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l’ordre régnant de la noblesse. Les aristocraties ont pour coutume d’établir des lois générales ou des principes généraux de droit, auxquels elles accommodent les faits particuliers. Dans les démocraties , au contraire , la publicité des lois s’oppose au système d’interprétation arbitraire ; et le peuple étant d’ailleurs peu propre à rattacher les faits particuliers à des idées ou à des catégories générales , il s’ensuit que les lois deviennent très nombreuses, et que chaque circonstance nouvelle suffît pour motiver une nouvelle loi. D’autre part, les peines perdant de leur sévérité , l’application du châtiment ne dépend plus seulement de la vérité du fait, mais aussi de la disposition du juge. L’esprit de la loi a remplacé la lettre de la loi , en même temps que la signification des caractères a succédé à la représentation exacte des objets par les hiéroglyphes, parce qu’en effet l’établissement du régime démocratique coïncide avec l’introduction de ces caractères vulgaires qui ont rendu impossible le secret des lois.
Les luttes entre les deux élémens constitutifs de tous les états, entre l’aristocratie et la démocratie, amènent d’ordinaire la monarchie, à laquelle l’un des deux partis a recours pour l’emporter sur le parti contraire. Octave-Auguste fut pour Rome le représentant du troisième des gouvernemens, du gouvernement le plus parfait, de celui qui renferme tous les autres et qui les concilie, qui protège tous les intérêts, qui ne méconnaît aucun droit, qui réunit à la fois les avantages de la concentration du pouvoir et ceux de l’admission de tous les citoyens aux dignités de l’État, du gouvernement monarchique enfin, dans lequel la multitude des intérêts et des droits est représentée par un chef unique. Le monarque ne prétend pas comme le prétendaient les anciennes aristocraties, tenir son autorité des mains mêmes de Dieu, il est le délégué du peuple, le représentant simultané de la pluralité et de l’unité.
INTRODUCTION
Les lois ne sont pas apssi nombreuses dans les monarchies que dans les démocraties ; mais tandis que dans les aristocraties c’étaient les faits que l’on accommodait aux lois, ce sont les lois que l’on modifie d’après les faits dans les monarclfies.
Récapitulons ce qui a été vu jusqu’ici du système liistorique de Vico.
Dans l’enfance de l’humanité, l’état c’est la famille ; il n’y a d’inégalités que par les liens du sang ; les pères tirent leur autorité des dieux mêmes dont ils prétendent connaître les intentions. Ils sont muets , et ils s’expriment par des gestes ou des hiéroglyphes. Les hommes errans viennent se réfugier autour des pères de famille et forment les clientèles. Les pères ne leur accordant aucun droit, les cliens se révoltent ; ils sont vaincus , ils se révoltent de nouveau ; les pères se forment en ordre ou en classe ; iis s’associent et mettent en commun leur liberté, leur droit de propriété et leur pouvoir. C’est là le gouvernement aristocratique proprement dit. C’est là l’origine du premier droit civil , du droit des gentes minores ; c’est aussi à ce moment que le langage acquiert un certain développement , et que l’écriture devient symbolique, d’hiéroglyphique qu’elle était. C’est alors que les poètes corrompent en les exprimant, les fables dont ils trouvent des vestiges dans les traditions primitives. C’est encore l’enfance de l’humanité.
Les cliens continuent leurs révoltes, et à chaque nouveau mouvement ils obtiennent une nouvelle concession. D’autre part le langage a fait des progrès, et l’écriture vulgaire a remplacé l’écriture symbolique. Il devient de plus en plus diflicilede conserver aux lois ce caractère mystérieux dont les aristocraties ont besoin pour se soutenir. Les plébéiens l’emportent. Ils possèdent ; ils contractent des mariages solennels ; ils se composent une famille ; ils sont admis à se gouverner eux-mêmes ; ils entravent les délibérations du
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VICO ET SES OEUVRES
sénat ; ils parviennent à toutes les dignités. Ils sont les maîtres. L’humanité a atteint l’âge adulte. La vie s’est répandue jusque dans ses extrémités. Toutes ses parties se meuvent et s’exercent également. C’est encore l’époque de la poésie , car l’imagination commande aux jeunes intelligences ; mais le jugement est déjà trop mûr pour l’invention , et les poètes des démocraties se contentent de nous transmettre, sous de brillantes couleurs, les fables corrompues qu’ils ont reçues de leurs devanciers.
Qui ne sait que la vigueur juvénile s’éteint rapidement , et que parmi tant de facultés excitées il n’en est qu’une qui demeure , s’enrichissant tous les jours des trésors d’énergie que les autres laissent échapper? L’imagination et les passions s’affaiblissent; la raison grandit, et le jour de son empire arrive tôt ou tard. Les agitations passionnées sont représentées dans la vie de l’humanité par les discordes civiles ; la fatigue causée par un mouvement sans but déterminé, se trouve dans la vie de l’individu comme dans celle de l’espèce , et c’est cette fatigue qui amène l’abdication des facultés multiples et diverses ou de la démocratie , en faveur de la faculté suprême qui est la raison pour l’homme, le monarque ou la monarchie pour l’humanité. La raison ne condamne ni n’anéantit les passions, elle les contient, et elle protège contre elles l’individu qui les éprouve. La monarchie ne détruit ni l’autorité ni l’action démocratique ; eUe la conduit et elle l’empêche de causer la ruine de l’état dont elle fait partie.
Vico reconnaît aussi dans la régularité des révolutions historiques, l’influence des lois qui président aux nombres ou à la numération. L’ordre des nombres commence par l’unité, et l’histoire commence parles gouvernemens monastiques des pères de famille. Le petit nombre succède à l’unité, comme l’aristocratie aux états monastiques. Le grand nombre est représenté par la démocratie ; enfin chaque
INTRODUCTION
nombre, quelque élevé qu’il soit, et quoique multiple dans ses parties, forme une unité dans son ensemble, et c’est là le caractère de la monarchie.
Parvenue à la monarchie , l’humanité n’ arrête pas sa marche. Deux routes qu’elle peut suivre sans s’écarter des voies monarchiques s’offrent à elle. L’une, sur laquelle les monarques s’efforcent d’anéantir les autres pouvoirs de l’état, mène à la tjTannie; c’est vers l’autre qu’il convient à toutes les nations de se diriger à l’envi. Celle-ci doit conduire à une association de divers États. Cette association comprend deux périodes. Dans la première, ceux des gouvememens qui en feront partie formeront une aristocratie ; dans la seconde, tous les gouvernemens y entreront et formeront une vaste démocratie dont Dieu sera le monarque ou le chef.
Il est pour les monarchies d’autres dangers que la tyrannie. Le repos, le bonheur, la civilisation énervent les peuples, et le jour où le courage leur devient nécessaire, le jour de l’arrivée aux frontières d’une nation vigoureuse, entreprenante et sauvage, l’appel aux armes n’est pas entendu. Quelquefois le péril qui les menace excite en eux le désir de se défendre ; mais ce désir est stérile. Le combat n’est pas long; et le peuple grossier, ignorant, mallieureux, l’emporte sur le peuple éclairé, délicat, accoutumé aux jouissances ; alors s’accomplit sourdement un long travail de décomposition et de reproduction qui fait partie du système de Vico. Si l’humanité a comme l’homme une enfance , une jeunesse et une virilité, elle a aussi dans chacune de ses parties une vieillesse, une décrépitude et une mort. Les nations sont des êtres collectifs, et leur existence quoique plus durable, est pourtant bornée comme celle des individus. L’homme fait place à de nouveaux êtres , les nations à des peuples nouveaux. Lorsque l’inaction et les jouissances faciles, ces symptômes de décadence naturelle, ont anéanti
VICO ET SES OCDVRES
l’énergie vitale d’une nation, il suffit d’un choc avec un peuple jeune , pour amener la ruine du fastueux édifice d’une civilisation surannée : le peuple amolli abandonne ses droits, ses coutumes, et par conséquent la vie qui lui est propre; il disparaît; et c’est le peuple barbare qui lui a succédé. A ce moment, l’humanité se retrouve à son ancien point de départ ; elle avait péniblement gravi la pente difficile du progrès, elle l’a redescendue sans presque s’en douter pendant la période de sa funeste prospérité ; la même entreprise l’attend encore ; le même succès lui est promis; elle est menacée de la même chute ; enfin, attirée tour à tour et repoussée par des impulsions diverses et opposées, l’humanité ne peut ni continuer sa marche ni s’arrêter.
Quoiqu’enfermant l'humanité dans un cercle infrancliissable, Vico ne saurait, sans se déclarer contre sa propre métaphysique, repousser l’idée du progrès. Préoccupé de découvrir dans les fiefs du moyen âge les pères de famille et les héros, dans les clercs gouvernant et combattant les prêtres armés de Cybèle et de Jupiter, dans les signes du blason l’écriture hiéroglyphique, dans les racines de la langue germanique, langue primitive du retour de la barbarie, les monosyllabes imitatifs, dans les coutumes barbares, l’expression du droit naturel, dans les serfs les cliens ou famuli, dans les légendes, les chants homériques, Vico a négligé de reconnaître explicitement que la seconde bai’barie n’avait été ni aussi longue ni aussi profonde que la première. Mais si l’on se souvient de la doctrine de Vico sur l’attraction irrésistible, moyennant laquelle Dieu tend à absorber l’homme et l'humanité, si l’on n’a pas perdu do vue les penchans panthéistiques ou du moins unitaires do Vico, l’on conviendra que le cercle dont il entoure l’humanité doit nécessairement marcher en avant. Aucun de ceux qui ont étudié isolément le système historique de Vico ne lui a rendu cette justice.
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INTRODUCTION
Je viens d’indiquer la dernière partie de ce vaste système. Vice découvre de curieux rapproclieraens entre ce qu’il appelle la première et la seconde barbarie. Là comme partout , les gouvcrnemens sont d’abord aristocratiques, puis ils deviennent démocratiques, et enfin monarchiques; quelques-uns réalisent ou semblent disposés à réaliser son principe d’association. Dans la seconde barbarie comme dans la première, les pouvoirs sont confondus, c’est-à-dire que le gouvernement, l’armée et l’autel n’ont pas des fonctionnaires distincts. Le premier droit est le droit coutumier : les premières lois sont peu nombreuses, les premières peines sont très sévères et consistent dans le duplio et le tolion; les premiers jugemens sont attribués aux Dieux; les premières familles possèdent la science des hiéroglyphes, c’est-à-dire qu’elles sont désignées par des figures de blason ; les premiers historiens sont des poètes. La démocratie s’élève sur les débris de l’aristocratie ; et aussitôt le droit coutumier fait place au droit écrit ; les corps de l’état sont constitués séparément ; les lois deviennent plus nombreuses, les peines plus douces, l’écriture et l’histoire succèdent en partie au blason et à la poésie. Enfin presque toutes les républiques proprement dites ont disparu de l’Europe, et ont été remplacées par les monarchies, dernière forme des gouvernemens humains. La civilisation a atteint encore une fois l’âge adulte; quelques esprits chagrins prétendent qu’elle approche de la vieillesse ; d’où lui viendra la mort? Vico ne s’explique pas sur ce sujet.
Après avoir achevé de rendre complète l’exposition du système de Vico, l’on me permettra d’en faire ressortir les points principaux, et d’en indiquer les parties aujourd’hui acquises à la science.
L’unité de substance et l’unité de but, la variété des modes et des moyens, sont comme l’anneau qui rattache la métaphysique de Vico à sa philosophie de l’histoire. La confor-
VICO ET SES OEUVRES. CIX
mité de l'homme et de la nature, de l’homme et de l’espèce humaine, lui donne à la fois les lois naturelles et les lois historiques. Le cercle dans leq;uel la société humaine est enfermé , peut n’être considéré que comme un corollaire du principe précédent, puisque en admettant que la société humaine soit soumise aux mêmes lois qui régissent l’individu, il faut supposer que l’une vieillit et meurt aussi bien que l’autre. Mais en se souvenant, d’autre part, que l’espèce humaine est attirée par Dieu vers l’accomplissement de destinées de plus en plus parfaites, il faut reconnaître que loin de tourner seulement sur lui-même, ce cercle se meut et s’avance vers l’éternité.
Plusieurs des données historiques de Vico sont fausses ; ses citations sont souvent inexactes; ses dates et ses calculs erronés , ses étymologies ridicules. Vico est pourtant mi de ces rares esprits qui ont deviné ce que d’autres ont découvert depuis. L’application de la mythologie à l’histoire, et non plus à la physique, la correspondance des trois âges ou des temps obscurs , des temps héroïques et des temps historiques, avec les trois espèces de caractères hiéroglyphiques, sjTnboliques et vulgaires, l’origine monosyllabique et imitative des langues, la formation du drame satyrique considéré comme la source de toute poésie dramatique, sont des doctrines exposées pour la première fois par Vico, discutées depuis, et admisses pour la plupart aujourd’hui. Vico fut le premier qui considéra la conformité de la civilisation chez les différens peuples, comme étant le résultat de la conformité de leur nature et de l’unité de direction qui préside à ces développemens, plutôt que comme la preuve des conununications existant entre ces peuples divers. Plusieurs érudits avaient avant Vico aperçu dans certains personnages mythologiques ou traditionnels, les personnifications des forces de la nature, ou même des sjinboles ; aucun n’avait jamais, que je sache, découvert en eux les types
INTRODUr.TfON.
/ajj/Mti^uesdftsdifférentfîs classes (l’tMres humains. On aurait bien pu par exemple voir dans Homère le Dieu ou le symbole du chant et de la poésie ; Vico seul imagina d’en faire le type des rapsodes ou des poètes d’une époque éloignée. Il établit la progression nécessaire des gouvernemens en aristocratiques , démocrati<jues et monarchiques ; la distinction de la plèbe, et du peuple dans les premiers états. Il traça d’une manière précise les vicissitudes de ces deux, corps vivans ; il osa révoquer en doute les récits de Tite-Live et de Denys d’Halicamasse, et soutenir que les rois de Rome n’étaient que les chefs d’une aristocratie souveraine ; à l’occasion de la loi des Douze-Tables, il soutint avec un zèle excessif, l’originalité de Rome. Jusque là on avait considéré la Grèce comme la source de toute civilisation occidentale. Il préféra en reconnaître pour auteurs les Égyptiens, et relevant le nom presque oublié des Étrusques, il vanta la délicatesse de leurs mœurs et la profondeur de leur science. Les rapports entre la langue latine et la langue grecque ne l’arrêtaient guère, puisque d’après son système de lois générales , rigoureusement suivies par tous les peuples, cette conformité dépendait de la conformité des époques dans lesquelles les deux langues étaient considérées. La question de l’origine de la loi des XII Tables fut envisagée par Vico sous un point de vue absolument nouveau. Il protesta au nom de l’ignorance romaine contre les prétendus rapports de Rome et de la Grèce ; il expliqua par son système si fécond en conséquences , les ressemblances entre le droit athénien et le droit romain de la seconde époque , indiquant aussi les ressemblances entre le droit de Sparte et le droit des compagnons de Romulus ; il ne tint aucun compte de la lettre d’Héraclile à Hermodore, et il appela sur ce sujet l’attention de tous les historiens.
La philosophie de l’histoire, si bien établie aujourd’hui, a reçu de Vico non seulement sa première impulsion , mais
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VICO ET SES (KUVRES
uttc grande partie tnônic de son développement. Vico n’a pas été le premier sans doute qui ait proclamé l’intervention divine ou providentielle dans les affaires du monde ; mais personne avant lui n’avait je crois prétendu ctipliquer l’opportunité de toutes les mesures employées par cette Rdvidence. Les uns recouraient à la colète divine pour rendre ruson des fléaux qui accablaient l’humanité ; d'autres admettaient le hasard ou la fatalité comme les causes des malheurs inévitables et sans fhiits apparens. Vico déclara que les intentions divines étaient toujours miséricordieuses, et que les moyens mis en usage par Dieu étaient toujours les plus convenables. Il fit plus que de le déclarer ; il essaya dé le prouver, et il y réussit si bien, que la doctrine opposée à la sienne est aujourd’hui reléguée parmi les paradoxes.
Si son système sur la métliode à suivre pour l’instruction de la jeunesse n’est pas adopté, il est du moins réclamé par les esprits que les réfi^mes n’elfraient pas.
Le système des interprétations historiques n’a peut-être été que trop suivi, et je ne sais si Vico ne serait pas quelque peu étonné de voir ses préceptes mis en pratique avec tant de fidélité, et le mépris des faits poussé aussi loin qu’il l’est aujourd’hui.
On attribue généralement à M. Champollion le mérite d’avoir tiré du passage de saint Clément d’Alexandrie toutes les conséquences qu’il renfermait, et l’on oublie, ou l’on ignore, que Vico a écrit sur ces matières longtemps après saint Clément et longtemps avant Champollion, et que malgré son ignorance de l’écriture égyptienne, il a donné au fameux passage du Père alexandrin, le même développement que lui a donné depuis le philologue français.
Le président de Brosses a reproduit la pensée de Vico sur les origines monosyllabiques des langages humains , et la science a enregistré aujourd’hui cette proposition parmi ses axiomes ou scs vérités démontrées.
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INTRODUCTION
La doctrine de Vico sur la conformité naturelle des nations et sur la conformité de tous les événemens historiques qui résulte de celle-là, rentre dans la philosophie de Thistoire telle quelle est professée de nos jours, car l’uniformité est le résultat de l’unité, et l’on ne saurait imaginer des lois générales qui seraient modifiées dans tous les cas particuliers.
Beaufort, Niebuhr et bien d’autres encore ont renversé les idoles historiques ; mais Vico a osé avant eux se défendre d’admettre un fait par cela seul qu’il était inscrit dans l’antiquité, prendre pour mesure de la véracité d’un historien autre chose que son élégance ou sa gravité, examiner les œuvres sans avoir égard à leurs auteurs, remplacer la somnission aveugle par la critique inexorable. Homère et ses héros , Tite-Live et >ses rois , n’imposent aucunement à Vico. Homère n’existe pas. Tite-Live existe à la vérité, mais quoique plus rapproché que Vico des faits dont tous deux s’entretiennent, Vico refuse d’abdiquer en sa faveur les droits de sa propre raison. Tite-Live nous rend compte des phases de l’ancienne monarchie romaine ; Vico soutientque Rome a étéd’ abord gouvernée par une aristocratie, puis par une démocratie, et enfin par xm monarque. C’est à cette occasion qu’il établit une loi générale de progression pour les gouvernemens. Bien des historiens et Machiavel entre autres avaient considéré la monarchie comme la meilleure forme de gouvernemens, mais n’étant pas préoccupés de la direction providentielle des événemens historiques, ils n’avaient tiré decette classification, aucune donnée chronologique. Quant à Vico, considérer la monarchie comme la meilleure forme des gouvernemens humains, c’était la considérer en môme temps comme la dernière dans l’ordre du temps ; celle à laquelle on ne pouvait arriver qu’à travers toutes les autres. La monarchie est la forme la plus parfaite des gouvernemens humains ; donc, ce n’est pas par elle que les gouvernemens humains ont commencé ;
VICO ET SES OEUVRES
c’est par elle qu’ils ont fini. Rome et toutes les nations du monde ont eu d’abord une existence aristocratique ; puis elles ont passé par la démocratie pour arriver à la monarchie.
Tite-Live parle du cens de Servius Tullius comme d’une institution populaire, et Vico soutient que les nobles seuls étaient intéressés soit à l’admettre, soit à le repousser. Les éclaircissemens apportés depuis à cette question, ont pleinement justifié les ardentes protestations de Vico. Tite-Live confond sans cesse le peuple et la plèbe, et il attribue à celle-ci la jouissance des privilèges qui n’appartenaient qu’à celui-là. Vico établit cette grande et importante division que Beaufort même a connue, et que Niebuhr défendit avec tant de bonheur. En général tout le système de Niebuhr est emprunté à Vico. Je ne prétends pas m’inscrire contre la renommée, et soutenir que Niebuhr n’a rien fait si ce n’est copier Vico. Un esprit puissant est en droit de s’emparer des pensées d’autrui, puisqu’ en s’en emparant • il se les approprie et les transforme par T’üsage auquel il les fait servir. Niebuhr a tiré des doctrines de Vico un parti que Vico lui-même n’avait pas aperçu ; il leur a donné la popularité que leur auteur n’avait pas su leur conquérir. Mais il n’en est pas moins vrai que le mérite de l’invention appartient à Vico seul.
Une justice tardive est rendue chaque jour au génie du vieux philosophe de l’histoire. Qui croit aujourd’hui au voyage à Athènes des législateurs romains ? On reconnaît généralement qu’un peuple ne va pas chercher ses lois chez d’autres peuples qu’il connaît à peine ; on reconnaît qu’un voyage de Rome à Athènes était à cette époque une entreprise impraticable pour un Romain ; on comprend que l’intervention d’Hermodore eût été inutile pour expliquer et pour traduire les lois choisies »;t apportées par les ambassadeurs romains. Mais on accorde que ces ambassadeurs sont allés dans les villes de la Grande-Grèce en étudier les
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CXIV INTUÜDl'CTION.
lois, et que de retour à Roiue ils auraient été aidés dans le travail de la rédaction de leurs notes, par un Grec de la Grande-Grèce nommé Hermodore.
Ga question philologique des origines grecques et latines se rattache à la question de la loi des Douze-Tables; car Tun des argumens en faveur des relations entre la Grèce et l’Italie, et par conséquent de l’origine athénienne de la loi des Douze-Tables, consiste dans les analogies delà langue grecque et de la langue latine. Ici encore Vico s’est approché considérablement de la vérité. Le latin pas plus que l’allemand ne dérive du grec; mais les ressemblances qui existent dans ces trois langues, et dans bien d’autres encore, ont pour cause la communauté de leur origine. Ç’est là ce qu’a dit Vico, c’est là ce qu’on dit maintenant; mais par la communauté d'origine l’on entend aujourd’hui la langue mère de ces trois langues, qui serait le sanscrit, tandis >. que Vico entendait parler de la communauté de la nature humaine. A ce sujet comme à celui de la loi des Douze-Tables, l’instinct de Vico le portait invinciblement à repousser l’erreur et à embrasser la vérité. Seulement lorsqu’il voulait expliquer les motifs qui le déterminaient dans son choix, lorsqu’il voulait justifier la hardiesse de ses opinions, il payait par des méprises son tribut à la faillibilité de sa nature. Le motif par lequel Vico se déterminait d’ordinaire, c’était l’impulsion de son génie, l’entraînement, de l’intuition.
Toute la partie du système de Vico qui traite particulièrement du droit, de ses origines, de son développement, de ses transformations, de sa décadence, de sa rénovation, cette partie dans laquelle Vico s’efforce de découvrir certains principes simples et peu nombreux sous les travestissemens multiples qui les défigurent, présente des aperçus si nouveaux et si ingénieux, une constance si admirable de la pensée, une appréciation si exacte des moindres détails, qu’ après avoir consacré quelque temps à pénétrer
VICO ET SES OEUVRES
daus l’exposition confuse et obscure de ses doctrines, on se trouve tout à coup inondé de lumière ; la mémoire trop souvent et presque exclusivement employée dans ces études, fait place à l'intelligence, et les choses mêmes qui paraissaient difficiles à retenir, deviennent faciles à comprendre. Je n’ai connu personne qui soit demeuré froid devant le génie de Vico ; mais peu le connaissent , et c’est pourquoi j’ai essayé d’en rendre la lecture possible. C’est Vico qui doit la rendre attrayante.
Un mot sur mon propre travail.
Dussé-je répéter ici ce que j’ai dit ailleurs, je dois déclarer que cette traduction, achevée depuis bien des années, n'avait pas de destination déterminée. Une profonde admiration pour Vico , ce même sentiment qui m’avait porté à le traduire, me décida dernièrement à publier ma traduction. Je me figurais avoir accompli la partie la plus pénible de ma tâche, et j’entrevoyais dans ce qui me restait à faire un délassement plutôt qu’un travail. Je mesurais mal la grandeur et les difficultés de mon entreprise. En voulant corriger mon manuscrit il m’arriva de le refaire; une nouvelle correction amena un changement presque aussi emnplet que le premier, et j’aurais pu continuer longtemps à remplacer les erreurs par les fautes, et les fautes par les erreurs. Aujourd’hui, quoiqueloind’être satisfaite, j’ai acquis la conviction qu’en faisant ^trement, je ne ferais pas mieux.
Si Vico était déjà traduit, s’il était seulement intelligible pour tous dans sa langue, je ne donnerais pas une traduction imparfaite à la place d’une traduction peut-être meilleure, ni une mauvaise copie à la place d’un bel origiiud. Mais il en est autrement. Vico n’est compris que par un nombre assez restreint de ses compatriotes, et plusieurs Italiens mêmes attendent une traduction pour faire connaissance avec cette gloire de leur terre natale. Il va sans dire que si ces Italiens voulaient se donner, pour lire Vico, autant de
INTRODUCTION
peine que j’en ai pris à le traduire, ils n’auraient aucunement besoin de secours. Mais le public de tous les pays se compose en grande partie de gens qui n’étudient rien, et de gens qui tout en étudiant une science, se plaisent à connaître les résultats principaux des sciences dont ils ne s’occupent pas. Vico peut être connu en Italie de ceux qui font leur étude de l’histoire du droit ; mais à côté des jurisconsultes, un grand nombre d’hommes éclairés savent seulement de Vico qu’il a conçu un système étrange dont certaines parties dénotent un esprit puissant. Si Vico est si peu connu, la faute n’en est pas seulement à la postérité. Vico était doué d’une mémoire prodigieuse qui l’avait aidé à acquérir une érudition peu commune. Mais cette mémoire lui nuisit, en le dispensant quelquefois de recourir aux documens. Vico me ' semble citer souvent de mémoire, et ses citations s’en ressentent habituellement. Les connaissances qu’il avait accumulées produisaient en lui une confusion, un chaos dont il se serait rendu maître en ordonnant dans son esprit les idées principales, et en mettant par écrit les faits particuliers qui s’y rattachent. Quoiqu’ auteur d’un traité sur la méthode , Vico lui-même ne savait pas arranger ses idées d’après l’ordre qui donne la clarté. Il sentait que la trop grande nouveauté de ses doctrines devait n’exciter que l’étonnement et la défiance ; il sentait qu’en s’adressant au public il s’adressait à des juges prévenus, fces preuves se présentaient pourtant en foule à son esprit, et plutôt que de choisir parmi elles, Vico n’en éliminait aucune, il se fatiguait à les énumérer toutes, et il faisait plus, il les répétait à chaque nouvelle occasion, ce qui fait que telle de ses étymologies par exemple se retrouve presque à chaque page de son ouvrage. Cette énumération perpétuelle d’idées détachées les unes des autres, rend sa phrase démesurément longue, irrégulière, obscure , pleine de phrases incidentes. Ajoutons encore que son italien n’est guère qu’un dialecte napoli-
VICO ET SES OEUVRES. CXVII
tain rattaché au latin , ce qui forme un langage inintelligible au premier coup d’œil, pour tout autre que pour un latiniste de la ville de Naples. Ajoutons encore la liberté avec laquelle Vico emploie les mots tantôt dans leur signification ordinaire, tantôt dans une signification particulièreet qui lui est suggérée par l’étymologie , et l’on comprendra facilement pourquoi il est si peu connu môme en Italie. C’est à M. Ferrari, auteur d’uniivre intitulé : Vico et l’Italie, que l’Italie doit la première édition complète des œuvres de Vico. Cette édition, qui est sans contredit la meilleure de toutes, est accompagnée de notes explicatives qui aident à l’intelligence du texte. On peut lire Vico aujourd’hui, sauf à ne pas le comprendre. Avant M. Ferrari, il fallait en quelque sorte le déchiffrer.
Ces mêmes raisons s’opposent encore bien plus puissamment à l’adoption des doctrines de Vico par les philosophes étrangers. Je ne sais si dans le siècle dernier le nom de Vico est parvenu en France. M. Ballanche fut, je crois, le premier (jui appela l’attention sur le traité de l’ancienne sagesse italique et sur les idées générales émises dansla Science Nouvelle. Avant de développer dans son Orphée quelques-unes des pensées favorites de Vico, et trop riche pour s’attribuer ce qu’il lui empruntait, M. Ballanche commença par exposer ces pensées mômes , en rendant hommage au génie qui les avait conçues. L’Italie n’oubliera pas sans doute l’esprit éclairé et pur, le cœur honnête qui, le premier, a proclamé l’une de ses gloires méconnues. Le nom de Vico fut dès lors souvent prononcé, et un illustre historien, M. Michelet, entreprit de rendre quelques-unes de ses œuvres populaires. Peut-être le style fatigant de Vico lui déplut-il ; peut-être jugea-t-il que les pensées du philosophe italien ne pouvaient que gagner en passant par une plume élégante ; peut-être la vivacité de son esprit s’accordait-elle mal avec la forme lourdement didactique de Vico; quoiqu’il en soit, M. Michelet n’a
ISTROÜUr.TiOK.
voulu donner ni une traduction exacte, ni même une analyse sévère de Vico. Son travail fait connaître les principales idées de Vico, mais bien d’autres sont retranchéesi, et les développeraens supprimés n’ont pas été remplacés ; enfin M. Michelet n’a présenté Vico ni tel qu’il est, ni tel qu’il eût dû être ; je veux dire que sa fidélité envers Vico n’a eu d’autres résultats que de l’empêcher d’éclaircir les passages obscurs, sans le contraindre toutefois à rendre ces passages tels que Vico lui-même les avait rendus. C’est d’après ce livre , très beau d’ailleurs, que la Science Nouvelle a été connue jusqu’ici en France. M. Michelet a fait plus pour Vico que do le présenter par fragmens. Il a donné une belle et exacte traduction de la Sagesse italique et de plusieurs opuscules. Il a traduit la vie de Vico. Enfin U a appelé l’attention publique, dont il dispose à juste titre, sur un magnifique monument, perdu dans le désert. L’Allemagne possède aussi une traduction de Vico; elle est de M. Weber et date de l’année 1823. Le traducteur allemand n’a pas pris de grandes libertés ; il a transporté exactement et comme sa langue le lui permettait, les phrases interminables et contournées de Vico, de l’italien en allemand. Si Vico luimême avait écrit en allemand, il n’est que trop probable qu’il eût écrit à peu près ainsi. M. Weber ne mérite aucun reproche. Lorsqu’il ne comprend pas (ce qui lui arrive quelquefois), il se résigne immédiatement, et il reproduit fidèlement en allemand la même obscurité qui se retrouve’ dans le texte, avec cette différence pourtant , que l’auteur du texte se comprenait lui-même, et que le traducteur ne se comprend pas. J’ai souvent cherché si la traduction allemande ne m’aiderait pas à reconnaître le sens des passages les plus difficiles du texte, et je n’ai jamais rencontré qu’une accumulation de ténèbres.
Je ne dois pas taire pourtant le secours précieux que j’ai trouvé dans cette traduction, pour retrouver le nom des
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VICO ET SE$ (CUVRES
auteurs et le titre des ouvrages cités par Vico d’uoe façon tout à fait inexacte et rétablis par le traducteur avec, une précision que son érudition rendait seule possible. Quant à moi, J’eusse désiré d’abord donner, comme M. Weber, une traduction littérale de Vico, mais la lecture de la traduction allemande eût suffi pour me faire changer d’avis, lors môme que je n’aurais pas reconnu à l’avance l’impossibilité d’y réussir. Les phrases de Vico contiennent presque toutes plusieurs sujets, au milieu desquels l’esprit circule, allant de l’un à l’autre, arbitrairement et sans ordre. J’ai fait de chacune de ces phrases autant de phrases quelle contenait de sujets, et j’ai rangé chacun de ces sujets selon l’ordre logique. J’ai quelquefois supprimé certaines phrases incidentes , comme preuves étymologiques ou autres, qui revenaient par exemple pour la vingtième fois, et qui n’avaient aucun rapport avec le sujet du discours. Ce sont là toutes les libertés que j’ai prises. Je dois aussi m’excuser pour avoir employé quelques mots qui ne sont pas françmsou qui du moins ne le sont pas dans le sens que je leur ai donné. Le mot pour tuità n’existe pas que je sache, mais je ne lui connais pas de corrélatif. Le mot familier a assurément en français un sens déterminé qui n’est pas l’adjectif de famille, mais comment rendre Fimperio famigliare, l’empire exercé dans la famille dont Vico parle si souvent si ce n’est par Y empire familier? Peut-être en est-il d’autres encore que j’ai plutôt rapportés que traduits, Quelqu’un qui aurait lu Vico et qui ne se serait pas rendu compte du langage qui lui est propre, pouirait m’accuser de l’avoir mal entendu. Si je n’ai pas traduit le mot umanttà par le mot humanité comme je l’ai vu quelque part, c’est que ce mot signifie pour Vico, civilUation ; j’ai traduit le mot certain tantôt par sûr, et tantôt par particulier; le mot ordine, tantôt par commandement, tantôt par arrangement, tantôt par caste,- le mot autorità, tantôt par pouvoir.
INTRODUCTION
tantôt par ce qui fait qu'on e»t toi-même ; le mot secte par division, ou par école de philosophie, ou bien encore par coutume du temps, etc.
Si j’ose faire valoir un titre à l’indulgence du public à mon égard, ce ne peut être que ma préoccupation constante et exclusive des intérêts de Vico. Je n’ai eu d’autre soin que celui de jeter le plus de lumières possibles, sur un génie auquel il n’a manqué que d’être compris pour être admiré à l’égal peut-être des grands génies de l’antiquité. Je me suis efforcé de lui conserver son caractère, moins l’obscurité, et je n’ai pas effacé, pas même adouci, ces traits étranges mais grands, qui transforment par instans un langage incorrect, opposé à toute grammaire, obscur, rude, difficile, en^ morceaux les plus éloquens et les plus curieux qui jamais soient sortis de l’esprit excité d’un orateur. J’ai regretté d’avoir traduit la Science Nouvelle et non pas le traité de l’Unité de la jurisprudence, ou le discours sur l’Ame héroïque , qui renferment moins d’érudition , mais un plus grand nombre de ces mots heureux, de ces définitions frappantes, de ces expressions vigoureuses et nouvelles qui mettent tout à coup à découvert l’âme émue, c’est-à-dire éloquente de Vico , et font connaître la profonde originalité de cet esprit qui, après avoir professé je ne sais pendant combien d’années la rhétorique , n’avait pas adopté les phrases consacrées, les mouvemens attendus, les formes convenues, et ne consentait à sortir de sa froideur apparente que sous l’impulsion d’un entraînement véritable, trouvant encore pour exprimer ses grandes pensées et ses fortes impressions des paroles inconnues et puissantes.
Si j’ai échoué dans mon entreprise, il ne me restera qu’un vœu à former , c’est que parmi tant d’écrivains plus habiles, il s’en trouve d’aussi coiu’ageux, qui fassent rendre à Vico la justice que je n’aurai pas su lui obtenir.