la béatitude et la perfection dont il est sorti? C’est pour cela, d’après Vico, qiu* l’iaton conçut le plan d’une république idéab;, et que lui-même commença à méditer sur un droit idéal éternel, établi dans une cité universelle selon le dessein de la Providence ; droit et cité qui auraient été les modèles de toutes les cités et de tous les droits.

Les œuvres philosophiques de Platon, Aristote et de Cicéron, dégoûtèrent Vico de la morale solitaire des Épicuriens et des Stoïciens. La logique à laquelle il s’était appliqué avant de se livrer à l’étude de la métaphysique, ne lui permit pas non plus de s’arrêter à la physique d’Aristote ni à celle d’Épicure ou de Descartes. Il considérait la physique de ces deux philosophes, (jui refusent d’admettre dans les cor|)s des forces spéciales ou individuelles, comme une sorte de physique mécanique , fondée sur un principe trop général pour être autre chose que spécieux. La physique pythagoricienne du Timée lui semblait préférable , et il était en outre assez porté vers la physique stoïcienne. 11 peut paraître étrange que Vico se prononce contre la physique d’Aristote et en faveur de la physique stoïcienne, puisque ces deux doctrines, loin d’être opposées l’une à l’autre , s’accordent dans la pensée de la divisibilité des corps tout en contestant leur division actuelle. Vico parle souvent des points des Stoïciens, et il les défend contre l’autorité d’Aristote. Mais ici l’erreur n’est que trop manifeste. Vico confond sans cesse Zénon d’Élée, qui niait le mouvement en soutenant que les corps étaient actuellement composés d’une multitude de points, avec Zénon le Stoïcien, qui, postérieur à Aristote, n’a pu être attaqué par lui, et qui soutenait seulement, d’après ce philosophe, la divisibilité des corps étendus. Nous verrons plus tard la fausse interprétation donnée d’ailleurs par Vico à cette doctrine de Zénon d'Elée, attribuée aux Stoïciens.

Les preuves inathcmatiques employées quelquefois par

VICO ET SES OEUVRES

Platon et par Arisloto pour déinontror des vérités philosophiques einbaiTassaient Vico, qui résolut de surmonter cet obstacle. Il arriva non sans peine à la cinquième proposition d’Euclide ; mais en l’examinant, il se trouva invinciblement entraîné à rapporter les faits géométriques à des genres métaphysiques ou à des lois générales, plutôt qu’k les étudier dans leur individualité. Il comprit alors que l’étude de la géométrie exerçant exclusivement une des facultés de l’esprit humain, devait précéder l’étude de la métaphysique, qui a pour sujet toutes les facultés de l’esprit et l’esprit même dans son unité. Tout en renonçant aux connaissances géométriques, Vico fut amené à réfléchir aux inétliodes employées pour initier les enfans aux sciences diverses , et il se félicita de voir l’inventeur de l’application de la géométrie au raisonnement, ou du syllogisme, reconnaître qu’il fallait d’abord enseigner aux enfans les langues, l’histoire et la géométrie. Vico se plaint de ce ([u’au sortir des études grammaticales , on introduit les élèves dans les écoles de philosophie, en les faisant passer à travers les détours de la logique dite d’Arnauld, dont les matériaux et le but sont des jugemens sévères sur les questions scientifiques les plus élevées et les plus abstraites. Comment pourraient-elles, en effet, ces jeunes intelligences presque exclusivement composées de mémoire et d’imagination , ignorantes des faits qui servent de base aux sciences, dont la mémoire ne s’est pas exercée h l’étude des langues, ni l’imagination à celle de l’histoire et de la poésie , dont l’esprit ne s’est pas aiguisé parla connaissance de la géométrie linéaire, comment pourraient-elles, disait Vico, aborder tout à-coup la critique, juger avant de connaître, et raisonner avant d’avoir appris à juger?

L’indignation de Vico contre l’application de la méthode algébrique aux mathématiques, mérite peut-être de fixer un instant l’attention du lecteur. L’algèbre, dit-il, jamais

INTUOÜÜCTION.

ébluuit ot avpugl« rimngiiialion, parce qu’elle ne l'emploie suffisaininent ; elle fatigue et trouble la mémoire, parce «ju’elle permet d’oublier aussitét les principes qu’elle établit ; elle rond paresseux l’esprit qu’elle afllige , parce qu’elle ne voit jamais loin devant elle ; enfin elle ralentit rinlelligence jusqu'à la détruire , parce qu'elle fait profession de deviner plutôt que de découvrir. Les jeunes gens qui, l’imagination éteinte, entreprennent l’étudtî de la peirtturo, de la sculpture, de l’architecture, de la poésie, de la mi}sique et d® l’éloquence , échouent nécessairement. La ^ môme chose arriverait à ceux qui, malgi'é l’épuisement de leur mémoire, voudraient apprendre les langues et l’hlstoiro, ou qui, malgré l’inertie de leur esprit, chercheraient à faire des découvertes. Quant à ceux dont l’intelligence est détraite, qui pourra jamais les douer de prudence ? C'est pour cela que les jeunes gens les plus forts en algèbre, sont d’ordinaire incapables de conduire à bien les affaires les plus vulgaires. Vico voudrait que l’étude de l’algèbre n’ occupât qu’une partie du temps réservé aux plus hautes sciences mathématiques, et que l’on fit des signes algébriques l’usage que les Romains faisaient des points lorsque les chillres manquaient à l’immensité de leurs calculs. Il voudrait que l’on n’efit jamais recours à la méthode analytique ou algébrique, qu’après avoir constaté l’insuffisance de la méthode synthétique. Je préfère, dit-il, chercher d’abord et sur toutes les (juestions, la vérité dans l’infinité de l’étre ; et descendre ensuite par degrés à travers les genres de la substance , en éliminant les conditions qui ne conviennent pas à chacun des genres par lesquels je passe, jusqu’à ce que j’arrive à la différence dernière qui constitue l’essence de la chose , objet de mes recherches. La méthode algébrique consiste , au contraire , à définir en premier lieu les mots dont l’emploi est nécessaire ; à établir ensuite certains principes généraux, vulgaires et incontestables; à avancer dans la dis-

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VICO ET SES COUVRES

cussion quoique proposition peu importante que votre adversaire Vous accorde sans défiance , et à laquelle vous appuyer aussitôt des argumens qüi, sans vigueur naturelle, ne pouvaient se soutenir d’eüx‘-mêmes ; h procéder enfin des vérités simples aux vérités composées , tout en u' admettant ces dernières qu’ après les avoir pour ainsi dire décomposées et avoir reconnu la Vérité de chacune de leurs parties) Cette méthode laisse subsister une source abondante d’erreurs» car chacune des propositions particulières formant une proposition composée peut être vraie » et cependant leurs rapports réciproques iieuvent être mal déterminés , de sorte qu’il résulte de l’union mal assortie de plusieurs vérités, quelque Chose de faux ou d’imparfait;

Accoutumé de bonne heure à la méthode synthétique (1)» propre seulement aux grands esprits» méthode plus rapide» mais moins sûre que la méthode analytique» Vico ne pouvait se résoudre aux lenteurs algébriques. Ltt vérité lui parlait et l'attirait sans intermédiaires) Il se contenta d’avolr appris à cotiiiuitre une nouvelle route conduisant à la vérité, et il se promit d’en faire usage lorsque la voie de la synthèse lui serait fermée, oü menacerait de l’égarer. Il renonça donc aux mathématiques.

Des lettres de NaplcS l’informèrent que la philosophie d'Épicure renouvelée par Gassendi, philosophie qui déjà occupait la jeunease lors du départ de Vicn, s’était répandue de plus en plus et faisait tous les jours de nouveaux progrès. Vico l’étudia dans Lucrèce. Le matérialisme d’Epiculvi lui déplut» et il déplora les extravagances dans lesquelles

(I) Cette méthede est celle d'an calculateur prodigiUux»fta^ de sept àl8» qui, sans avoir rien appris, savait résoudre en un instant les problèmes Ica plus ditnciies du calcul. Interrogé sur le moyen qu'il employait, il répondit qu'il posait d’abord iiU chiiTre quelconque, puis, le comparant aux conditions du problème » il lé modiüatt successÎTemebt jusqu'à ce qU'il arrivât à le réduire aux ptwportiDos Vuuluea.

INTRODUCTION

ce philosophe était tombé , lorsque voulant donner à son système pliilosopliique un principe corporel , il s’était vu forcé de limiter la divisibihté des corps et de recourir à des explications absurdes. Vico admira pourtant les ressources de cet esprit qui, malgré les monstrueuses erreurs de sa philosophie , malgré sa faible aptitude à la métaphysique, et son ignorance en géométrie, était parvenu à construire une sorte de physique mécanique , et à expliquer non sans quelque bonheur le développement des formes de la nature corporelle. Mais ce qui excitait l’aversion de Vico , c’était surtout la morale d’Épicure, morale sensualiste et seulement convenable à des solitaires , morale tout-à-lait semblable, selon Vico , à celle de Locke. Il était déjà difficile il y a un siècle, de blâmer d’une façon nouvelle la morale d’Épicure, et je ne reproduirai pas ici des jugemens et des reproches dont Vico n’est pas le premier auteur.

Mais en même temps que Vico trouvait dans Lucrèce de nouveaux griefs contre le matérialisme, il s’attachait de plus en plus à Platon. Il lui savait gré de la manière hardie et point du tout analytique avec laquelle, et sans considérer autre chose que l’esprit humain , il posait pour principe de l’univers entier , l’idée éternelle ; cette idée dont nous reconnaissons l’existence dans les mouvemens involontaires de notre esprit , dans les notions qui le remplissent à son insu et qui l’agitent malgré lui. Car nous disposons en quelque sorte de ce qui vient de nous, et le corps, quoi qu’on en ffise, est notre esclave plutôt que notre maitre. Nous sentons môme que certaines facultés incorporelles de notre esprit sont contenues en nous. L’imagination nous présente les images des objets éloignés ; la mémoire conserve en nous leur souvenir ; le désir ou la faculté de désirer éveille nos passions. Mais les vérités éternelles n’ont pas en nous leur origine , et la connaissance que nous en avons dérive évidemment de l’objet de cette coimaissance , c’est-à-dire de

YICO ET SES (El'VRES.

l’idée éternelle. Nous recevons comme un reflet de cette idée étemelle et incorporelle, étrangère à notre conscience, lumière apportée à notre intelligence , et cette idée ci’ée volontairement toutes les choses dans le temps ; elle les contient et elle les soutient. La doctrine de Platon qui accorde, conséquemment à ces prémisses, plus de réalité aux substances abstraites qu’aux substances corporelles , paraît à Vico plus propre que toute autre à l’établissement d’une morale, et au développement de la civilisation.

Vico apprit aussi les succès de la physique expérimentale de Boyle , mais il ne s’y appliqua point , la jugeant plus favorable aux progrès de la médecine et de la chimie médicale qu’à ceux de l’anthropologie. Sa principale occupation à cette époque était l’étude du droit romain, dont il cherchait les origines dans les mœurs des peuples , et les documens dans la langue latine.

En quittant Naples , Vico avait emporté à son père un ouvrage sur la philosophie naturelle publié à Utrecht sous le nom de Henri Régius. Il le lut après avoir étudié Lucrèce, et il aperçut quelques rapports entre les doctrines exposées dans ces deux livres. Régius lui parut, comme Épicure, un pauvre métaphysicien. L’un et l’autre admettaient comme principe naturel les corps tout formés. Seulement, Épicure arrêtait à ses atomes la divisibilité des coips , et Régius divisait ses trois élémcns à l’infini. Le premier, expliquant la création par la déviation des atomes de leur chute perpendiculaire, faisait du vide la condition du mouvement. Le second, attribuant le mouvement à une impulsion étrangère qui lançait la matière dans un tourbillon où elle se brisait , ajoutant que chaque partie de cette matière brisée faisait effort pour se mouvoir en ligne droite, mais qu’arrêtée par la matière qui l’environnait elle reprenait dans ses fragmens le même mouvement de rotation qu’elle suivait auparavant dans sa masse ; le se-

iXTUonixTiox.

cond, disons-nous, introduisait le mouvement dans le plein. Mais ni les atomes déchus et déviés d'Épifcure, ni la ma^ tière emportée dans les tourbillons de KégiuS) n'obéissent qu’à la nécessité, et Vico préférait à celte cause qui n'est à vrai dire qu'un effet ou qu’un résultat , une caüse véî'itablement primoivliale et suibsante i la libre volonté de Dieui

I)e i-etour à Naples après une absence de rteüf années, Vico apprit que le livre attribué à Régius était l’ouvrage dfe Descartes (l)» ÏjC jugement de Vico n’est pas très favorable à Dcscarles> G’est un boraine fort ambitieux^ dit-il dans les mémoires que je Iranscrisi II a écrit sa philosophie natuielle, d’aprt>s les principes d’Éjiicure pour réussir auprès des univelTsitiîS et des médecins, puis il a reproduit les dogmes platonicietis qui concoi’dent avec le christianisme pohr se faite des amis dans l’église et dans les couvens. Pourquoi , pourrait-on demander» Descàrtes s’est-^il 'attaché à Platon plutôt qu’à Aristote qUi a été pendant tant de siècles le maîtrè des philosophes chrètiens? Vico répond qu’ Aristote n’a été accoté par le christianisme qu’à cause de ses rapports avec Platon dont il est le disciple , mais que la doctrine propre à Aristote , la doctrine gjoUtée pai‘ lui au platonismô; la doctrine dont Avei’roës n été le principal fauteur, ne mène qu’à l’impiété; En retournant au platonisme délaissé depuis le seizième siècle pour l’aristotélisme, Descartes n’a donc fait que ramener le christianisme à la souixe païenne dont il peut tirer quelques secours» au lieu de lui fournir ces secours mêmes mêlés dans l’aristotélisme à d’autres élémens impurs. Cette justice rendue à Platon ne forme assurément pas le sujet des reproches que Vico adresse à Descartes. C’est l’ épicuréisme de sa philosophie naturelle qui inquiète Vico, et qui lu \

(l)Ce livre était bien de Régius, et, quoique génél-.ilcmeht conforme aut prihci|ies de Oescartes, il flil désavflué par celui-ci.

DIum.

VI CO ET SES OEUVIIES. xrx

rend le platonisme de sa métaphysique suspect. Les tourbillons de Descartes mus pur une force nécessaire ne s’accordent guère* avec l'idée éternelle de Platon. Épicure, en expliquant la création par la déviation accidentelle des atomes, n'admettait qu'un seul principe corporel. Tout eil enseignant avec Épicure que les formes multiples des coi’ps sont des modilicutions de la sulwlance corporelle et n’ont aucune existence propre , Descartes prétend reconnaître avec Platon un principe spirituel différent et distinct du premier. Mais Platon attribuait au principe spirituel la créjitionde l’umvers, tandis que Descartes, confiant l'oeuvre créatrice ou ordonnatrice à la force de ses tourbillons , proclame l’existence d’un principe spirituel, et le dépouille au même instant de toute action sur le monde. Épicurien pour plaire aux physiciens des universités , platonicien pour flatter les membres du clergé , Descartes aurait essayé vainement de mettre d’accord le plus matérialiste et le plus spiritualiste des philosophes anciens. L’école entière de Descartes n’est pas traitée par Vico avec plus de ménagemens, Dans son traité sur les passions, Descartes considère le client du médecin plutôt que la créature de Dieu, et quoi(iue les anatomistes déclarent que l’homme de Descartes n’est pas de leur ressort, il l’est si peu de celui des philosophes, que Malebranche lui-^néme n’a pu en faire le sujet d’un traité de morale chrétienne. Les pensées de Pascal sont des rayons détachés d’un centre lumineux que nous n’apercevons pas. Quant à la logique d’Arnauld tii’ée de la métaphysique de Descartes, elle n’est qu’une reproduction de la logique d’Aristote.

Je ne m’arrêterai pas à rendre compte de plusieurs compositions littéraires et poétiques publiées à cette épo<jue par ' Vico , et je poursuivTai le développement de ses pensées sur la philosoplne, sur le dreit et sur l’histoire.

Le changement qui .s’était ojiéré pendant ces neuf an-

l.NTRODCCTIO.N.

nées dans les doctrines pliUosopliiques, déplut à Vico. Le conciliateur d’Épicure et de Platon s’était emparé de tous les esprits, avait détrôné toutes les gloires de l’Italie moderne. La métaphysique d’Aristote altérée par les scolastiques était délaissée ; la métaphysique enseignée dans le seizième siècle par Marsile Ficin', par Pic de la Mirandole , par Niphus , par Steuchus, par Jacques Mazconi, par Alexandre Piczolomini, par Matteo Acquavivi et par François Patrizi, cette métaphysique si favorable au développement de la poésie , de l’histoire et de l’éloquence , cette métaphysique qui avait fait de l’Italie une nouvelle Attique, était reléguée dans quelques cloîtres. C’est à peine si l’on citait certains passages de Platon, soit à cause de leur couleur poétifpie, soit pour faire parade d’érudition ou de science. La logique scolastique était remplacée par les élémens d’Euclide ; la médecine, ébranlée par les variations trop fréquentes des physiciens, n’était plus une science, et les médecins découragés s’abstenaient de prononcer sur les maladies, et de guérir les malades. La doctrine de Galien mal comprise, était aussi tombée en désuétude. Enfin les anciens interprètes du droit civil ne jouissaient plus d’aucun crédit, et étaient supplantés par des érudits modernes, habiles, à la vérité, dans la critique des lois romaines, mais incapables de remonter aux principes du droit et do tirer de ces principes des jugemens équitables dans les causes douteuses. Vico ne nous fait pas grâce des regrets que lui inspire la décadence de la littérature. Le savant D. Carlo Baragua avait ramené la poésie à son ancienne pureté ; mais en lui retranchant les défauts qui la déparaient, D. Carlo Baragua avait oublié de mettre au jour les beautés dont il voulait l’orner. Vico semble penser qu’en suivant les préceptes de ce savant littérateur on était assuré de ne pas faire do mauvais vers , mais qu’on était en même temps exposé à n’en jamais faire de bons. Léonard de Capouc avait rendu

VICO ET SES OEUVRES

son élégance à la prose toscane, en faisant ressortir les liens qui la rattachent à la langue latine ; mais le sentiment individuel qui animait les orateurs grecs , le sentiment de grandeur qui paraissait dans chaque parole des Romains, tout cela manquait aux écrits de Léonard de Capoue. Vico reconnîdt que la lecture en était peu agréable. Thomas Cornelio, latiniste très pur, imposait aux jeunes étudians des lettres latines des préceptes assez sévères pour les dégoûter non seulement des défauts dont il voulait les préserver , mais des études mêmes qu’il croyait préconiser. Nous ne nous arrêterions pas si long-temps sur les imperfections de ces écrivains peu connus aujourd’hui, si Vico n’y attachait une aussi grande importance. C’est à ce propos qu’U bénit le sort de ne pas l’avoir attaché par un serment à la parole d’autrui ; qu’il remercie les forêts de l’avoir abrité contre les envahissemens de l’esprit de secte ou de parti, d’avoir offert à son génie studieux un asile paisible, où il pût s’étendre et se développer librement, sans subir les influences pernicieuses de la mode et du' préjugé. L’exemple de ce Cornelio, latiniste si rigide, détermina cependant Vico à abandonner l’étude des langues étrangères pour ne cultiver que le latin. Cornelio savait aussi mal l’italien que le grec ; Vico résolut de ne plus écrire dans sa langue natale, d’oublier le gi’ec et de ne jamais apprendre le français, persuadé qu’il était, par la lecture de Cornelio, que la connaissance de plusieurs langues s’opposait à la parfaite possession d’une seule. Il est fâcheux que les enseignemens de Cornelio aient produit une ^i forte et si durable impression sur Vico ; car si en renonçant à écrire en latin avec l’élégance de Cicéron, Vico s’était mis en état de connaître les ouvrages étrangers, il eût commis moins d’erreurs historiques , et le monde y eût certainement gagné.

Devenu presque étranger dans sa patrie , opposé aux doctrines que la multitude avait embrassées, nourri dans la

IFiTUODÜGTIUN.

solHude , morose et timide , pauvre et jeune j Vico vivait isolé, demeurait ignoré , et promenait ses grandes pensées dans la feule qui ne le connaissait pas. Il n'est pas vrai que le génie se suffise toujours à lui-même, et les inventeurs dont les découvertes n’ont obtenu qu’ün hommage tardif auraient été plus certains de leur propre valeur si la justice de leurs contemporains les en eût assurés. Celui qui se volt méconnu, se soumet rarement et lutte aussi longtemps qu'il le peut ; mais il n'est pas de lutte sans effort , et l'effoi't | quoi qu'on dise, ne peut se prolonger impunément. Iteutré dans sa pauvre famille, Vico sentait le besoin d’exposer ses idées K des esprits capables de les comprendre, et le désir si naturel à son ûge d’admirer des êtres vivons. Il voyait de loin certains patriarches des sciences et de la langue latine entourés d’une jeunesse studieuse, et il enviait à celle-ci le bonheur de s’instruire en conversant. Le sort le favorisa. Le père D. Gaëtan, théatin, rencontra Vico dans une bibliotlièque et lui adressa la parole. S’étant bientôt aperçu que son interlocuteur n'élait pas un homme ordinaire, il lui demanda s’il était marié, et Vico ayant répondu qu’il ne l’était pas, D. Gaëtan lui proposa d’entrer dans son Ordre* Vico s’excusa sur ce qu’il n'était pas noble; mais le théatin l’avant assuré qu’il lui obtiendrait une dispense , Vico lit valoir la vieillesse et la pauvreté de ses parens qu’il eût été coupa-^ ble d’abandonner. Les hommes de lettres , observa alors D. Gaëtan , dépensent plus souvent de l’argent (ju’ils n’en gagnent. J’espère qu’il n’en sera pas ainsi de moi, repartit 'Vico. Allons, monsieur, je vois, reprit D* Gaëtan, que telle n’est pas votre vocation. N'en parlons plus. Et D. Gaëtan ne se trompait pas.

L’autre personnage que Vico connut à cette époque se nommait D, Giuseppe Lucina. C’était un érudit, et si nous en croyons Vico , aucune branche du savoir humain ne lui était étrangère. Nous ne savons comment se connurent le

VICO ET SES (OUVRES

XSIll

joune liomme ignoré et le savant docteur; mais Vico nous dit que I). Giuseppe Lucina faisait grand cas de lui, et s’indignait contre les chefs des études qui ne l’employaient pas. Cette justice rendue, cette protection accordée à un mérite aussi étrange qu’obscur, sont de meilleurs titres pour Lucina au souvenir de la postérité, que toutes ces connaissances universelles dont la seience a peu profité. Lucina ne se borna pas à déclamer contre l’injustice des universités; il parvint à obtenir que Vico serait chargé par D. Nieolô Caravita, d’écrire un discours préliminaire pour un recueil d’Éloges adressé à D. Stefano, ancien vice-roi de Naples. Plusieurs hommes de lettres qui avaient promis leur concours à D. Ni-» colô Caravita, apprirent avec indignation que le 111s d’un petit libraire, un jeune homme nommé Vico, s’apprêtait à écrire * l’introduction à leur recueil, c’est-à-dire le morceau qui der vait précéder las autres. C'était, selon eux, manquer à toutes les convenances , déshonorer la littérature dans ses représentans les plus illustres ; il fallait protester, repousser une pareille injure dont l’Italie, sinon l’Europe, allait être émue.

Le courroux de ces académiciens alla si loin, que D. Nieolô vit son recueil compromis. Plusieurs des hommes de lettres qui avaient fourni des pièces, les retirèrent. L’on ne renonce pas facilement au projet de publier l’éloge d’un vice-roi , * et d’ailleurs Vico ne pouvait faire l'introduction d’un recueil qui n’aurait pas existé. Il fallut entreprendre d’apaiser les académiciens. Les négociations lurent probablement longues et difficiles, et il ne pouvait en être autrement. D. Nicolü, soutenu par Lucina, qui lui avait présenté Vico, montra autant de fermeté que la circonstance l’exigeait. Il fut . enfin convenu que l’introduction et le reste paraîtraient sans noms d’auteui»s ; et le calme se rétablit.

Ce fut grâce à ses protecteurs, que Vico fut aussi chargé d’écrire un discours latin à l’occasion de la mort de Catherine d’Aragon , mère du dpe de Métlina-Celi , alors vice-roi de .

INTRODUCTION

Naples. Vers la môme épocpie il se présenta pour une place de secrétaire de la ville, et cette place lui fut refusée. Le découragement le gagna, et une chaire de rhétorique étant venue à vaquer en 1697, il refusa de concourir. MaisD. Nicolô Caravita n’agréa pas ses excuses ; il exigea de Vico qu’il se présentât au concours, s’engageant à faire pour lui toutes les démarches que l’usage rendait nécessaires. Vico céda, prononça un discours dont il fut très content, sur les premières lignes de Quintilien, et fut nommé à une assez grande majorité. Cette chaire lui rapportait un peu plus de cent écus par an.

Une nouvelle distinction attendait Vico. Le vice-roi Médina-Celi pensa qu’il restaurerait les lettres s’il créait une nouvelle académie. Ce projet, qui ne rencontra aucune opposition sérieuse, fut bientôt mis à exécution, et Vico eut la joie de se voir appelé à siéger dans cet aréopage.

Cet honneur, dont il fut sensiblement flatté, le décida à se vouer entièrement au culte des lettres. Vico était, sans le savoir, sur le bord d’un abîme. Dès sa plus grande jeunesse il s’était cru porté vers les lettres et vers la poésie. Dans les détails qu’il nous a laissés sur sa vie et ses travaux, on le voit souvent s’arrêter avec complaisance sur ses succès littéraires, vanter la pureté de son langage, l’élégance de sa poésie , la netteté de son style et la richesse de son éloquence. Rien ne démontre mieux combien les plus grands esprits sont sujets à se tromper dans l’appréciation de leurs propres facultés. Vico n’eût été tout au plus qu’un littérateur médiocre. Sa poésie froide et compassée, ne décèle jamais l’abondance parfois exubérante de son imagination. Ses discours sont l’œuvre de la rhétorique plutôt que de l’éloquence. Son langage est incorrect, inexact. C’est à son style enfin, confus, embarrassé, diffus, sans ordre ni précision , qu’il faut attribuer le peu de retentissement qu’ont eu jusqu’à ce jour ses ouvrages.

ViCO ET SES OEUVRES.

Heureusement pour Vico et pour nous , le vice-roi Médina-Céli quitta Naples ; l’académie qu’il avait fondée fut délaissée, les lettres partagèrent le sort de l’académie, et tous les esprits se tournèrent de nouveau vers les études qui leur convenaient, vers les études philosophiques. Vico suivit sans peine le mouvement général en faveur de la philosophie ; mais arrivé sur ce terrain , qui .était le sien, il se sépara de la multitude qui retourna grossir les rangs des Cartésiens. Vico refusa de se joindre à ceux-ci, et il soutint avec courage que c’était s’enfermer » dans les limites étroites de la civilisation arabe, que de réduire, comme le voulait Descartes, toutes les sciences aux mathématiques, à la physique et à la métaphysique. A tous ceux qui croyaient découvrir dans les méditations de Descartes, les abstractions les plus déliées et les plus subtiles ; à tous ceux qui n’admiraient dans un philosophe que son aptitude à comprendre les méditations de Descartes , Vico déclarait que leurs recherches sur les corpuscules et leur habitude de procéder par des expériences mécaniques les avaient rendus incapables de tout travail philosophique. Descartes et ses partisans ont toujours été assez mal partagés du côté de la tolérance, et peut-être Vico aurait-il dû n’attribuer qu’au ressentiment des Cartésiens de Naples, les obstacles qu’il trouva depuis dans sa caiTière. L’un de ces Cartésiens, D. Paolo Doria, que Vico rencontrait chez Caravita et avec lequel il aimait à discuter, se montra pourtant sage appréciateur de son génie. Ce fut avec lui que Vico traita pour la première fois des questions métaphysiques. Il lui indiquait les passages de Platon auxquels Descartes avait emprunté ses pensées, mais il admirait, nous dit-il, les éclairs d’intuition platonicienne qui brillaient parlais dans ses paroles.

Vico n’avait encore adopté pour maîtres que Platon et Tacite. L’un peignait l’homme tel qu’il était sorti de l’idée

INTRODUCTION

nréatpiofi; l’autro le niontrnit tel qu’il i^tait devenu par sa pvopro faute. Celui-là cherchait le vrai, le juste, le bien ; celui-ci le certain, l’équitable, l’utile. Vico apercevait dans PlatQU et dans Tacite les représentons des deuK époques , des dépit civilisations, des deux sagesses, si j’ose in'expri^ mer ainsi , qui forntèrent plus tard le sujet de sa $eipnce nouvelle. Un troisième philosophe vint s’ajouter à ces deux premiers et les résumer aux yeux de Vieo. Ce (ut Bacon de , Vepulam , penseur et érudit , métaphysicien et politique , philosophe et minis^ d’un grand état. Vico se proposa dès lors de ne jamais perdre de vue ces trois grands modèles. ■ Cependant Vieo exposait, dans ses leçons publiques, les idées qui depuis longtemps s’amassaient dans son esprit. L’une de ses leçons eut pour but de démontrer que le savoir est un besoin de l’esprit, comme le sommeil et le mouve-r ment sont dea besoins du corps , et que l’ignorance est le résultat d’une fausse instruction plutôt que du défaut de toute instruction. Livrés à nous-mêmes , semble dire Vico , nous ponnaitrions comme nous marchons et comme nous dormons. A la séance d’ouverture des écoles , dans l'année 1700, Vico compara l’univers à une grande cité, dans , laquelle les insensés se nuisent à euxr-mémes et à autrui. Après avoir, dans la troisième et la quatrième années, préconisé l,a science et distingué le. vrai du taux savoir, Vico soutint , au CDimnenconieut do la cinquième année , que toujours les nations lettrées ont été les plus puissantes. Ainsi les Cbaldéens , les premiers savnns du monde , élcvèront chez les Assyriens une grande monarchie. Alexandre, sorti de la Grèce , la nation la plus civilisée, détruisit l’empire persan, Scipion, philosophe, orateur et poète, fut le vainqueur de Carthage. Auguste , entouré de tant d’illustres écrivains , se sentait assuré de soumettre tous les peuples ennemis. Théodoric, conseillé par Cassiodore, rendit quelque splendeur à ritalie; Charlemagne dut aux Alcuins une

VICO ET SES OEUVIVES

grande parüe dê sa ptiissancei Ce lût Homère qui fournil dans la perstmae d'Achille un modèle à Alexandre , et c’est d’Alexandre que procède César. Ximènes et Richelieu ont fondé les raonardiies ë&pagnole et française; C’est un moine impie et savant, c’est Sergiiis j qui aida Mahomet à établir v son empire; Les Arabes enfin sont redevables à leurs connaissances en métaphysique ^ en tnatliématiquc , en astronomie et ai médecine, de leurs triomphes sur les chrétlohsi ,

Dans son sixième discours, Vico examina les tristes effets de la chute du premier homme. La variété des individus est le principal de ces effets^ et la discorde est le résultat de cette variété. La parole , la pensée , lé sentiment diffèrent dans chacun des membres de la famille humaine * et cette différence s’oppose il leur accord. La vertu , la science et l’éloquence, qui sont pour les facultés humaines le moyen d’atteindre à un but cOhimun et qui peuvent seules faire disparaître ces différences, doivent former l’objet de toutes nos études. Vico revient ensuite sur la méthode à employer dans l’instruction des enfans.

' Ces leçons n’étalent pour Vico qU’un morde où il jetait ses pensées, afin de les en retirer par la suite plus précises et plus nettes.— ^L’Université ayant résolu, en l’Année 1708, d’ouvrir ses coUrs par urte séance extraordinaire à laquelle le vice-roi promit d’assister , et Vico ayant reçu la mission de prononcer un discours qui devait ensuite étm publié, la pensée d’ajouter un dernier chapitre au Novum Onjamm de Bacon se présenta à son esprit. Depuis longtemps Vico méditait sur les réformes h apporter dans les 'études^ et ce furent, si l’on s’en souvient, ses Idées sur cC sujet qui lui valurent la faveur de son premier protecteur et le repos dont * il jouit pendant neuf années. Dans qe discours qui fût aussi- ^ tôt publié,* Vicjo compara le savoir «les anciens et le savoir des modernes, et il finit par soultaiter l’établissement d'une

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xxvm

INTRODUCTION

Université qui renfermât toute la science de tous les temps, et aucune des erreurs constatées, qui fût enlin comme un nouveau Platon.

Je parlerai plus loin de ce premier traité de Vico, ainsi que des autres ouvrages qui Font suivi. Je dirai seulement ici que la partie de son discours consacrée à l'exposition de quelques-unes de scs idées sur les commenceraens de la jurisprudence romaine, excita une rumeur malveillante. Le novateur paraissait, et il était accueilli à son début comme le sont d’ordinaire ses pareils. Monsi'igneur Vincent Videmia, préfet des études, soutint, contrairement à l’opinion émise par Vico, <pie la jurisprudence romaine ne constituait pas un privilège pour la noblesse. Vico rencontra aussi quel(|ues esprits impartiaux qui saluèrent dès l’abord son génie. Doraenico d’Aulisio, savant morose, et jusque-là mal disposé pour Vico, l’ayant rencontré dans une assemblée publique, l’appela, le fit asseoir à ses cotés, et lui dit que chaque page de son petit livre pouvait fournir matière à plus d’un volume. ‘ . ’•

Le traité de Bacon, qui porte pour titre De Sapîentia Veterum, fit naître chez Vico la pensée de traiter plus à fond le même sujet; et l’exemple de Pfaton qui, dans le Cratyle, avait fouillé les origines de la langue grecque, l’encouragea à chercher dans les racines de la langue latine le savoir des anciens. Ce travail développa la merveilleuse subtilité dont Vico fit usage depuis et qui l’égara souvent; mais, en môme temps que sa subtilité, se développa en lui la faculté si puissante de créer et de donner à des pensées détachées la forme d’un système. A partir de celte époque, et au moyen môme de ses études étymologiques sur la langue latine et de ses recherches sur l’ancienne école de Pythagore, éclate en Vico le génie qui le rend digne d’entrer dans la glorieuse famille des Platon et des Aristote. H a' été d’abord Uttérateur médiocre ; il devient ensuite juriscon- \

VICO ET SES OEUVRES

suite éclairé ; il se dirige maintenant vers les plus hautes régions de la métaphysique.

Ce n’est pas ici le moment de donner l’analyse du livre De Antiquissima Italorum sapienlia. J’indiquerai seulement quelques idées étranges qu’il conçut en l’écrivant,' et qu’U en élimina. Chacun des élémens qui composent le monde est attiré vers un principe supérieur, qui, à son tour, tend à remonter plus haut, et ainsi de suite jusqu’à la barrière insurmontable, jusqu’au principe étemel. Tous ces élémens qui aspirent à s’élever et qui en sont empêchés par la grossièreté de leur nature ou par leur pesanteur, doivent donc former des corpuscules de forme pyramidale. Le feu qui n’est autre chose que de l’éther concentré, tend à remonter vers son principe, et forme par là cette pyramide brillante que nous nommons flamme. Vico semble porté à considérer l’aimant comme une flamme condensée, de même qu’il voit dans la flanmie une agi’égation d’éther. D’après cette hypothèse, le mouvement de l’aimant vers le pôle ou vers la partie la plus élevée, dit-il, de la terre, ne serait que la manifestation de cette tendance à s’élever, conmiune à tous les corps. Vico insistait pour que l’on examinât le fondement de sa conjecture, et il soutenait que, dans le cas où elle serait vérifiée, les sciences géographiques prendraient un nouvel essort ; car, disait-il, en déterminant le lieu où l’aiguille aimantée atteint le maximum de son élévation, on parviendrait à résoudre un problème jusqu’ici insoluble, la mesure de la largeur des terres. Je n’ai pas entrepris de rendre raison des théories physiques de Vico, et je m’en félicite en cette occasion. J’observerai seulement que les corpuscules de forme pxvamidale appartiennent à Platon ; que Vico confond le pôle magnétique et le pôle géographique, c’est-à-dire un point intérieur et un point extérieur ; qu’il considère gratuitement le pôle comme le lieu le plus élevé de la terre, sans tenir

ISTRODÜCTION.

compte ni du mouvement de rotation de celle-ci, ni de l’inclinaison de son axe, ni de l’aplatissement des pôles ; ehlin (jue le rapport entre la faculté d’ascension attribuée à l’aimant, et In facilité que cotte faciilt*; procurerait aux géogi'à- ' plies poUr mesurer la largeur des terres^ m’échappe entièrement. Ge rapport existe sans duute, mUis, pour le saisir, il faudrait connaître d’abord tout le système cosmogoni- (lue de Vico : système probablement peu conforme aux découvertes postérieures de la scleucei II ne fout pourtant pas savoir trop mauvais grc à Vico de son ignorance et de ses réveriesi La physique n’était alors qU’un vaste champ ouvert aux hypothèses, et les systèmes de -ses contemjtoralMS ne sont guère préférables au siehi D’ailleurs Vico n’avélt pas encore cooixlonné son magnliique ensemble de lots, ni tracé ce large plan, dont le fond était si Vrai que les erreurs pouvaient difficilement y rester itiaperçües. Vico cherchait encore, et il examinait les (juestions séparément les Unes des autres, tandis que son esprit le portait invinciblement à les ramener tonies à Une source commune. l¥ut-étre aussi subissait-il toutes les influences catholiques de son temps, et n’étalt-il pas déterminé à adopter les opinions proscrités de Galilée et de Copernic.

Quoi qu’il en soit, sa conjecture de la foiee d’ascènsloti dos corps plut à ce Doria, chaud Gartéslen, dont Vico nous a fait un si bel élogci Encourégé par l’approbation de l’homme pour lequel il professait une si haute estime , Vico essaya d’appliquer ce principe à la médecine, et il observa que la médecine dos Égj-ptfens , de ce peuple constructeur de pyramides , consistait principalement dans l’appréelatlOh dos deux moüvemens de i*esserr(‘raent et d’expansion atli’ibués au Corps liulnain. Jusque-là on comprend que ees deux mouvemens puissent s’accorder avec les corpuscules pyramiilanx dont Virt» volt lu l’eprésèuiatioii ou le symbole dans les louibe.'uix des rois d’Égy[He. Mais w tpii suit est

VICO ET SES OEUVnES.

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