LIV. 1. — l)t l’lT.VUUSSLME.M' bts l'Kl.NUrtS
de Tullius, et s’ils prétendaient en obtenir une nouvelle qui leur fût encore plus fiivorablc que celle-là, ils mériteraient d’étre réduits au sort journaliers de Romulus. Cette explication nous semble la seule plausible, et qui puisse être raisonnablement donnée à la longue et malheureuse querelle qui mit en si grand danger l’indépendance et l’existence même du peuple de Rome ; car nous ne saurions croire que les paroles de Coriolan eussent blessé l’orgueil du peuple romain, sachant comme nous le faisons que les travaux de l’agriculture étaient honorés à Rome , et que les nobles eux-mêmes ne dédaignaient pas d’y prendre part. Jusque-là pourtant les plébéiens qui se voyaient enlever par les nobles les champs qu’ils avaient cultivés, n’avaient point à exercer contre eux d’action civile , au moyen de laquelle ils pussent les conserver ou se les faire rendre ; c’est pourquoi les tribuns proposèrent et obtinrent la loi des XII Tables (qui n’avait d’autre but que de remédier à cet inconvénient, ainsique nous l’avons démontré dans les Principes du droit universel Par cette loi les nobles accordèrent aux plébéiens le domaine quiritaire des champs; domaine que le droit naturel des gens confère aux étrangers. Voilà donc quelle fut la seconde loi agraire des nations anciennes. Mais les plébéiens ne furent pas longtemps sans s’apercevoir qu’ils ne pouvaient laisser ab intestat leurs champs à leurs parens ; puisque n’ayant pas le droit de célébrer solennellement leurs mariages, ils n’avaient ni descendance, m parenté, ni famille, c’est-à-dire qu’ils ne pouvaient faire valoir aucun des motifs qui assuraient la légitimité des héritages. Ils ne pouvaient pas non plus disposer de leurs champs par testor ment , parce qu’ils ne jouissaient pas des droits de citoyen. Ils élevèrent alors leurs prétentions au connubium des nobles, c’esl-:i-dire, au droit de contracter solennellement des mariages. La principale cérémonie qui constituait la solenTiité des mariages consistait dans les auspices ([ui avaient toujours été le privilège de la noblesse et qui furent la grande source de tout le droit public et privé des Romains. Les juères ou patriciens accordèrent aux plébéiens le droit de noce^ et ce droit était ainsi défini par Modestin le jurisconsulte : Omnis divini et humani juris communicatio. Nous pouvons dire que les pères acconlè-
' Dt wxo universi )wris principio et fine uno.
CUAr. J. — EXPLltAT. DE LA TABLE CUllÜNOL. — Tl. 55
rentalorsaux plébéiens le droit de cité, ou la qualité de citoyens. Poursuivant ensuite la route toujours ouverte des désirs humains, les plébéiens obtinrent d’abord des pères toutes les dépendances des awjipices qui rentraient dans le droit privé, comme Y autorité pcdernelle , la descendance, Yagnaticn, la. famille, et par conséquent la légitimité des successions , le droit de tester et celui de tutelle. Ils demandèrent ensuite les dépendances des auspices qui étaient de droit public , et ils obtinrent en premier lieu la participation à Yimperium et au consulat , et, plus tard , laparticipationau sacerdoce et au avec le droit d’étudier la science des lois. — C’est ainsi que les tribuns institués pour conserver au peuple la liberté naturelle, parvinrent peu à peu à conquérir pour lui la liberté civile. On introduisit dans le cens de Servius Tullius une disposition nouvelle , par laquelle les plébéiens furent tenus de payer au trésor public ce qu’ils payaient auparavant aux nobles , afin de pourvoir aux dépenses et aux nécessités de la guerre. Le cens , qui dès son institution avait été la source et le soutien de la liberté seigneuriale , devint alors la source et le soutien de la liberté populaire. Ce fut aussi du même pas et avec la môme lenteur assurée, que les tribuns parvinrent jusqu’à la puissance de faire des lois. Les deux lois Horatia et Hortensia ne purent rendre les plébiscites obligatoires pour to%is les citoyens , excepté pourtant en deux circonstances importantes, ha première de ces circonstances fut celle qui amena les plébéiens à se retirer sur le mont Aventin , l’année de Rome 504, époque à laquelle nous avons posé hypothétiquement ce que nous nous proposons de démontrer par des faits, savoir : que las plébéiens n’étaient pas encore citoyens de Rome U cette époque. La seconde circonstance dans laquelle les |)lébisci tes devinrent obligatoires pour tout le peuple, se rapporte au temps où les plébéiens sc retirèrent sur le Janicule, l’année de Rome 567 , pour vaincre la résistance do la noblesse, qui persistait à leur refuser la participation au consulat. Ce fut pourtant sur l’autorité de ces deux exemples que les jilébéiens s’appuyèrent pour réclamer le droit de faire des lois universelles. Celle nouvelle victoire des plébéiens causa de si grands troubles et de si sérieuses révoltes dans Rome , (ju’on se vit forcé d’avoir recours à la ressource e,xtrême, qui était de créer un dictateur. /’wù/ûiT
Ôi 1.1V. 1. — DE L'ÉTABLlSSEME.Vr DES l'Kl.NClPES.
Pkilon fut élevé li celte importante dignité. Rome était eu effet en grand danger ; car elle était arrivée à nourrir dans son sein deux pouvoirs législateurs souverains , qui n’avaient entre eux aucune distinction ni de temps, ni de matière, ni de territoire, et qui l’entraînaient inévitablement à sa ruine. Pour remédier h ce désastreux étal de choses., Pkilon ordonna que le plébiscite rendu par les plébéiens dans les co»iîce.v rfes , OHNES QUiiuTES TEXERET , Serait obligatoire pour le peuple dans les comices des centuries où tous les Quirites se réunissaient J car les Romains ne se nommaient Quirites que lorsqu’ils étaient réunis en assemblées publiques, et le mol de Quirites n’a jamais été appliqué, dans la langue latine vulgaire, qu’à la majorité de la nation. Or, cette formule de Pkilon signitiail que l’ore ne pourrait faire de lois contraires aux plébiscites. Les plébéiens qui , au moyen de lois consenties par les nobles, étaient déjà montés au niveau de la noblesse , s’élevèrent par là au-dessus d’elle, et ne lui laissèrent aucune ressource pour résister à leur force usurpatrice. Loin de prêter son appui au i)arti le plus faible et d’opposer une digue aux envalnssemens du plus fort, Pkilon ne fit que constater les événemens accomplis. Jm république romaine étant devenue populaire , Pkilon la déclara telle , en établissant que le peuple pouvait faire des lois générales sans le consentement du sénat ; c’est pour cela que Pliilon fut appelé dictateur populaire. Conformément à ce changement de régime, Pliilon publia deux règlemens, qui se trouvent aussi renfermés dans la loi Publia.
Par \e premier Ac ces règlemens, Pkilon établit que les Pères seraient considérés dès lors comme les tuteurs du peuple, qui était déclaré souverain libre, in incertum comitiorum etentum; de sorte que , lorsque le peuple voudrait faire une loi, il serait tenu de la faire d’après la formule qui lui serait présentée par le sénat. Mais si cette formule ne lui convenait pas, il devait faire usage de son souverain arbitre , et déclarer qu’il n’acceptait aucun changement ; de sorte que toutes les lois qui pourraient émaner du sénat, ne seraient plus considérées que comme des instructions par lui données au peuple , ou comme des commissions dont le peuple l’aurait chargé. Jusque-là, au contraire , l’autorité du sénat avait été regardée comme une autorité sei-
CIIAP. I. — F.XPUC.VT. DE I.A TADLE f.HROXOl.. — UU. 35
gnriiriale, de sorte que les dispositions prises par le peujile étaient : DEiNDE patres fièrent auctores; les élections des comuls ét les lois faites par le peuple n’étaient considérées (pie comme des témoignages à* estime , ou des recours en justice.
Le second de ces règlemens se rapportait au cens. Celui-ci était toujours jiayé par le peuple au Trésor public, qui avait succédé aux nobles dans la perception du cens, fonction qui était confiée des censeurs choisis toujours parmi la noblesse. La loi Publia avait décrété que le trésor deviendrait le trésor du peuple, et Philon compléta cette disposition, en ordonnant que le peuple serait admis k la censure , dernier retranchement derrière lequel la noblesse s’était réfugiée. Ce que nous venons de raconter ici n’est encore qu’une hypothèse; mais si, d’après elle, on lit attentivement Yhistoire du peuple de Home, on verra se dérouler avec clarté les événemens et les choses qui ont paru inexplicables jusqu’à ce jour, et entre lesquels on n’a su trouver ni suite ni lien. Cela seul suffirait peut-être pour faire déclarer que cette hypothèse est une vérité; mais nous nous proposons de la démontrer plus lard par l’autorité des auteurs et (les faits. Au sujet des asiles, Tite-Live nous dit qu’ils ont été VETCS URBES CONDENTIHM CONSILICM. Et cn cfTet , CO ftll OU
fondant ilti asile dans le Lucus, que Romulus fonda Rome ; et ces mots de Tite-Uve. semblent nous donner Yhistoire de toutes les cités du monde, dans les temps que l’on a jusqu’ici désespéré d’éclaircir. Ces réflexions nous ont fait concevoir l’idée d’une Histoire idéale éternelle , que nous nous proposons de donner plus tard, et dans laquelle nous verrons Yhistoire de toutes les nations marcher du même pas et sur la même roule.
Uu. — Loi Peteua.
Celte loi fut publiée dans l’année de Rome 419 , et trois ans après la loi Publia, par les consuls Caius Petelius et Lucius . Papirius Mugilanus. Celte loi renferme aussi un point des plus importuns de l’bistoire romaine ; car c’est par elle que les nobles perdirent le droit de retenir en quidité de vassaux ou A'hommes liges, leurs débiteurs plébéiens qui se trouvaient
36 MV. t. — r>F. I.V.TABUSSF.MENT BES miNCJPES.
hors d’élat de payer leurs dettes. Dès lors , les nobles ne purent plus faire travailler leurs débiteurs et les retenir quelquefois toute leur vie dans leurs prisons particulières. Le sériât sut garder pourtant le domaine souverain des biens de l’empire romain, et il le conserva par la force des armes, tant que la république romaine subsista. Chaque fois que les plébéiens essayèrent de l’en dépouiller par les lois agraires des Gracques, le sénat arma les consuls, qui déclarèrent en état de rébellion, et qui tuèrent les tribuns du peuple , auteurs de ces mouvemens. Celle fermeté inusitée du sénat devait être fondée sur des droits féodaux souverains , mais sujets à une souveraineté plus grande , exercée par lui. Cela nous est confirmé par Cicéron, qui, dans une de scs Catilinaires , affirme que Tîbérius Gracchus , par sa loi agraire, compromettait l’existence de la république , et que Publius Scipion Nasica avait eu raison de le tuer; car la formule par laquelle le consul armait le peuple contre les auteurs de cette loi lui en donnait le droit : Qui rempüblicam salvam vült, consulem sequatuu.
Xx. •— Guerre de Tarbrte , dans laquelle les Grecs et les Latins commencent & se connaître.
Cette guerre fut causée par les mauvais traitemens que lesbabitans de Tarente firent éprouver aux navires romains abordant sur leurs cotes , ainsi qu’aux ambassadeurs de cette nation. Florus nous rapporte qu’ils s’excusaient en disant que , qui essent aut undè venirent ignorabant. C’est donc ainsi que ces premiers peuples, quoique rapprochés et habitant le même continent , se connaissaient entre eux!
Yy- — Secorde guerre carthaginoise , à partir de laquelle Tite-Live commence avec certitude l'histoire romaine. Il avoue cependant qu’il ignore trois circonstances importantes de cette guerre,
Tite-Live déclare qu’k partir de la seconde guerre carthaginoise, il commence à écrire avec plus d’assurance l’Histoire romaine, nous promettant le récit de la plus mémorable guerre * que Home ait. jamais soutenue. Nous pensions (jue ses récits devaient être d’autant plus certains et plus exacts , que les faits
CIIAP. I. — EXPLICAT. DE LA TAULE CHUOXOL. — VY. 37
rdranoiil étaient d’une grandeur et d'un éclat incomparable ; et rcpeiidant nous consignons ici à regret l’aveu, que lui-méme nous fait, de l’ignorance dans laquelle il se trouve au sujet de trois circonstances importantes de cette guerre. 11 ne sjiit pas d'abord sous quels consuls Annibal, après avoir emporté Sagonic, se dirigea par l’Espagne vers l’Italie; il ne sait pas quelles furent les Alpes qu’il traversa pour y arriver, si ce furent les Alpes Cottiennes ou les Pennines; il ignore enfin avec quelles forces il y parvint. 11 se plaint même de la diirérencc qui existe dans les anciennes annales ii ce sujet ; car tandis que les uns iie lui accordent que six mille cavaliers et \ingt mille fantassins, d’autres lui donnent vingt mille cavaliers et quatre-vingt mille fantassins.
Nous avons voulu démontrer par ces Jiotes et par ces explications l’incertitude de tous les récits qui nous sont parvenus sur les nations païennes de l’irntiquilé, incertitude qui se prolonge jusqu’au temps déterminé par nous dans celte table : nous ne nous sommes occupés de ces choses que conune de choses dites nul lias, desquelles il est raisonnable de dire que occupanti concedunticr. Nous ne craindrons donc pas d’offenser personne en exprimant nos opinions, souvent différentes de celles qui ont prévalu généralement jusqu’ici , sur le commencement de l’hd- HANITÉ ou DELA CIVILISATION CHEZ LES NATIONS. NoUS réduironS
ces opinions éparses h l’état de science; car nous rendrons leur origine première et vraie aux faits de l’histoire certaine, qui se trouveront par là appuyés et enchaînés , tandis que , jusqu’ici, ils n’ont point eu de base commune ni de suite perpétuelle^ point éi accord ni ^'harmonie.
Des Éiémens.
Afin de donner une /omc aux matériaux que nous venons de préparer dans cette table chronologique , nous proposons ici des axiomes ou sentences philosophiques aussi bien que philologiques, c’est-k-dire plusieurs questions ([u’il nous semble convenable et judicieux de traiter ici , et plusieurs définitions intelligibles et faciles. De même que le sang est répandu dans le corps qu’il anime, ces vérités doivent circuler dans cette science et la vivifier, pour qu’elle puisse nous éclairer sur la nature commune des nations.
I. — h&nature indéfinie de l’esprit humain est cause que l’homme plongé dans l’ignorance fait de lui-même la règle de l’univers.
C’est de cette vérité que dérivent les deux tendances humaines ainsi exprimées : Fama crescit eundo et minuit prxsentia famam. La renommée s parcouru, depuis la création du monde, une route bien longue , et c’est pendant ce voyage qu’elle a recueilli des opinions si magnifiques et si exagérées sur les époques qui ne nous sont qu’ imparfaitement connues. Cette disposition de l’esprit humain nous est indiquée par Tacite dans sa ne d’Agricola, où il nous dit : Omne ignotum pro magnifico est.
IL — Il y a une autre faculté propre de l’esprit humain, qui fait que lorsque les hommes ne peuvent se former une idée des choses, parce qu’elles sont éloignées et inconnues, ils se les figurent d’après celles qu’ils connaissent, et qui leur sont présentes.
Celte vérité nous indique la source inépuisable de tonies les
DES ÉLÉMENS
erreurs dans lesquelles sont tombés les peuples et les ériidils au sujet des commencemens de l’humanité i car ils les ju^èrciit d’après les où ils commencèrent leurs recherches, et ces temps étaient éclairés, pleins de science et de grandeur, tandis qucr/i«ma«'7e n’a eu que dca origines petites , obscures et (jiüssières.
Il faut rattachera ce principe les deux espèces de vanité dont nous avons parlé plus haut, et dont l’une appartient aux nations, et l’autre aux érudils.
III. — Nous avons entendu Diodore de. Sicile dv.da.rer, au sujet de Vorgueil des nations, que celles-ci , soit qu’elles aient été grecques ou barbares, ont prétendu, chacune , avoir trouvé la première toutes les commodités de la vie et avoir conservé son histoire depuis le comnu’iiccment du monde.
Cet axiome fait disimraîtrc en un seul instant la vaine prétention des Chaldéens, des Scythes, des Egyptiens et des Chinois, qui tous se sont vantés d’avoir fondé la civilistition du monde ancien. Le JuiJ Flavius Josèphe ne nous permet pas d’adresser le môme reproche h .sa nation ; car il avoue, avec magnanimité que les Hébreux vécurent ignorés des paiens. Histoire Sainte nous assure que le monde est en réalité bien jeune auprès de ce que \es Chaldéens , les Scythes, les Egyptiens et les Chinois lui assignent d’existence , et nous voyons dans cette assurance «we grande preuve de la vérité de l'Histoire Sainte.
IV. — Il faut ajouter a cet orgueil des nations Vorgueil des érudits, qui voudraient que tout ce qui compose leur science fût aussi a/icien que le monde lui-méme.
Cet axiome renverse d’un seul coup la croyance des érudits dans la science prodigieuse des anciens; il nous démontre aussi la fausseté des oracles du Chaldéen Zoroastre et du Scythe Anacharsis ; oracles qui ne sont pas parvenus jusqu’à nous; il nous démontre aussi la fausseté du Pimandre de Mexçure Trismégtste , des Orphiques ou vers d’Orphée et des Hers dorés de Pythagore, ouvrage admis iwr tous les critiques; il nous fait regarder enfin toutes les significations mystiques données par les érudits aux hiéroglyphes égypliens.
40 UV. 1. — ÉTABLISSEMENT DES PItINCIPES.
Q\,\e%allég(yries philosophiques aa moyen desquelles ils essaient d’expliquer fables grecques, comme déplacées et inadmissibles.
V. — Pour /aire ressentir au genre humain son influence salutaire, la philosophie doit relever et soutenir l’homme faible et déchu; mais elle ne doit ni comprimer violemment sa nature, ni l’abandonner à sa propre corruption.
Cet axiome doit nous éloigner des Stoïciens, qui veulent la mortification et l’anéantissement des sens, et des Épicuriens, qui font leur règle de ces inémes sens. Ces deux écoles de philosophie nient également la Providence , que la première remplace parle destin , la seconde par le hasard. Les philosophes de cette dernière école enseignaient aussi que les âmes étaient mortelles. On aurait pu les désigner, aussi bien que les Stoïciens, par le nom de philosophes monastiques ou solitaires.
Nous profiterons au contraire des travaux des philosophes politiques, et principalement des Platoniciens, qui s’accordent avec tous les législateurs sur les trois articles suivons , c'est-à-dire sur l’existence de \a providence divine, sur la nécessité de modérer les passions humaines et de les transformer en vertus , et enfin sur l’immortalité de l’âme. C’est donc à cet axiome que nous empruntons les trois principes de cette science.
VI. — La philosophie considère l’homme tel qu’il devrait être ; elle ne saurait donc être utile qu’au petit nombre de ceux qui veulent plutôt vivre dans la république de Platon que croupir dans la fange de Romulus.
Vil. — La législation considère l’homme tel qu’il est, et elle tâche de faire de lui un bon usage dans la société humaine. Elle modifie dans ce but les trois penchans vicieux qui égarent tout le genre humain et qui sont : la férocité, Vavarice, Vambition, et elle leur fait produire Varmée , le commerce et la cour, c’est-à-dire la force , la richesse et le savoir des républiques. Ces trois grands vices qui suffiraient pour détruire sur cette terre toutes les générations humaines, deviennent la source de la félicité civile.
Cet axiome nous démontre qu’il y a une providence divine.
UES ÉLÉMENS
OU, pour mieux tlire,un esprit U(iislateur divin , qui, de toutes les passio7is des hommes attachés à leur propre xdilité, de ces passions qui pourraient entraîner les hommes à vivre dans la solitude et dans la barbarie , a su tirer Vordre civil au moyen duquel les sociétés humaines sont formées.
VIFF. — Aucune cho^e ne saurait subsister aisément ni avoir me longue durée hors de son état naturel.
Cet axiome nous sul'iit pour résoudre le grand probFènie dont se sont vainement occupés les philosophes les plus éclairés et les théologiens moralistes , et particulièrement Carnéade, le sceptique, Epicure et Grotius. Nous croyons à un di'oit naturel, c’est-a-dire que nous croyons que la nature humaine est sociable, car nous voyons (pie te genre humain a toujours vécu et vit encore sans peine en société.
Ce môme axiome, réuni à Taxiome Vil et à son corollaire, nous prouve que l’homme, quoique jouissant de so?i libre arbitre , manque souvent de force pour transformer ses tnees en vertus i mais qu’il est secouru naturellement par Dieu, au moyen de la providence , et sumalurellement par la grâce divine.
L\. — Lorsque les hommes ne peuvent connaître ce qui est vj'ai, ils s’attachent a connaître ce qui est certain; car, ne pouvant satisfaire leur intelUgcnce \YAV la science, ils tâchent de faire reposer leur volonté sur la conscience.
X. — La jo/ii/oso/i/tie considère la raison et médite sur elle: c’est de cette contemplation que naît la science du vrai. La/iAi- /o/oÿie est fondée sur \' autorité du témoignage , et elle produit la conscience de ce qui est certain.
La seconde jiartie de cette proposition nous enseigne qu’il faut classer parmi les philologues tous les grammairiens, \es historiens et les critiques qui se sont occupés de la connaissance des langues et des actions des différen s peuples , tels qUesont pour l’i.xtéuiei’r , les ttsages , les lois ; et pour I’extékieor , \esguerres, les alliances, les voyages et le commerce.
Celle proposition nous montre aussi, d’une part, rerreur des philosophes (\\n ont négligé de donner à leur raison Xautoiûté des philologues, el d’autre pari, l’erreur des ;i/ii/o/of/KCs qui nese
42 LIV. I. — ÉTAÜLlSSEUENT DES PRINCIPES. ^
sont pas souciés d’appuyer leur autorité à la raison des philosophes. Si les philosophes et les philologues s’étaient prêté le secours mutuel de leurs lumières et de leurs forces, ils auraient rendu de grands services aux républiques , et ils nous auraient prévenus dans la formation de cette science.
XI. — U arbitre humain, qui est p;ir sa nature même très-incertain, peut s’affermir etic déterminer par le sens commun des hommes au sujet des besoins et des nécessités humaines. Ces besoins et ces nécessités sont les deux sources du droit naturel des gens.
XII. — Le sem commun esXunjugement sans réflexion qui est généralement porté et senU par toute une classe, par tout un peuple, par toute une nation, ou par le genre humain tout entier.
Cet axiome et la définition suivante nous enseignent un noiveel art critique touchant les auteurs des nations chez lesquelles plus de mille ans doivent s’être écoulés avant qu’il y eût des écrivains. C’est sur ces premiers écrivains que la critique s’est exercée jusqu’ici.
XIII. — Des idées uniformes nées siniullanénient chez desj9e«ples entiers inconnus les uns aux autres, doivent avoir une source commune de vérité.
Cet axiome renferme ce grand principe que le sens commun du genre humain n’est pas autre cliose que le critérium enseigné aux nations parla divine providence, afin que cellesci apprennent a connaître ce qui est certain dans le droit naturel des gens. Et en effet, les nations s’éclairent sur ce sujet en apprenant h discerner \es fondemens essentiels de ce droit, sur lesquels fondeuiens toutes s’accordent moyennant quelques modifications. C’est d’après cette pensée que nous avons conçu le projet de former un dictionnaire, mental au moyen duquel nous indiquerons V origine de toutes les langues articulées; ouvrage dont nous donnerons les sentences et les axiomes , en même temps que nous donnerons les axiomes appartenant K Vhistoire idéale éternelle , qui est destinée à introduire le lecteur h la connaissance de V histoire commune de toutes les nations.
DES ÉLÉMENS
C’est encore ce môme axiome qui renverse les opinions jusqu’ici reçues sur le droit naturel des gens ; car on a toujours cru que endroit était sorti d’une seule ei première nation, qui l’avait ensei{<né plus tard aux autres peuples. Cette erreur a été accréditée par les Égyptiens et par les Grecs, qui se vantaient d’ai’oir répandu sur la terre l’humanité et la civilisation. C’est cette erreur qui a donné naissance :i l’opinion qui fait venir de la Grèce à Rome la loi des XII Tables. Mais s’il en était ainsi, ce droit naturel ne serait plus qu’un droit civil communiqué aux peuples par la sagesse humaine; tandis qu’il est en effet un droit réglé ou établi naturellement par la divine providence, chez toutes les natio7is,m moyen même des mœurs et des penclians humains. Nous nous attacherons a prouver dans cet ouvrage, que le droit naturel des gens est né séparément chez tous les peuples, sans qu’ils en eussent eu connaissance les uns par les autres; nous verrons qu’il fut trouvé tout à la fois par tout le genre humain. Lorsque plus lard les peuples se rencon- Irèreutà l’occasion des gueri'es, Aes, ambassades , des alliances et du commerce, ils s’aperçurent de ce rappcrrl.
XIV. — La nature des choses n’est que leur commencement en de certains temps et sous de certaines conditions. Tel temps et telle condition forment la nature de telle chose.
XV. — Les qualités propres et inséparables des sujets doivent avoir été produites par la modijication apportée à la matière au moment de la formation des choses, ou par la manière dont les choses sont nées; c’est pour cela que nous pouvons connaître \d 7iaissance ou \a. nature des choses au mojeii des modifications que nous voyons en elles , c’est-à-dire au moyen de leurs qualités jiropres et inséparables.
XVI. — Les traditions rulgaires doivent décoider d’une suui'ce'reconnue généralement pour vraie ; c’est-à-dire en possession de la conliancc des hommes. C’est au moyen de celte couliance que naquirent les traditions, et qu’elles furent conservées par des peuples entiers et pendant de longs espaces de temps.
Un des buts principjiux de cette science doit être de trouver les sources véridiques des traditions qui nous sont parvenues
!• — LlAULlSSEMliM DES PRI.NCIDES.
enveloppées de meiisonge et de fausseté , :i travers tant de siècles et tant de changeiuens de mœurs et de laiiga|;;es.
XVII. — Les langages vulgaires doivent être les jilns/m/tortans témoignages des mœurs des peuples, telles qu’elles étaient lorsque les langues se formèrent.
XVIII. — Une langue des natio7is anciennes qui se serait conservée dominante jusqu’à ce qu’elle fût parvenue à sa perfection, devrait être un grand témoignage des mœurs des premiers habitons du monde.
Cet axiome rend fort importantes à nos yeux les preuves philologiques tirées de la langue /a/twc sur le droit naturel des gens, science dans laquelle la nation romaine a excellé. Les érudits pourront se servir avec le même fruit de la langue allemande, qui possède celte même qualité propre à ^ancienne langue romaine.
XIX. — Nous supposons que la loi des XII Tables a été le résultat des mœurs Ao peuple du Latium, dès Vépoque de Saturne.
Ces mœurs communes à tous les peuples auraient subi partout ailleurs de grands changemens, tandis que chez les peuples du Latium , elles seraient demeurées gravées sur l’airain et conser- ^ vées religieusement par la jurisprudence romaine. — Voilà donc un grand témoignage de l’ancienneté du droit des gens chez les peuples du Latium.
Nous avons démontré , il y a déjà plusieurs années , au sujet Aes. principes du droit universel, la réalité de cette supposition , l’ouvrage que nous donnons maintenant rendra notre démonstration plus claire.
XX. — Si les poèmes d’Homère sont Yhistoire civile des anciennes tnœurs grecques, ils seront pour nous des témoignages précieux de l existence du droit naturel des gens en Grèce.
Cette proposition n’est ici qu’une «îz/j/jos/U’om, nous nous réservons de la démontrer plus tard.
XXL — Les philosophes grecs hâtèrent par leur venue la mai'che progressive que leur nation devait naturellement suivre; car ils se formèrent pendant qu’elle était encore plongée dans
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DES ÉLÉMENS
les ténèbres de la barbarie, et ils l’amenèrent immédiatement et sans grtidation A la délicatesse la plus recherchée , tout en conservant entières et invariables ses histoires fabuleuses , on, pour mieux dire, ses fables, aussi bien dirines (\\i'héroïques.
Les Romains, au contraire, qui suivirent une marche plus lente, plus modérée et plus sûre, perdirent tmd à fait de rue. l histoire de leurs dieux, de sorte que l'arron appela temps obscur celui que les Égyptiens nommèrent Vâge des dieux.
Ils conservèrent pourtant en langage vulgaire leur histoire héroique, qui se prolonge depuis Romulus jusqu’aux lois Publilia cl Petelia , et que nous montrerons ii’étre pas autre chose qu’une mythologie historique de l’Age des héros de la Grèce.
La nation française nous prouve aussi que telle est la nature de ces sortes do choses humaines et civiles. Nous voyons , en effet , au milieu de la barbarie du douzième siècle , s’ouvrir chez cette nation la célèbre Ecole j)arisienne , dans laquelle Pierre Lombard, ce grand maître des sentences , enseigna une théologie scolastique très - subtile ; et nous voyons V Histoire de Turpin, évêque de Paris, quoique toute remplie des hauts faits des héros français appelés les paladins , demeurer eu qualité de poème homérique et fournir i»lus tard d’abondans matériaux ii un grand nombre de romans et de poèmes. C’est par une conséquence de ce passage rapide de, la barbarie aux sciences les plus subtiles, que la langue française acquit la délicatesse qu’elle garde encore ; car elle semble aujourd’hui nous conserver seule Vatticisme des Grecs, et elle est, ainsi que la langue grccriue , plus propre que toute autre au.r. discours scientifiques. 11 resta aux Français, de même (jifaux Grecs, beaucoup Ac diphthongues, qui se trouvent ordinairement dans les langues barbares, rudes et inhabiles encore à combiner les voyelles avec les consonnes. ’
Pour confirmer ce ([uc nous venons de dire sur ces deux langues, nous proposons pour exemple les observations que l’on peut faire sur les jeunes gens. Si , dans l’Age où la mémoire robuste , l’imagination vive et l’intelligem'e acide de connai- ~ tre sont disposées ii tenter avec fruit Vétude des langues et de la géométrie linéaire , on néglige de dompter par de sem- »
i(j Ll\. I. — ÉTABUbStHENr DES I-Kl.NCirES.
blables travaux cette trop grande verdeur de r esprit , ([iie nous pourrions coniiiarer à k barbarie de C intelligence ; si on néglige, disons-nous, cette salutaire initiation de l’esprit, pour l’occuper immédiatement et sans gradation de Vétude subtile de la métaphysique critique et de l'algèbre, il en résultera des hommes recherchés elfms dans leurs pênsées, mais k jamais incapables de grands travaux.
Mais , en avançant dans cet ouvrage , nous avons trouvé une autre cause pour expliquer la supériorité des Romains. Romulus fonda Rome , au milieu d'autres plus anciennes villes du iMtium, au moyen de l'asile, que Tite-Lice délinit par ces mots : l'etus urbes condentium consilimi. Romidus dut nécessairement fonder Rome ii la manière dont les premières cités du monde avaient été fondées. Mais pendant que la ville de Rome était encore à ses premiers jours , les langues vulgaires du Latium étaient déjà florissantes; de sorte que les Romains exprimèrent bientôt en tangue vulgaire leurs choses civiles corresiwndantes à celles que les Grecs avaient racontées en langue héroïque ; c’est pourquoi l'Histoire ancienne romaine est une mythologie perpétuelle de (histoire héroïque des Grecs, c’est-à-dire une manière symbolique de raconter les choses mêmes qui composent l'histoire héroïque des Grecs. Les Romains devinrent les héros du monde, en soumettant les autres villes du leitium d’abord , l'Italie ensuite , et le monde en6n; car l'héroïsme était jeune chez eux; tandis qu’il commençait à vieillir chez les autres peuples du Latium , dont la conquête fut la cause de la grandeur des Romains.
XXII. — 11 doit nécessairement y avoir dans la nature des choses humaines une langue mentale commune à toutes les nations , laquelle puisse désigner uniformément la substance des choses à qui participent à la vie humaine sociale, et se pliera autant de modifications diverses que les choses peuvent avoir è^'aspects divers. Nous voyons en effet la substance des proverbes , qui sont des maximes de science vulgaire , être la même chez toutes , les nations anciennes, et leur aspect varier d’après les diverses modifications de ces peuples.