LIV. 1. — KTABLISSEMENT !>ES PRINCIPES
Toutes CCS propositions, depuis la XXVIH® jus<iu’àla XXXVIII®, déeouvrenl à nos jeux les principes de la poésie dicme, ou, pour mieux dire, de la théologie poétique , et, ii partir de la XXXI«, nous trouvons les principes de l’idolâtrie; la XXXIX® nous donne les principes de la divination, et la XL® enfin l’origine des sacrifices commandés par les religions sanguinaires ; par ces religions qui commencèrent chez les hommes cruels et sauvages par des vœux et par des victimes humaines. Plaute nous dit que les I^atins appelèrent toujours de .semblables sacrifices par le nom de Saturni hostix; les Phéniciens sacrifiaient de môme à Moloch lorsqu’ils faisaient passer h travers les flammes ceux de leurs enfans qu’ils consacraient à cette fausse divinité, et nous retrouvons les traces de semblables consécrations dans la loi des XII Tables. Toutes ces choses nous donnent Vexplication de cette sentence :
Primas in orbe Deos fe*it timor.
C’est-à-dire que fausses religions ne furent point fondées \>ax V imposture de quelques hommes, mais qu’elles furent établies sur kl crédulité de tous. Le triste vœu fait par Agameni- 71071 et le sacrifice accompli par lui de la pieuse Iphigénie, sacrifice au sujet duquel Lucrèce s’écrie :
Tantum Rolligio potuit suadere malorum 1
ne servira qu’à nous démontrer combien de tels moyens étaient né cessaires à la providence, pour apprivoiser les enfans des Polyphèmes , et pour les réduire ii Yhumanîté Aristide , des So-
crate, desLe/itts et des Scipion.
XLL — Nous croyons que \d terre, pénétrée par l’humidité du déluge, n’a pu pendant plusieurs siècles produire des exhalaisons assez sèches pour engendrer la foudre.
XLIl. — Jupiter foudroie et terrasse les géans ; et chaque nation paienne a .son Jupiter.
Cet axiome renferme Yhistoire physique conservée jusqu’à nous par les fables, laquelle sert à prouver la vérité du déluge universel. C’est encore ce même axiome , avec le résumé qui
bES ÉLÉME.\S.
précède, qui nous démontre comment, dans le cours d’un grand • nombre d’années, la race impie des trois fils de Noé tomba dans un état sauvage et se réi)andit, tout en errant sans but déterminé, dans la grande forêt de la terre. Celte sentence nous indique comment, au moyen de leur éducation farouche , les ^ descendans de cette race devinrent des géans , qui furent détruits ^ par le premier coup de foudre lancé par le ciel, après le déluge.
XLlIl. — Chaque nation païenne eut son Hercule, fils de Jupiter; et le savant Varron parvint à en compter jusqu’à quarante.
Cet axiôme est la source de Yhéroïsme des premiers peuples , qui s’imaginèrent que les héros devaient descendre des dieux.
Cet axiome , avec celui qui précède , et moyennant lequel nous parvenons à nous rendre raison de ce grand nombre de Jujriters et <ï Hercules chez les nations païennes , nous prouve, en même temps, que celles-ci n’ont pu se former sans religion ni grandir sans vertus; car elles étaient, à leur origine, sauvages et isolées, ne se connaissant pas les unes les autres. C’est pourquoi nous avons posé ce principe : que des idées uniformes, nées chez des peuples qui ne se connaissent point entre eux, doivent avoir une origine commune et vraie. Ces axiomes nous enseignent aussi cette grande vérité : que les premières fables ont dû renfermer des vérités civiles , et ont été par conséquent Yhistoire des premiers peuples.
XLIV. — Les poètes théologiens ont été les premiers savans du monde grec , ils ont dû précéder les poètes héroïques, de même que Jupiter a précédé Hercule. Cet îixiome ainsi que les deux autres précédons, par lesquels nous voyons que chacune deswations païennes a eu son Jupiter et son Hercule, nous prouve aussi que ces nations ont été poétiques dans leur origine, et que chez chacune d’elles ]a. poésie divine a été suivie de poésie héroïque.
XLV. — Les hommes sont naturellement portés à conserver le souvenir de Yordre et des lois qui servent à les maintenir en société.
ol LIV. I. — Lf.VÜLlSSEMtM ItES l'UlNClPES. IP
XL VI. — Tous \^%commencemens des histoires barbares tani fabuleux. ^
Tous ces axiomes, k partir du XLIl®, nous donnent Vorigine de notre mythologie historique.
XLVII. — L’esprit humain est naturellement porté à sc plaire dans Vunifonnité.
Cet axiome que nous donnons ici k propos des fables nous parait recevoir sacontirmation d’une liabitude commune au vulgaire. Que l’on imagine un homme fameux pour telle ou telle qualité, placé dans une position difficile et dangereuse; et le xmtgaire, le jugeant d’après les grandes qualités qu’il lui a reconnues, lui attribuera une conduite en harmonie avec elles et tracera ainsi des fables logiquement déduites d’un principe donné. Ces fables sont véritables en idée; car elles sont conformas au mérite de celui qui en est le héros; mais elles sont souvent/atisscs en /ffl/f, caries hommes ne sont pas toujours semblables k euxmêmes. Si on réfléchit un instant k ce que nous venons de dire , on verra que la l'érité poétique n’est (|u’unc vérité métaphysique, k laquelle la vérité physique doit être subordonnée; de sorte que celle-ci soit considérée comme fausse si elle ne concorde i>as avec celle-lk. Nous tirons de cet axiome une considération importante en faveur de la raison poétiqxte , et nous allons la rendre l»lus claire par un exemple. Le véritable grand capitaine, c’est Godefroi, tel que le Tasse l’a créé , et tous les capitaines qui ne se conforment pas en tout et partout k Godefroi ne sont lias véritablement de grands capitaines.
XLYIIL — C’est par une qualité qui leur est propre que les enfans, après s’être souvenus des idées et des noms d'homme, de femme et de choses qui les oui f rappés pour première fois, appliquent ensuite ces mêmes idées cl ces mêmes noms a tous les hommes, femmes cl choses qui ont quelque ressemblance ou quelque rapport avec les autres qu’ils ont vus d’abord.
XLIX. — Le i«issage de Jamblique de Mysteuus .Ecyptiorom , que nous avons déjk rapporté , est en vérité bien précieux ; car il nous enseigne que les Égyptiens attribuaient à la bienfaisance de leur Mercure Trismégiste la connaissance de toutes les inventions utiles ou nécessaires à la vie humaine.
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DES ÉLÉME-NS.
Celte proposition, h laquelle il faut ajouter la proposition précédente, doit retirer aux mystères des Égyptiens la signiticalion de théologie naturelle et sublime que le philosophe Jamblique leur attribue.
Ces trois axiomes nous indiquent Vorigine des type$ poétiques , qui constituent V essence des fables. Le premier nous montre le penchant naturel du vulgaire à créer ces fables d’une manière logique et raisonnable; le second nous montre comment les premiers hommes , ces enfans du genre humain, incapables d’abstraire le genre intelligible ou l’esprit des choses , se trouvèrent dans la nécessité de créer des types poétiques, c’esl-îi-dire des ou des unwersalités foMastiques, qu’ils érigèrent en modèles et auxquels ils rapportèrent toutes les espèces ou variétés particulières de chacun de ces genres. Les anciennes fables deseiieiii donc être des déductions rigoureuses ; et c’est ainsi que nous voyons les Égyptiens rapporter à la vie humaine toutes leurs inventions utiles, qui ne sont en réalité que les effets particuliers de la science civile, au genre ou au type du savant civil représenté pour eux par leur Mercure Trismégiste ; précisément parce qu’ils ne savaient pas abstraire le genre intelligible du savant civil , et encore moins savaient-ils en abstraire la forme de la science civile dont ils furent si amplement pourvus. Voilà donc comment ces Égyptiens, en même temps qu’ils enrichissaient le monde par leurs inventions utiles ou nécessaires au genre humain , étaient ^mphilosophes et entendaient mal les universalités ou les genres intelligibles !
Le troisième de ces axiomes nous donne {'origine des véritables allégories poétiques , p.ar lesquelles les fables recevaient des significations uniformes , et l’origine de diverses choses renfennées dans les genres poétiques. C’est pourquoi ces allégories furent appelées diversiloquia, ou manières de parler renfermant, sous une forme générale , diverses espèces d’hommes, ou de faits ou de choses.
L. — La mémoire chez les enfans est vigoureuse, et leur imagination est excessivement vive; car l’imagination n’est pas autre chose que la wiémoiVe étendue , dilatée ci coordonnée.
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UV. I. — I.TAUMSSEJIE.M DES DKI.NCIPES.
C’est sur celle proposition qu’est fondée Véridence des images poétiques i\nc le premier monde encore en/an^dul former.
LI. — Dans toutes les *x7f'«fes, nous voyons quelquefois Yart suppléer à la nature, et des liomines à qui la nature a refusé le génie parvenir à se passer de ce puissant appui à force de travail et de constance; mais il n’en est pas de môme pour \& poésie, et Yart ne suftil pas pour faire un poème.
Cet axiome nous montre que les premiers poètes ïont été par leur nature; nous avons vu que la poésie a fondé la civilisation païenne, et nous concluons que c’est de la poésie aussi que sont sortis tous les arts.
LU. — Les enfans sont ordinairement très-habiles à imiter ce qu’ils voient ; car nous les voyons souvent s’amuser îi contrefaire ce qui les a frappés, et ce qu’ils ont été capables d’apprendre.
Cet axiome nous montre que le monde encore enfant fut habité par les nations poétiques ; car \a poésie n’csl autre chose que Y imitât ion.
Cet axiome nous apprend aussi que tous les arts nécessaires, utiles, commodes, ainsi que la plus grande partie descrii d’agrément, furent inventés dans les siècles poétiques, et avant la venue ées philosophes ; que sont, en effet, les orfs, sinon des imitations de la nature, et une sorte de poésie réelle ?
LUI. — Les hommes sentent d’abord sans se rendre compte de leurs impressions; bientôt, étonnés par elles, ils s'interrogent avec trouble et avec émotion ; plus lard enfin ils réfléchissent avec calme et tranquillité.
Cet axiome nous expii(|ue Yorigine des sentences poétiques, qui toutes renferment dessignificalions empruntées aux passions' et A\i\ sentimens , tandis que les sentences philosophiques sont formées parla réflexion ci\c raisonnement . Ceux-ci se rapprochent d’autant plus du vrai qu’ils s’élèvent davantage aux universalités; ceux-là sont d’autant plus certains qu’ils sont plus appliqués aux particularités.
LIV. — Les hommes interprètent les choses douteuses et obscures, d’après leur propre nature, et d’après les mœurs cl les passions qui en sont la conséquence
Cet axiome est une grande règle de notre mythologie. II
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DtS LLtME.NS.
nous montre comment les fables, trouvées par les premiers hommes sauvages et cruels , étaient sévères, et telles qu’il convenait qu’elles fussent j>our aider à la fondation des nations jusquelà plongées dans leur brutalité féroce. Plus tard et par la longue suite des années, les mœurs étant devenues dés avant le temps A' Homère, dissolues ei corrompues , les /aWes aussi subirent les mêmes variations et furent bientôt altérées et obscures. Les Grecs faisaient grand cas de leur religion, et ils craignaient de rendre les die/ux contraires à leurs souhaits, en ayant des mœurs contraires à celles des dieux. C’est pour cela qu’ils attribuèrent au\ dieux leurs propres habitudes et qu’ils attachèrent aux fables des significations obscènes.
LV. — Le passage é'Eusèbe au sujet de la science des Égyptiens nous paraît être d’un grand prix , surtout si nous l’appliquons à la science de tous les paiens : Primant Ægyptiorum , thcologiam rnerè historiam fuisse fabulis interpolatam; quarum quhm posteà puderet posteras, sensim cœperunt mysticos iis significatus affingere ; c’est ce qu’a fait Manéthon , grandprêtre égyptien, en transportant toute V histoire égyptienne dans une sublime théologie naturelle.
Ces deux axiomes témoignent fortement en faveur de notre ^ • mythologie historique; ils sont en même temps deux véritables ouragans qui doivent déraciner et emporter la croyance dans la science prodigieuse des anciens. Nous les regardons comme deux grands fondemens de la vérité de la religion chrétienne ; car V Histoire Sainte esi la seule qui ne hisse pas de récit dont elle ait à rougir.
LYI. — Les poètes sont les;;î*e»iiers écrivains que l’on trouve chez les Orientaux, les Égyptiens, les Grecs et les Latins, ainsi que chez \es peuples nouveaux de l’Europe, après le retour de la barbarie.
''LVII. — Les muets se font entendre par des gestes , ou en montrant les objets qui ont un rapport naturel avec les idées qu’ils veulent exprimer.
Cet axiome nous donne Yorigîne des hiéroglyphes, au moyen desquels tantes les nations ont commencé à parler dans les premiers temps de leur barbarie. /
58 1.1V. 1. — ÊiAliLtSSliJâtM UES l'Kl.NUl'ES.
Cet axiome nous donne aussi Vorigine du langage naturel, que Platon dans son Craiyle , et après lui J amblique dans son livre DE MïSTEiuis Ægyttiorum, conjecturèrent avoir été parlé jadis dans le inonde. JjCS Stoïciens et Orîgène partagent celle opinion qui est combattue par Celse. iVIais ces grands philosophes devinèrent ce fait , et ils ne l’appujèrenl ni par le raisonnement ni par les autorités; et c’est pourquoi ils furent contredits par Aristote dans la Périherménia, et par Galien de Decretis IIipi'or.RATis ET Pi.ATOMS; discussion qui nous est racontée par Publius Nigidius dans Aulu-Gelle. Ce langage naturel dut être remplacé [vir la ou langage composé d'images,
de ressemblances, de comparaisons et de propriétés naturelles.
LVin. — Les muets poussent des sons informes qui ont une espèce de chant. Les bègues trouvent dans le chant un moyen de faciliter les mouvemens de leur langue.
Ll.\. — L’expression des grandes passions se rend par le chant , ainsi que nous le voyons chez les hommes en proie au désespoir ou ii l'allégresse.
Nous supposons que les auteurs des nations païennes étaient tombés dans un étal sauvage et que , devenus stupides par cette môme barbarie, il leur fallut des pcwsfowi violentes pour amener leur réveil. Nous concluons alors, d’après les deux dernières sentences, que les, premiers langages se sont formés a/cec le chant.
LX. — Les langues ont sans doute commencé par des monosyllabes; car aujourd’liui encore, quoique les cn/ans naissentau milieu de l’abondance des langages articulés , et quoiqu’ils aient par conséquent l’organe de la parole souple et délié , ils commencent à parler par monosyllabes.
LXl. — l.e vers héroïque est le plus ancien de tous, et le vers spondaïque est le plus moderne. Mais nous démontrerons , dans le cours de cet ouvrage , que le vers héroïque était spondaïque h son origine. ^
LXIL — Le vers iambique est celui qui a le plus de ressemblance avec la prose ; c’est celui qu’//orace définit par ces mots : pedepræsto , au pied léger.
Ces deux aphorismes nous portent à conjecturer que les idées i et les langues marchèrent du meme pas.
IiF.S F.I.I^MCNS.
Tons ces axiomes, depuis le XLVH«, el en y ajoutant ceux que nous avons présentés comme renfermant les principes de toutes les autres , nous donnent l’ensemble de la raison poétique dans toutes ses parties, qui sont ; les mœwrs, la fable et sa vraisemblance, la sentence, Y élocution el son évidence, Vallégorie, le chant, el en dernier lieu le vers. Les sept derniers de ces axiomes prouvent aussi que les nations parlèrent d’abord en vers et plus tard en prose.
LXIII. — Vesprit humain incline naturellement k voir par les sens hors du corps. Ce n’est qu’a grand’peine qu’il parvient par la réflexion à se comprendre lui-même.
Cet axiome nous donne le principe universel de {étymologie de toutes les langues ; car nous trouvons les mots transportés des corps et de leurs propriétés , k la signlücalion des choses appartenant à Vâme et à Yesprit.