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INTRODUCTION
raît. Malfibranche p’ a-t-il pas dit, s’écria Vico, que c’est Dieu qui crée en nous les pensées ? Malebranchc a répépî! le cogito, ergo sum de Descaries, et il a reconnu par là quec’est riiomme qui pense, et non pas Dieu qui pense en lui. Que faire alors? Comment soutenir seul Tunité universellp, l’unité de substance 4n Créateur et de la créature, la noblesse inaliénable de la nature humaine , et ses destinées aussi ipagnifiques que certaines, Vico évita de se prononcer, oupqqr mieu^dire il se prononça de deux manières différentes. Sa pensée est bien certaineipent celle que je viens d’exposer, et à laquelle je vais donner encorp de plus grands développemens. P’ est pe panthéisme que l’on découvTe aisément dans les pcpits de presque tous les anciens philpspphes chrétiens, et que l’Église repousse pourtant avec un indicible effroi, Mais souvent intimidé par les opinions généralenoept préétablies , jaloux de conserver la bienyeillanpe du clergé , redoutant les censures , Vico répétait avec le plus grand nombre les phrases consacrées qui expriment les rapports extérieurs de la nature humaine et de la nature divine ; il s’interrompait, et il déclarait ne pas pouvoir dire autre chose, sinon que Dieu est le moteur de nos corps aussi bien que de nos âmes.
Nous avons vu dans la nature trois modes de la substance divine. La Divinité, une, simple, immobile ; le point métaphysique, matière incorporelle faisant effort; les corps multiples et mobiles. Remarquons en passant comme un nouveau rapport entre les sciences métaphysiques et les sciences mathématiques, que le point est dans les unes pt dans les autres le principe de l’étendue. Les mathématiques sont une copie matérielle qui nous apprend à connaître sou type immatériel, la métaphysique.
L’homme est un l’ésumé de la nature, et comme elle il est composé de trois élé mens: l’élément spiritue (l'anitmis), le corps, et l’intermédiaire {l'anima) entre l’esprit et le corps. Seulement, Yanimus correspond à la matière incorporelle
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intermédiaire etitrela matière multiple et mobile, et Dieu; et ï anima est un intermédiaire nouveau entre la matière et l’esprit. Quant flü principe spirituel pur, il est représenté dans l'homme par la mens, émanation divine, lumière supérieure, qui agit en nous et par notre moyen, indépendamment de notre Volonté, et souvent à notre insu. L’anlmus est la partie la plus noble de la nature humaine, c’est le principe mâle, et il commande au système nerveux. L’annno est le principe femelle, et elle réside dans l’appareil sanguin. Aucun des deux h’est indépendant de l’autre, et le corps même exerce sur tous les deux une fâcheuse influence. Ainsi les sens ont leur siège dans le corps; les passions (ju’ils éveillent sont du ressort de \ anima. La raison qui dompte les passions ou qui demeure troublée par elles , constitue ptécisément le propre de Y animas. Les facultés de l’esprit sont les parties dei’aminus; Id^ 'sentimens.'^Les passions, l’imagination même sont des mouvêmens de l’anima. Les brutes n’ont que des sens ; les enfans et souvent les femmes préfèrent les arts, qui sont le fruit de l’imagination, aux sciences (}üi exigent le concours de la raison. C’est pourquoi les {)euples dans leur ènfanèe ont excellé dans la poésie, et ils ont peu à peu délaissé tous les arts, à mesure que leur raison se fortiüait. La rhétotique n’est que l’exposition des procédés suivis par les enfans pour exprimer leurs désirs et leurs pensées. Les enfans ne désignent-ils pas les choses par leurs effets, et ne disent-ils pas, par exemple-. Le cœur me bat, pour dire qu’ils ont peur? C’est là une métonymie^ Né prennent-ils pas la partie pour le tout, ou le tout pour la partie, et les mots choses et faire ne forment- ils pas une bonne moitié de leur vocabulaire? Ce sont là des synecdoques. Si vous racontez à un enfant quelque chose d’effrayant ou d’agréable, il tremble ou il se réjouit comme si le danger ou le plaisir étaient pré.seHs ; c’est là l’origine des hypolyiK)ses. Les onomatopées constituent presque en entier le
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INTRODUCTION
langage des petits enfans ; enfin je pourrais multiplier infiniment ces exemples, si je ne devais revenir plus tard sur ce rapport entre l’enfance de l'honime et l’enfance de l’humanité.
La Mens a aussi des facultés qui correspondent en Dieu aux attributs. Ces facultés ou attributs donnent au sujet le pouvoir de passer de la puissance à l’acte. Ce pouvoir est permanent on Dieu , et non seulement il est penuanent, mais il est sans bornes. En nous, au contraire, où il dépend de la faculté nommée ingenium , ou faculté d’inventer, U ne s’étend jamais jusqu’à la substance des choses, ce qui fait que nous ne pouvons ni connaître , ni reproduire cette substance. Vico a déjà dit que la manière de connaître ijui est propre à Dieu, diffère essentiellement de la connaissance scientifique au moyen de laquelle l’honune peut savoir la vérité. Il avait d’abord semblé attribuer la cause de cette différence à la nature même de Dieu qui, étant toutes <}hoses, se connaît lui-même en toùteschoses. Ailleurs il l’attribue à la toute-puissance divine, et cette explication ne contredit aucunement la première que j’ai rapportée.'Peut-être Vico craignait-il d’avoir atfaibli* l'idée de la puissance divine, en expliquant là création, elles phénomènes par lesquels elle se conserve , au moyen de certain développement naturel qui pouvait par cela même paraître nécessaire , et a-t-il voulu dire sa pensée sur la toute-puissance de Dieu en lui rendant un hommage explicite. Quoi qu’il en soit de cette supposition , toujours est-il que Vico, ramené par ses considérations sur la toute-muissance divine aux rapports de Dieu et de l'homme, se montre chaud partisan de la doctrine attribuée à saint Augustin, et qui aurait pour effet , dit-on, de mettre d’accord la liberté humaine et l’action irrésistible de Dieu sur l’homme. Dieu est la toute-puissance même, dit Vico , l’homme n’est qu’impuissance ; or il est évident que celle-ci ne peut résister à celle-là. Si Dieu y consentait, il n’y aurait donc qu’une volonté unique, la
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VICO ET SES OEÜVRES
sienne, devant laquelle les volontés humaines n’exisleraiont seulement pas. S’il en était ainsi, les choses n’iraieiit pas plus mal. Mais ce n’est pas Vico qui l’ait cette remarque , et j’ai tort de l’interrompre. Selon Vico, Dieu ferait une part à la volonté humaine. Il lui laisserait le choix de la route , le choix des moyens, et se réserverait la détermination du but vers lequel conduisent toutes les routes et tous les moyens. Dieu accorde à l’homme une part de volonté qui correspond à sa part de faculté créatrice, c’est-à-dire une part de volonté s’exerçant dans les cas particuliers. La substance des choses, et les destinées de ruiiivers sont du ressort de Dieu. Les rapports et les mélanges des choses , et les accidens , dépendent de l’homme. Dieu se contente d’exercer une force d’attraction qui conduit les hommes, à travers toutes les volontés particulières, à un but final et immuable.
Dieu étant tout ce qui est, il est nécessairement la vérité; Dieu étant tout ce qui est, il est le princij^e de tout. Etant parfait , c’est vers lui que doivent tendre toutes les choses qui, sorties de lui, ont subi de tristes modifications. Vico ne s’explique pas ces dilférens mouveraens d’un principe natuiTîllement immobile , ces modes thvers d’un principe essentiellement unique. 3Iais il les reconnaît et il les place parmi ces faits qui nous sont annoncés par la voix de l’autorité, de la conscience, ou de l’expérience. Ce quiest incontestable selon lui, c’est que Dieu est la vérité absolue, qu’il est le principe et la fin de toutes les choses , c’est-à-dire que sorties de lui, toutes les choses aussi bien que tous les êtres rentreront un jour en lui.
Rien n’est vrai ici-bas ({ue par sa confonnité avec la vérité absolue, et avec l’ordre étemel <(ui en est l’expression. Les sciences, en tant qu’elles sont vraies, viennent de Dieu, elles retournent à Dieu comme toutes les choses vraies. Enfin si elles subsistent, c’est qu’elles demeurent actuellement dans le principe vivifiant ou dans la vérité. C’est là l’origiiie
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INTKODUCTIÜN.
des sciences , le cercle qu’elles parcourent , la constance dont elles ne sauraient se départir.
Tous les hommes n’ont-ils pas, malgré leurs Variétés infinies, certaines idées communes qu’ils ne tirent pas de lëUr cdrps 1 Ces idées impliquent dans les hommes une idée lie l’ordre éternel, idée qui nous représente Weu cotliiiïé sulfeistaiit par hiî-même, comme étailt un, et comme êtâüt ifrfîril. La première dé éés notiotis est le principe de là fttétà|rflygiqüc ; là seconde est éelUi dés mathématiqué^ f la tfbisièmé, de l’éthique. Dieu est donc effectivement le pHticipé de fces trois sciences , dont toutes les autres ne sont ^üé dés subdivisions. Ce qui fait que l’homme S’éclaîrà pàV rëîiide dés sciences, c’est la lumière divine qui circule en ëlles. Cetté lumière se rend perceptible à l’honUné au moyen dé ces trois facultés qui sont comme le reste uù don' dé Dieu : la connaissance , la puissance et la volonté (nosse, passe, velle).
L’uriivers entier étant sorti de Dieu et tendant à rentrer' én lui , il doit suivre une marche plus OU moins régulière , exécuter des mouvemens plus ou moins favorables à sa destination ^ selon qUe l’action des causés particulières se fait plus oti moins senth'. Ces variations ne doivent pourtant pas avoir une grande importance, puisque les élémens qui cOntfibueht aux progrès de l’univers né varient pas. C’est toujours la volonté divine qui dirige la marche, et qui laissé la Volonté humaine maîtresse des accidens. Mais ces accideus mêmes ne sont à proprement parler que le résultat de lois inconnues, que les efforts du philosophe doivent tendre à découvrir. Telle est, selon Vico, la clef qui doit servir à déchiffrer les mystères de l’histoire.
L’homme n’est pas seulement l’abrégé de la nature, il ést aussi lé type de l’humanité entière. Comme lui l’humanité a une enfance , une jeunesse , Une virilité , une Vieillesse ; comme hii elle est une divinité dépouillée et déchue ,
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VICO ET SES OEUVRES. LXVII
comme lui elle tend à retourner vers son principe ; elle a comme lui des destinées qui seront accomplies le jour où son expiation sur la terre aura atteint son terme. C’est donc en soi-même qu’il faut étudier l’humanité ; c’est dans les phases de notre vie qu’il faut lire les développëtïiehs de l’histoire. Cherchons à connaître l’homme.
Dieu avait créé l’homme intègre, et le péché est uii dé tes accidens prévus que Dieu permet seulement. Quoique ses tendances le portassent à cette époque au bien , il avait pourtant dès lors des sens susceptibles de jouissances iso- ' lées et solitaires, causées par les choses finies. Le cœur de l’homme s’est attaché volontairertient à ces jouissances , et au même instant sa volonté s’est transformée en concupiscence et à Subjügüé sa raison. Celle-ci est devenue l’errear, parce que l’âme Où elle avait sa demeure a été troublée. Il n’est plus testé à l’homme d’autre vertu que la vertu de Dieu ou la grâce. L’homme primitif contemplait Dieu avec un esprit pur, et l’aimait avec un cœur pür. C’était là la sagesse vraiment héroïque. Déptris la chuté , la sagesse s’est divisée en deux parties : 1" la contemplation des choses élevées ; 2° la prudence des hommes civils. Oh retrouve encore des traces de cette lumière éternelle à laquelle l’homme a fermé les yeux par son attachement aux choses finies , on retrouve encore des traces de cette lumière dans certaines doctrines philosophiques ; dans Platon par exemple qui reconnaît la création naturelle ; dans les Stoïciens qui définissent le devoir : ce qui est conforme à là raison naturelle. Mais nulle autre part que dans la religion chrétienne , la vérité n’est sans mélange.
L’homme se compose nécessairement une famille , et aussitôt voilà un commencement de société ; car toute société est une association fondée sur la parenté. Les senti- > mens naturels de l'homme le portent à s’associer à ses semblables ; l’ordre éternel, qui dicte à l’espritla vérité éter-
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INTRODUCriOX.
nelle, et à la volonté la justice éternelle, l'onde les principes de cette association. Ces principes , les voici :
Le besoin d'exister ;
Le besoin de connaître ;
La honte d’avoir ignoré , ou la pudeur ;
La bonne foi ou l’équité, qui est le rapport des jiersonnes aux choses selon la vérité , ou la rétribution des personnes au moyen des choses selon la Justice ;
L’amour de son semblable, ou la charité. '
Ces principes sont eux-mêmes des applications diverses du grand principe universel, qui est la vérité. En effet c’est la vérité proprement dite qui règle les rapports de l’homme avec lui-même ; c’est la charité ou l’équité (qui est , avonsnous dit, le rapport des hommes aux choses selon la vérité), c’est l’équité qui règle les rapports des hommes entre eux. Ce qui est vrai pour ^esprit est bon pour le cœur. L’établissement de ces principes et la satisfaction de ces besoins constituent la liberté naturelle qui est assurée par le droit naturel. Celui-ci met les sens en tutelle , et garantit le libre exercice des sentimens. 11 convertit les besoins en droits, et préserve des dangers par des défenses.
Le besoin d’exister dans la liberté naturelle, devient dans le droit naturel le droit d’exister. Ce droit se compose du droit de propriété ou de domaine , et du droit de défense ou de tutelle. Le domaine consiste primitivement dans le droit de faire usage des choses communes à tous, comme de l’eau courante, de l’air, delà mer, etc. C’est l’usage du fruit. Puis vient la possession de la source , et cette possession est constatée par l'occupation qui n’est pas destinée à aainérir, mais à désigner. L’occupation n’est doue pas lap/ ise de possession, elle est la désignation de la propriété. Tout commerce dérive de ce premier domaine , et les échanges sont l’objet des premiers contrats. Le droit d’exister se rapporte non seulement à l’individu, mais à l’espèce ; or, pour que
VICO ET SES CEUVRES
l’espèce existe et qu’elle se perpétue, il faut que l’individu procrée, il faut que le père et la mère élèvent leurs enfans.
Le droit de défense ou de tutelle forme la seconde partie du droit d’exister. Par ce droit , l’homme est autorisé à employer la violence pour conserver sa vie ou celle des siens, son bien ou celui de sa famille. Le mot vertu signifie : force de résistance.
Le droit de connaître est aussi précieux à l’homme que le droit d’exister, car toutes les fautes viennent d’ignorance.
Il y a deux sortes d’ignorance : l’ignorance du fait, d’après laquelle Œdipe épouse sa mère sans la connaître; l’ignorance • delà valeur du fait. Mais celle-ci se subdivise encore en plusieurs espèces. Ainsi l’on peut ignorer qu’une loi du pays que l’on habite défend telle ou telle action ; on peut méconnaître les limites du bien et du mal; enfin on peut s’ignorer soi-même et agir conformément à l’instinct comme agissent les animaux. Pour toutes ces espèces d’ignorances jusqu’à la dernière exclusivement, l’homme porte son châ- , timent dans la pudeur qui habite sa'conscience, et qui lui fait honte d’avoir ignoré la vérité. La véritable punition préparée par Dieu à l'homme coupable, est précisément dans cet invincible attrait delà vérité, qui fait qu’aucun ne peut • s’éloigner d’elle et porter le front haut. Quant à la pénalité, elle n’est que' l’auxiliaire de la pudeur et de la conscience. Mais celui qui s’ignore lui-même ignore non-seulement la vérité, mais aussi le tort qu’il se fait en la contestant. Pour lui point de pudeur, point de conscience, dirons nous aussi point de châtiment? Celui-là subit au contraire le plus affreux des châtimens ; une sorte de déportation hors de l’humanité.
La bonne foi ou l’équité impose à chacun l’obligation de ne point léser son semblable , et de s’abstenir du bien d’autrui. C’est la bonne foi qui assure à l’homme le droit d’exister, et tous les droits qui sont comme autant de corollaires de ce premier droit.
UiTAOIXJCTlON.
La Idl d’amour va plus loin que l'équité ou la bonne foi. Elle tient compte de toutes les nécessités exceptionnelles de la vie humaine, et elle les convertit en droits. Ainsi d’après cette loi, chacun est admis à s’emparer de ce qui lui est absolument indispensable, et à faire, pour son propre avantage, usage de ce qui ne lui appartient pas, pourvu que ce ne soit pas au détriment du propriétaire.
Tous ces sentiraens sont des modes divers ou des expressions diverses de la vérité éternelle, car ils sont fondés sur la vérité blême, sur l'équité qui est une application de la vérité, et sur la charité qui est une extension de l'équité. La science qui assure la liberté de ces sentimens et l’exercice de Ces droits, est lajurUprudence, que l’on peut appeler aussi la science de la morale établie d’après les règles de l’équité. Le principe de toute législation est donc la vérité éternelle ou Dieu, et c’est pourquoi le droit étant une règle spirituelle, il ne saurait être compris par les matérialistes.
Ces principes une fois établis, Vico introduit l’homme sur la scène du inonde, et il le suit pas à pas, comblant d priori les lacunes de l’histoire {^corrigeant on grand criti'^ que les erreurs des historiens. 11 ne faut pas oublier que Vico ne s’occupe que des nations des Gentils, et qu’il considère le peuple hébreu comme ayant été soustrait, par le choix gratuit de Dieu , aux lois générales de la Providence.
Vico admet la division de Varron, en temps obscurs, eii temps fabuleux et en temps historiques ; mais il prétend raconter avec quelque exactitude les événemens des temps obscurs. Essayons d’abord de connaître les acteurs de cettd première scène.
' Les hommes descendant des fils dénaturés de Noé, erraient sur la terre, s’éloignant de plus en plus de la Mésopotamie, première patrie du genre humain. La barbarie avait dépouillé leur nature du sceau de la divine ressemblance que Dieu même avait chargé la civilisation de lui
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imprimer. Enfin pourquoi chercher à décrire les petitsfils de Noé? Ils étaient tels que sont nos enfans nouveau-nés, et leur enfance se prolongeait jusqu'à leur mort. Ils étaient muets , et ils ne poussaient que des cris rauques et inarticulés ; la partie la plus noble de leur corj^ n’en était pas la plus élevée comme elle l’est aujourd’hui ; chacun de leurs membres n’avait pas sa destination par^ ticulière, niais tous concouraient au seul office de les soutenir et de les mouvoir. lisse traînaient sur les mains, sur les genoux, sur le ventre à travers les buissons et les épines qui encombraient le sol de la grande forêt de la terre, ef ils ramassaient les glands flétris, ou ils arrachaient les racines encore jeunes, pour s’en nourrir. Qui sait même si les animaux morts n’éveillaient pas leur appétit? Eeura cheyeujt voilaient leur face; leurs ongles étaient de» arme»; leura corps étaient couverts d’ordures. Le roi de la créatinn différait peu de ses plus vils serviteurs. Ses nohle» fstcnités demeuraient inactives, privé qu’il était de la présence de Dieu, dpnt la grâce favait abandonné au moment du péché- L’instinct lui restait, l’insfinct qui est pne partie de la raison sans la conscience. L’instinct lui faisait éviter fiu combattre les bêtes féroces, se procurer }a nourriture et le repos ; il le poussait à la poursuite des femmes qui, plu» ti^ midos, fuyaient les hommes, peut-être seulement parce que ceux-ci couraient après elles- Cet état de chpses pendant lequel le premier des besoins humains, le besoin d’exister, se faisait seul sentir, cet état de choses dura, dit Vicp, jusqu’à ce que la terre , remise de l’inondation causée par le déluge , pût produire des exhalaisons sèches capables d’engendrer la foudre. Le prerpier coup de tonnerre fut la • voix qui appela les hommes à une nouvelle vie. La peur excita en eux la réflexion. Un nouveau danger se présentait, et ce danger venait d’un lieu inconnu et inaccessible, du Ciel; c’était une voix grondeuse qui, semblait reprocher
INTRODÜCTION.
et menacer, le Ciel exprimait son mécontentement. Ce fut pour les hommes la première notion de la Divinité. Le Ciel est le premier des dieux majeurs.
Les hommes se caclièrent dans les grottes, où ils se croyaient à l’abri des regards irrités du Ciel. Ils en sortirent cependant encore une fois pour se procurer des compagnes. Pressés qu’ils étaient de rentrer dans leurs asiles, ils ne s’arrêtèrent pas à choisir telle ou telle femme, ni à en rassembler plusieurs ; mais chacun d’eux s’empara de la première qu’il rencontra, et il l’entraîna dans sa caverne d’où il ne sortit plus que dans le but de pourvoir à sa subsistance. C*est ici que commence la société, et par conséquent l’accord des devoirs et des besoins, accord qui constitue le droit naturel dont Jupiter {Jous, Jus) est le représentant. C’est pourquoi il est souvent confondu avec le Ciel, le premier des grands dieux.
Le besoin de se donner une compagne n’était encore qu’une suite du premier besoin humain, ou du besoin d’exister appliqué à l’espèce. Mais la crainte, qui porta les hommes à ne s’unir à leurs femmes que dans la nuit et la solitude, était l’expression imparfaite encore de la pudeur, ou du regret d’avoir ignoré jusque-là que les dieux n’agrédent pas les unions à découvert. La honte d’avoirignoré, n’est que l’effet du désir de connaître; et voilà la première manifestation du second et du troisième desbesoins humains.
La seconde des divinités majeures, c’est Junon , c’est la femme de Jupiter , c’est la patronne des noces , ou des unions formées d’après les règles de la pudeur. Elle est la femme de Jupiter , parce que les mariages n’avaient lieu qu’ après l’observation des auspices. Elle est stérile , parce que les femmes ne fondent pas les familles. Elle est jalouse,' parce que le droit de contracter les noces ne tarda pas à devenir un privilège. La fable qui représente Junon pendue par le cou et en l’air, par Jupiter, deux grosse.s jiierres at-
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VICO ET SES OEUVRES. LXXIII
tacliées aux pieds , renferme toute l’iiistoire des mariages. Elle est attachée en l’air parce que c’est dans l’air qu’on lit les auspices; elle aune corde au cou pour indiquer le lien qui attache les époux. Quant aux deux grosses pierres, elles signifient que le mariage est une chose stable et immobile.
Diane est la troisième des divinités majeures, parce qu’elle est la déesse de la pudeur qui a présidé aux mariages. Elle est aussi la déesse des fontaines, parce que c’est auprès des sources d’eau que les premiers couples s’établirent. L’observation du vol audacieux des aigles {axjuilæ de aqui-lex), les guida vers les lieux élevés où ils trouvèrent les sources, et c’est en souvenir de ce bienfait que l’aigle est demeuré un oiseau sacré.
Voilà donc l’homme établi auprès de sa compagne ; il n’avait d’abord qu’une certaine notion du bien exprimée par le besoin d’exister ; la crainte lui a donné maintenant la notion du mal; et cette double notion apporte nécessairement avec elle le désir de connaître, afin de rechercher le bien et d’éviter le mal ; elle apporte aussi le regret d’avoir ignoré. Ce sont là les trois premiers besoins que Vico a attribués à la nature humaine. Quant à l’amour, il s’est introduit mystérieusement dans le cœur de l’homme , dès l’instant, où croyant ne céder qu’à ses instincts, il a confondu sa vie avec celle d’un être plus faible, qui réclamait par conséquent sa protection et son appui.
Le premier coup de tonnerre produisit encore d’autres effets. Une forte émotion délie la langue, observe Vico, et c’est pourquoi les hommes effrayés poussèrent pour la première fois des sons articulés. La syllabe pa , tomba de leurs lèvres, et ils la répétèrent plusieurs fois, comme cela arrive encore aux hommes violemment émus. C’est ainsi que le mot papa, le plus ancien de tous, signifie père, parce que la première application que les hommes firent de la parole, se
LXXIV INTRODbT.TION.
rapporta aux Dieux, qu’ils considéraient comme leurs pères. Les premiers mots furent tous monosyllabiques, et souvent imitatifs. Vico cite à ce sujet des exemples tirés des langues latines, grecques et allemandes, toutes langues primitives selon lui, et il s’efforce de prouver que les racines de ces langues, et les mots servant à désigner les actes et les objets naturels et nécessaires, sont en général monosyllabiques. A l’époque de Vico, on ne savait pas encore que ces trois langues ont une origine commune, et on pouvait conclure de leur ressemblance l’universalité des lois qui les régissent.
Vico pense que le développement de la parole ne fut pas pour les hommes l’affaire d’un jour, et qu’il suivit pluUit qu’il ne précéda la constitution de la société. Les hommes avaient entre eux des rapports avant de pouvoir les exprimer ouïes fixer par le langage , et ils durent nécessairement recourir à d’autres moyens pour s’entendre réciproquement. L’un de ces moyens serait , selon Vico , l’écriture. I^s hommes s’exprimaient d’abord par des signes ou par des gestes, et ils reproduisaient sur la terre ou sur l’écorce des arbres les objets dont il était question , ou les actes qu’il s’agissait d’exécuter. C’étaient là des hiéroglyphes. Pendant que cette écriture suppléait à l’insuffisance du langage, les hommes s’efforçaient d’accroître la souplesse de leurs organes, et d’appliquer des noms à chacun de leurs hiéroglyphes. Pour y parvenir, ils poussaient des sons cadencés qui leur rendaient l’articulation des mots plus facile. Ces sons cadencés devinrent les chants et les vers, dont les anciens peuples font un usage si général. C’est pour cela que les chœurs des anciennes tragédies grecques s’exprimaient en chantant, et en exécutant des évolutions qui se rattachaient à la vieille pantomime des peuples encore muets. L’organe de la parole avant enfin acquis une certaine agilité , les hommes trouvèrent qu’ils pouvaient prononcer un plus grand nombre de
VICO ET SES OEUVRES
mots qu’ils ne connaissaient de sons naturels à imiter. Dès lors le système de l'imitation fit place à celui de la convention arbitraire, et les mots signifièrent, non plus ce que leur son pouvait faire présumer, mais ce qu’il plut aux hommes de leur faire signifier. La même révolution s’opéra dans l’écriture, etleshiéroglyphes cessèrent d’être des portraits , pour devenir des signes convenus ou des symboles. Un assez grand nombre d’images, employées par cause d'indigence dans les hiéroglyphes primitifs, passèrent dans le langage articulé, et y figurèrent plus tard comme les produits élégans de l’imagination des poètes. Ainsi le blé était d’abord employé pour désigner les années, parce que la récolte du blé est la seule qui ne puisse avoir lieu qu’une fois par an. Les ailes étaient un signe de noblesse, parce que les nobles seuls avaient le droit de consulter les auspices, qui consistaient principalement dans le vol des oiseaux et surtout de l’aigle. Ces Polyphèmes, un œil au front, étaient ces premiers hommes retirés dans leurs grottes ou dans des clairières {lv£i), pratiquées au milieu des forêts au moyen de l’incendie. Nous rencontrerons plusieurs fois au sujet des divinités majeures dont il nous reste à parler, de semblables interprétations. Revenons à l’homme de Vico tel que nous l’avons laissé, craignant Dieu , protégeant sa compa^ gne , s’établissant sur les Ueux élevés et s’essayant à la parole.
Le besoin de se soustraire aux exhalaisons fétides qui émanaient des cadavres humains, donna lieu à l’usage des sépultures. Un respect invincible s’attacha aux lieux où reposait l’homme revêtu de ce caractère mystérieux que la mort laisse après elle. Tout ce qui est inconnu porte un cachet divin, et c’est pour cela que les premiers hommes multiplièrent les divinités. Les hommes confièrent à la terre ce dépôt, et s’étant aperçus qu’il disparaissait bientôt, ils en conclurent qu’une force occulte et par conséquent divine.
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INTRODUCTION
l’attirait à elle et s’en emparait. Aussi la demeure temporaire de ceux qui allaient accomplir d’impénétrables destinées futr-elle entourée de respects et d’hommages. On passait en silence à côté du tombeau , on le couvrait d’ornemens ; plus tard on y offrit des sacrifices, et le tombeau fut souvent confondu avec l’autel. Mais à mesure <]ue la famille devenait plus nombreuse , les récoltes de glands et de racines ne suffisaient plus à la nourrir. Le père s’éloignait à regret de sa retraite pour aller s’exposer aux périls de la chasse , et les enfans élevés par leur mère, moins forts déjà et plus doux que leurs aïeux errans, ne se contentaient plus des mets grossiers de ceux-ci. Quelques épis sauvages, et le hasard probablement, donnèrent aux hommes des idées d’agriculture. Les grains rôtis furent pour eux une nourriture délicieuse qu’ils s’efforcèrent de rendre abondante. Dès lors il leur fallut de la terre à cultiver. Ils mirent le feu à quelques parties de la grande forêt de la terre, et ils entourèrent leurs grottes de champs fertiles. Ces événemens sont représentés par de nouvelles divinités.
Apollon est le dieu des sépultures et des premiers langages articulés, c’est-à-dire de la poésie. Il est le principe du nom attribué à la famille , parce que cette attribution ne pouvait avoir lieu lorsqu’on ne conservait aucun souvenir des morts. Il est le dieu de la civilisation , parce que le respect pour ceux qui ne sont plus, impliquant la croyance dans une autre vie , est , aussi bien que la parole , le signe distinctif de la civilisation , et c’est pour cela que le mot humanitas vient de humare (inhumer). Apollon est fils de Latone dont le nom , comme celui de Latium , vient de latere.
Vulcain représente le feu qui détruisit la grande forêt de la terre, figurée à son tour par l’Hydre , le Lion de Némée , la Chimère , etc.
Saturne est le principe des semailles, comme son nom
VICO ET SES OEUVRES
l’indique (Saturne, de sata ). Il est le temps, parce que c’est par les moissons que l’on compte les années.
L’homme possédait donc une demeure fixe, une famille, des champs qu’il cultivait pour son usage. Il rendait hommage à la Divinité ; ni les notions du bien et du mal , ni par conséquent celles du devoir et du droit ne lui étaient inconnues; il aimait, et le besoin de la bonne foi ou de l’équité s’était fait sentir dès l’établissement de ses premiers rapports avec ses semblables. Avec l’idée du bien et du mal, du droit et du devoir, l’idée de la pénalité s’était présentée comme un auxiliaire de la pudeur naturelle. Cette pénalité devait être de deux espèces, car elle devait concerner le dommage fait aux choses, et le mal ou le tort fait aux personnes. Or, la justice naturelle punissait le dommage par la loi du duplio , et le mal par la loi du talion.
Le droit naturel était formé. Il se composait , avons-nous dit , du domaine bonitaire ou de l’usage du fruit , du droit de défense , de la liberté naturelle , de l’obligation et de l’interdiction par rapport au bien et au mal.
La société était la famille , et le père de famille était le chef de l’état. Cette époque est la première des cinq qui constituent, selon Vico, le temps obscur.
Un élément nouveau s’introduisit bientôt dans la société ainsi constituée. Tous les hommes n’avaient pas été également frappés par le premier coup de tonnerre. Certains d’entre eux ne l’avaient pas entendu , ou n’y avaient pas fait attention ; ceux-ci conservèrent sans les modifier leurs mœurs sauvages et brutales. Mais leur nombre augmentant aussi bien que celui des hommes établis , ils ne purent suffire toujours aux besoins de leur vie. Alors ils essayèrent de s’entre-détruire, pour s’an’acher les uns aux autres les choses dont ils avaient envie. Chaque individu avait ses intérêts propres et ne prenait aucun souci des intérêts d’autrui , tandis que parmi les hommes établis les intérêts de la
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1KTHÜDUCTI0S.
famille tout entière étaient concentrés dans son chef. Les hoinines errans , sans dieux et sans famille, sans demeure et sans champs, les habitans de la plaine et de la forêt, vinrent implorer la protection des hommes pieux et forts , des pères de famille , des habitans des lieux élevés. Ceux-ci ne les repoussèrent pas. La loi d’amour et de pitié leur était connue , et d’ailleurs les bras de ces malheureux pouvaient leur être utiles. Ils les établirent sur leurs teires, plutôt comme une espèce nouvelle d’animaux domestiques que comme des frères ; ils leur ordonnèrent de cultiver les champs, en leur accordant pour leur propre subsistance la quantité du produit qui leur était nécessaire , enfin ils assurèrent leur vie. Mais ce fut en les excluant de toute participation aux droits, dont les pères de famille commencèrent à faire des privilèges. Les nouveaux venus ne devaient avoir aucune communication avec les dieux des pères ; et par conséquent ils ne pouvaient accomplir aucun des actes placés sous la protection immédiate d’un de ces dieux. Ainsi donc pour eux, point de mariage, point de famille, point de nom; point de propriété, de contrat, d’acquisitions, d’échanges. Tel était le sort des premiers cliens , des famuli ou serviteurs, des esclaves, des nexi, des associés. Ce fut la seconde époque comprise dans les temps obscurs.
La société est l’alternative ou le jeu de V égalité et de l’mégalité. Il est des inégalités naturelles et des inégalités convenues. Aussi longtemps que la société ne se composa que du père et des enfans , l’inégalité qui en résultait était naturelle ; mais lorsque l’inégalité s’étendit aux étrangers et eut pour base des rapports extérieurs et fortuits , lorsque ces étrangers mécontens du sort qui leur était fait, essayèrent par des révoltes successives de l’améliorer, alors le besoin de soumettre la société à de nouvelles règles se fit sentir. L’ordre civil, qui est le complément de l’ordre naturel, a pour but de faire disparaître ou d’amoindrir les iiié-
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VICO ET SES OEUVRES
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galités de convention et de les faire concorder avec les inégalités naturelles. Il est donc faux de dire que le droit civil a pour base l’utilité ; celle-ci est l’occasion et non pas la cause du droit.
Mais le di’oit civil fait plus que de mettre d’accord les inégalités convenues et les inégalités naturelles , il prend le mérite plutôt que la nature pour règle et pour mesure ; de sorte que tout en détruisant les inégalités qui n’ont leur source ni dans la faveur de la nature , ni dans le mérite de l’individu , il modifie aussi les inégalités qui n’ont d’autre base que le privilège naturel. Le droit n’est que l’expression de la justice, et la justice est ici de deux sortes. La justiee reclrice, qui établit les inégalités des conditions d’après les inégalités du mérite; et la justice équatrice, qui corrige l’injustice des hommes, et qui rétablit l’égalité violée dans les transactions ou les contrats. La première s’exerce dans les choses publiques , la seconde dans les choses privées.
Le droit naturel est immuable, avons-nous déjà dit; l’esprit de la loi ou la volonté du législateur peut changer, mais la raison de la loi, ou le rapport des faits et de la loi, est invariable. Or, comme il n’y a pour le droit naturel d’autre législateur que Dieu, d’autre élément que la vérité éternelle, il est évident que rien dans le droit naturel ne saurait subir le moindre changement.
Le droit civil a rendu nécessaire aux hommes une nouvelle acquisition de tous les droits, car il a établi les droits de chacun sur de nouvelles applications des anciens principes.
Le Droit naturel avait pour origine le vrai, pour appui la raison. Le Droit civil est la règle du certain ou de l’application des lois générales aux faits particuliers; il tire sa force de \'aut07-ité, prise ici dans le sens ordinaire du mot. 11 est la traduction du droit naturel des philosophes, faite à l’usage dos jurisconsultes; il est au droit naturel ce que l’é-
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INTRODUCTION
criture symbolique est à l'écriture liiéroglypliique : c’est-àdire qu’il considère dans les choses leur nom plutôt que leur essence.
Ce passage du droit naturel au droit civil, eut lieu à l’occasion des troubles suscités parles serviteurs, et des mesures adoptées par les pères pour conserver leur autorité. La principale de ces mesures, consista dans la réunion de tous les pères en un ordre, ou une caste, qui hérita de tous leurs privilèges et de leur pouvoir. Alors parut pour la première fois cet être collectif que l’on nomme état ou gouvernement ; l’individu perdit son importance propre , ou , pour mieux dire, il l’échangea contre l’importance qui lui était conférée par le corps auquel il appartenait.
Déjà dans la société des familles, les pères jouissaient de la liberté, du pouvoir et du droit de propriété. Dans la société des ordres régnans ou des sénats, la liberté de chacun des pères forma la liberté civile ; leur pouvoir devint par sa concentration le pouvoir souverain ; enfin leur droit de propriété se transforma dans le domaine éminent ou civil, base du trésor public. La liberté civile pose les principes des droits personnels de chacun des membres d’une société. Le pouvoir souverain établit et régit le droit public. Le domaine éminent constitue la richesse de l’état, et comprend toutes les questions de finances. Tous les états sont en effet fondés sur une certaine liberté, sur une souveraineté quelconque, et sur un patronage exercé par les hommes sur les choses, ce qui n’est qu'une forme du domaine. L’âme de tous les états, aussi bien que de toutes les choses qui sont, c’est V ordre naturel ou éternel.
Mais ce ne fut pas une obéissance volontaire et spontanée aux lois delà raison, qui déterminales pères à se dépouiller d’une grande partie de leur puissance pour en revêtir un corps dont chacun d’eux ne représentait qu’un membre. Ils s’efforcèrent sans doute de se soustraire à une pareille
VRO ET SES OEUVRES
nécessité. Ils combattirent assurément, ils furent plusieurs fois vainqueurs et vaincus ; et lorsqu’ils cédèrent ce fut par l’impossibilité de prolonger la résistance. Quelques traces de ces événeraeus ignorés nous ont été conservées par la mythologie. Ainsi nous savons que les pères combattirent avant de se rendre, parce que Mars est le septième des grands dieux. Nous savons que la religion occupa une place importante dans la constitution de ces premiers états, parce que Vesta, la déesse des cérémonies religieuses, la conservatrice du feu qui embrasa les forêts, est la huitième de ces divinités. Nous savons que les hommes pieux ne se confondirent pas avec les vagabonds réfugiés dans leurs asiles, parce que Vénus, la neuvième des divinités majeures, est la déesse de la beauté civile (par opposition à la Vénus plébéienne qui est la déesse de la beauté naturelle), et qu’elle repousse de ses autels les monstres formés de deux natures diverses, ou les fruits des unions illicites des patriciens et des plébéiennes. L’amour noble ou ailé est le fils de cette première Vénus, parce que chez les pères, l’union légitime des sexes et l’amour qui en résulte, ou qui en est la cause, dépendaient du hasard de la naissance. Nous savons encore que les pères se formèrent en ordres régnans ou en sénats, parce que Minerve est en même temps la dixième des divinités majeures et la déesse des ordres civils. Elle est sortie du cerveau de Jupiter, parce que la mesure de se constituer en ordres ne fut adoptée par les pères qu’ après avoir obtenu des auspices une réponse favorable. Enfin Mercure, le onzième des grands dieux et le protecteur du commerce ou de certains rapports des hommes entre eux , est en outre le messager des dieux, c’est-à-dire qu’il apporte aux plébéiens les concessions faites par les patriciens.
Ce nouvel état de choses constitue la troisième époque des temps obscurs. Les pères composaient le sénat, et cette union des pouvoirs fut depuis représentée par la lyre d’Or-
LXXXIl INTRODUCTION.
phée, d’Amphion, etc. Les plébéiens toujours mécontens et agités, mais soumis , avaient reçu communication du domaine bonitaire, dont ils jouissaient moyennant le paiement de la dîme d’Hercule. Hercule était en effet le type ou le représentant des plébéiens. Ses douze travaux sont l’expression de la constitution successive de la société. Hercule et les douze divinités majeures occupent chronologiquement une seule époque, parce que Hercule représente l’humanité se développant à l’aide des institutions, dont les douze grands dieux sont les symboles. Vico explique d’après ce système chacun des travaux d’Hercule. Si chaque nation possède dans ses annales un personnage correspondant à l’Hercule des Grecs, et si Vairon a compté jusqu’à quarante Hercules, c’est que toutes les nations ont eu les mômes commencemens, et ont considéré leurs origines avec le même esprit.
Ces états, composés de sénats dont l’entrée n’était acquise que par le droit ou le privilège de la naissance, ces états, formés d’un petit nombre de citoyens et d’une multitude d’hommes ne jouissant d’aucun droit, ces états, gouvernés par de prétendus interprètes des volontés divines, constituaient des aristocraties théocratiques. C’est là, en effet, selon Vico, la première forme des gouverneraens humains; la seconde est la démocratie, la troisième est la monarchie.
Mais la paix ne saurait jamais s’établir entre deux corps, dont les facultés semblables ne donnent lieu qu’à des droits inégaux. Les révoltes des plébéiens , la résistance et les concessions des patriciens rempliraient de longues pages si nous en connaissions les détails. Les patriciens et les plébéiens formèrent deux corps séparés, ayant chacun ses propres intérêts, son but, son espoir. Les premiers prétendaient tenir du temps et des dieux leurs privilèges; les seconds réclamaient les droits de la nature, car ces sortes de droits ne sont pas ignorés des
VICO ET SES OEUVRES
hommes les plus grossiers. Les pères défendaient leurs avantages comme étant les avantages du pays, et c’est pourquoi le mot patrîa, qui était d’abord res patria, signifiait l’intérêt des pères, tandis que le mot plus moderne de res populica, signifiait l’intérêt du peuple. Quant aux plébéiens , l’aversion qu’ils inspiraient tenait en grande partie à leur qualité d’étrangers ; et en elfet le mot kostis signifia en même temps , étranger et ennemi. Les indigenïti éprouvaient un profond mépris pour les hosies. Le droit des gentes majores succomba dans cette lutte, et fut remplacé par le droit des gentes minores ; c' est-h-dire que le droit cessant de ne concerner que les pères , s’étendit aux affaires de tous : ce fut pendant ces longs combats, que certains pères, plus habiles ou plus forts que leurs collègues, s’élevèrent au-dessus d’eux et prirent le titre de rois. Il faudrait, pourtant, se garder de croire que ce fut là l’origine de la monarchie. Le roi ne fait pas la royauté , dit Vico. Les premiers rois étaient les chefs de républiques aristocratiques dont eux-mêmes faisaient partie, et au-dessus desquelles ils n’avaient été élevés que dans l’intérêt de ces républiques. Des conflits entre les principaux élémens de tout état, il résulte souvent de pareils états mixtes. Ainsi lorsque le chef d’une aristocratie opprime le corps auquel il appartient et <jui lui a conféré le pouvoir, l’aristocratie se rapproche du peuple, forme un pacte avec lui , et ce pacte devient la base d’un gouvernement mixte composé d'aristocratie et de démoci’atie. La révolution accomplie par Junius Brutus, a été le résultat d’un de ces pactes. Lorsque en se plaçant sous la protection d’un seul, le peuple cherche à se délivrer de la tyrannie d’un corps, le protecteur se change bientôt en maître, et il constitue un gouvernement mélangé de royauté et de liberté populaire. C’est ce qui arriva au peuple romain sous Oc-
INTRODUCTION
tave-Auguste. Mais il est un moyen de reconnaître l’élément dominant ou l’origine de ces gouvernemens ; c’est d'observer à qui appartient l’exercice du pouvoir législatif. Si ce pouvoir est dans les attributions d’un seul homme, la république est monarchique ; s’il est dans les attributions d’un corps , elle est aristocratique ; s’il est dans celles du peuple, elle est démocratique. L’introduction du roi dans les aristocraties, forme le trait principal de la quatrième époque des temps obscurs. La cinquième époque est remplie par les guerres. Il ne faut pas, dit Vico , repousser comme funeste aucun des moyens employés par Dieu pour conduire la nature humaine vers ses brillantes destinées. Quoi de plus triste que la guerre? quoi de plus opposé à l’esprit de la loi chrétienne, de cette loi qui est l’expression humaine de la pensée de Dieu? La guerre est pourtant l’un des instrumens les plus souvent mis en usage par Dieu, et les plus féconds en résultats heureux. La guerre met les peuples en mouvement ; elle leur fait parcourir d’immenses contrées ;~elle leur apprend à connaître mille usages divers; elle renverse et elle efface les frontières, confond les langages et les mœurs ; elle étend les rapports ; elle enfante , qui le dirait? elle enfante de nombreuses amitiés; elle forme des tiens affectueux, car le cœur de l’homme, prompt à échanger le bien pour le mal, mais plus prompt encore à passer du mal au bien , est souvent touché par les maux qu’il vient de causer , et s’attache volontiers à ceux dont il rêvait naguère la ruine et la destruction. Si la paix n’est pas l’inaction, elle est du moins le mouvement régulier qui se répartit dans toutes les choses, et qui n’en favorise ni n’en délaisse aucune. Les moindres intérêts ne sont pas absorbés par les intérêts plus grands ; les principes généraux disparaissent sous leurs applications diverses aux faits particuliers. La guerre est le remède à ces maux. L’homme retrouve son activité pour la diriger vers un but
VICO ET SES CEDVEES
qui n’est pas le sien propre, mais celui de l’association dont il fait partie. Il se dévoue, et par cela seul il s’élève. Parvenu chez les hommes qu’il veut combattre, il y. trouve partout les mêmes idées, les mêmes principes, les mêmes lois ; il y trouve aussi des différences , mais elles sont peu importantes, comparées aux ressemblances. 11 apprend à faire cas de ces pensées communes sur lesquelles tous les hommes s’entendent , en même temps qu’à connaître ce lien fraternel qui les unit tous. Les droits particuliers sont détruits par les guerres, et le droit général est rétabli.
Romulus ne doit pas être considéré comme l’un des pères de ces temps obscurs, ni même comme l’un de ces sénateurs qui usurpèrent pour la première fois le pouvoir souverain. L’Italie était peuplée par les Étrusques dont la civilisation, venue d’Égypte, comptait plusieurs siècles. Neptune est le dernier des douze grands dieux, parce que les premières nations habitèrent l’intérieur des terres et furent méditerranéennes, selon l’expression de Vico. Ce ne fut qu’à une époque bien postérieure aux événemens par nous retracés que, poussés par la curiosité ou se trouvant trop à l’étroit dans leurs terres, les peuples s’éloignèrent de leurs demeures et arrivèrent aux bords de la mer, dont la vue les saisit subitement d’effroi. Il fallut bien du temps avant que la pensée de traverser ces mers ou ces océans (car c’est ainsi qu’ils les appelaient) et d’aller à la recherche de nouveaux rivages, pénétrât dans l’esprit de ces peuples. Si donc Romulus a trouvé en Italie la civilisation étrusque florissante, si les Étrusques sont une colonie égyptienne venue par mer de l’Égypte, il faut supposer bien des siècles entre le pouvoir monastique des pères de famille et la fondation de Rome.
Selon Vico, les Égyptiens, les Chaldéens et les Scythes sont les trois peuples dont tous les autres sont sortis. Les Scythes, les plus anciens de tous, sont la souche des Thraces, des Germains, des Parthes, des Vandales, des
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Goths, des Hérules, des Longobards, des Tusci, des Tartares, des Orientaux, des Chinois et des Américains. Les Chaldéens sont les nobles ou les patriciens de cette nation dont les plébéiens s’appelaient Assyriens. La conquête de la Chaldée par les Assyriens n’est pas autre chose que la révolte victorieuse de certains plébéiens, contre les patriciens qui les opprimaient. Si les Chaldéens ont toujours été considérés comme les maîtres de la magie et de l’astrologie, c’est qu’on n’a pas cessé de les regarder comme un type des patriciens, qui possédaient seuls le privilège des sciences oc— cultesou divines, telles que l’astrologie et lamagie. Zoroastre, nous dit Vico , est le caractère fantastique de ces contemplateurs des astres, qui prétendaient y lire la consécration de leur autorité. Zoroastre serait pour les Chaldéens ce qu’est Hercule ou Mercure pour les peuples venus de l’Égypte, et c’est pourquoi Vico prétend découvrir dans l’histoire cinq personnages du nom de Zoroastre, c’est-à-dire à peu près autant qu’il y a de peuples descendus des Chaldéens. Ninus est au contraire le type des plébéiens révoltés qui détrônent les Zoroasires ; et l’établissement de 1a monarchie de Ninus est pour Vico le commencement de l’histoire certaine (de l’histoire appuyée de documens) , ou la clôture des temps obscurs, parce qu’il est la fin du régime aristocratique ou héroïque des Chaldéens, et le signe de l’admission des hommes dans les affaires de l’humanité.
J’ai déjà eu l’occasion de relever l’eireur historique et étymologique de Vico au sujet des deux Zénon ; j’ai le regret de dénoncer aussi la fausseté de ses hypothèses sur Zoroastre et sur Ninus. Peut-être Vico avait-il puisé dans quelque vieux livre l’hypothèse des cinq Zoroastres. Il est vrai Iju’outre le grand Zoroastre venu bien des siècles après Ninus, les annales des anciens peuples de cette partie de l’Asie laissent apercevoir confusément un premier prophète beaucoup plus ancien que l’auteur du Zend
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Avesta. Peut-être Vico avait-il entrevu ce fait, qui lui avait semblé suffisant pour en tirer ces conclusions étranges : 1® que Zoroaslre était un caractère fantastique des contemplateurs d’astres, ou des patriciens des différons peuples sortis des Chaldéens. 2® Que tous les Zoroastres avaient vécu onze cents ans avant Ninus. Quant aux Égyptiens , moins anciens, selon Vico, que les Scythes, et même que les Chaldéens auxquels ils devaient les élémens de plusieurs sciences, ils ont été les fondateurs des civilisations étrusque et grecque.
■ Dans la question de l’unité de la race humaine, Vico s’appuyant aux livres sacrés de l’Ancien Testament, avait dépassé le dix-huitième siècle et avait atteint la réaction partielle qui se fait aujourd’hui. L’esprit de Vico se plaisait trop aux systèmes, pour ne pas rattacher à chacun de ceux qu’il adoptait ou qu’il composait, les événemens dont il prenait connaissance. Vico avait lu quelque part ce fait bien connu aujourd’hui , d’une population sauvage qui , pour orner la tête des enfans et des jeunes gens , la comprimait fortement avec des bandes , si bien que les crânes demeuraient à tout jamais déprimés , et qu’au bout d’un certain temps , les enfans venaient au monde avec le crâne naturellement conformé comme le crâne violemment déprimé de leurs pères. Vico n’ajoute pas que cette peuplade à tête allongée devint en peu de temps incapable de se gouverner, et qu’elle fut obligée de se donner pour roi un prisonnier fait à la guerre, c’est-à-dire un étranger à tête ronde. 11 conclut aussitôt de ce fait, que la nature humaine est susceptible de modifications graves et dépendantes de la volonté de l’homme. Ce fut en s’accoutumant à la vue de ces crânes allongés, en les admirant, en réfléchissant au bonheur d’en voir de semblables à leurs enfans, que ces sauvages arrivèrent à mettre au monde des hommes aussi difformes que ceux depuis longtemps soumis à un procédé artificiel. Si la
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forme humaine s’est pliée à ce changement, c’est qu’elle n’est pas définitivement arrêtée, c’est qu’elle dépend de cette forme supérieure et incorporelle, de ce point métaphysique, de cette vertu d’extension qui est elle-même un mode de la Divinité , qui est avide de matière comme la matière est avide de forme , qui l’attire , l’absorbe et lui donne une existence particulière ; de ce principe intermédiaire enfin qui habite en nous sous le nom d’animu*. Ce serait donc notre esprit ou notre volonté dont nous pouvons toutefois ne pas avoir conscience, ce serait l’animiM, et quelquefois même seulement l’anima, qui présiderait à notre création, qui appellerait la matière, et qui la disposerait à son gré autour de lui ou autour d’elle. Pourquoi la même loi ne pourrait-elle pas s’appliquer à la couleur? Pourquoi exiger un premier homme noir, un premier homme rouge, un fondateur primitif de toutes ces races diverses qui couvrent aujourd’hui la terre? Ne voyons-nous pas dans les plus anciennes peintures le visage des dieux , et plus tard des saints, représentés d’une couleur noire? Le noir ne pouvait-il pas être tenu comme une couleur sacrée, et dès lors n’était-il pas naturel aux parens de souhaiter à leurs enfans cette belle couleur des dieux? Mais pourquoi, pouvait-on demander à Vico, pourquoi la çouleur noire, qui est sans contredit la moins agréable à la vue, pourquoi la couleur des ténèbres était-elle considérée comme la couleur sacrée? Vico aurait peut-être répondu que les premières images des dieux étant des statues grossières taillées dans le bois, elles prenaient en peu de temps une couleur noire, qui fut bientôt attribuée aux originaux mêmes de ces portraits, c’est-àdire aux dieux.
Vico n’admet donc qu’une seule espèce humaine sortie tout entière d’Adam, établie d’abord dans la iMésopotamie, et se répandant de là dans l’Asie , dans l’Europe et dans l’Afrique par l’Arabie et l’Égypte. Quant aux Américains, il
VICO ET SES OEUVRES. LXXXIX
les fait descendre des Scythes, mais il n’explique pas comment eut lieu cette migration. Tout en admettant les longues courses vagabondes de ces premiers hommes encore complètement sauvages, Vico conteste aux peuples établis dans des demeures fixes et chargés de familles, la disposition à entreprendre sciemment de grands voyages. Le premier coup de tonnerre qui arrêta les hommes, ne se fit pas entendre avant que la plus grande partie de la terre fût habitée. Mais à peine l’idée de la Divinité et la crainte des châtimens se furent-elles emparées de l’esprit des hommes, que leurs courses cessèrent pour ne recommencer que beaucoup plus tard, à l’époque de Mercure et de Neptune, le onzième et le douzième des dieux majeurs, c’est-à-dire, à la fin des temps obscurs. Mais comment se fait-il, se demande Vico, comment se fait-il que les plus anciens monumens grecs nous aient conservé le nom de contrées fort éloignées de la Grèce, et telles que l’Hespérie, la Scythie, la Mauritanie, le Pont, etc. ? La réponse que Vico fait à ces objections dénonce en lui la présence d’un génie supérieur. Les Grecs, dit-il, ne connaissaient au commencement que leur propre pays et les terres qui l’environnaient : et ce fut à ces terres qu’ils donnèrent les noms qui convenaient à leur position géographique, mais dont les étymologies nous échappent quelquefois. Toute mer était désignée, avons-nous dit, sous le nom pompeux d’océan , et c’est pourquoi nous voyons souvent le nom d’océan figurer dans les anciens écrits des Grecs. La Scythie d’Anacharsis était la partie septentrionale de la Grèce ; l’Hespérie, la partie où l’étoile du soir paraissait d’abord, c’est-à-dire, la partie occidentale de la Grèce; la Mauritanie était la Morée ; et les habitans de la Morée sont précisément ces Maures blancs dont certains anciens auteurs nous entretiennent avec étonnement. Le Pont était d’abord cette partie de l’Asie-Mineure située entre le Bosphore et la Mer-Noire ou le Pont-Euxin; plus tard les Grecs,
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ayant navigué sur cette mer, donnèrent le nom de Pont au royaume situé à l’extrémité opposée du Pont-Euxiu. C’est ainsi que franchissant de tous côtés les frontières de la Grèce, ils transportèrent aux pays éloignés le nom des provinces grecques dans la direction desquelles ils se trouvaient. Le pays placé au midi delà Grèce devint la grande Mauritanie. L’Italie qui fut aussi la grande Grèce, porta un jour le nom d’Hespérie, parce quelle était à l’occident de la Grèce ; mais ce nom passa dans la suite à l’Espagne, parce que celle-ci était encore bien plus occidentale que l’Italie. LaScythiede même, se trouva être cette immense contrée du nord d’où sont sortis tant de peuples divers. Vico entre à ce sujet dans des détails au milieu desquels il ne s’égare pas, guidé qu’il est par sa merveilleuse pénétration, et dédaignant celte fois le dangereux secours de la fausse science à laquelle il s’abandonne trop souvent.
Nous n’avons eu jusqu’ici que les préludes de la civilisation ; nous n’avons parcouru que les temps obscurs ; nous n’avons examiné que le domaine bonitaire; les documens sur lesquels s’est appuyé Vico ont été certains récits mythologiques, et la nature même de l’homme , nature qui refuse les fruits de l’âge mur au commencement de la vie. Mais n’existe-t-il donc sur cette première époque d’autres documens que ceux-là? Les philosophes n’ont-iispas donné aux fables de la mythologie de savantes explications?
Les divinités antiques n’étaient-elles pas toutes des sjtiiboles des forces de la nature ? Le mariage de Junonet de Jupiter, par exemple, ne représente-t-iJ pas l’union de l’air et de l’éther ? N’avons-nous pas l’histoire des temps anciens delà Grèce dans les chants du vieil Homère? Ne savons-nous pas que Pythagore , qu’Hérodote, ont accompli de grands voyages? Ne coimaissons-nous pas Thisloire des commencemens de Rome par les récits de Tite-Live et de Denys d’Halicamasse , ainsi que par les restes de la loi des Douze-Tables ?
VICO ET SES OEUVRES
Vico affirme hardiment qu’il n’existe pas en effet de documens écrits sur l’histoire des temps obscurs. Il persiste à lire cette histoire dans les fables de la mythologie , et il refuse de croire que des hommes tels que ceux dont nous avons parlé jusqu’ici, pussent abstraire les forces de la nature et en composer des êtres ou des divinités. Quant aux documens écrits d’Homère , d’Hérodote , de Tite-Live et de Denys d’Halicamasse , Vico se prononce à leur sujet avec une heureuse témérité, qui paraîtra inconcevable si l’on réfléchit aux immenses progrès que les sciences historiques et philologiques ont faits depuis lui, et aux ressources dont son esprit devait être doué pour pouvoir suppléer à l’insul’flsance des moyens scientifiques de son temps. Comment Homère aurait-il composé deux poèmes si différens l’un de l’autre, dont le premier a pour héros le plus violent, le plus brave et le plus franc des hommes , et le second le plus prudent , le plus habile , le plus dissimulé ! Pourquoi l’époque et la ville natale de cette gloire de la Grèce ancienne, seraient-elles demeurées cachées aux hommages impatiens de la postérité ? Si l’époque à laquelle Homère a vécu est trop reculée pour que nous puissions lui demander des renseigneraens précis sur le plus célèbre des hommes, comment osons-nous nous flatter de posséder les œuvres mêmes de cet illustre inconnu? Et pourquoi les plus grands hommes et les événemens les plus importans ne laissentils dans l’antiquité que des traces incertaines ? N’est-ce pas à la pauvreté des monumens qu’il faut imputer cet oubli, et cette pauvreté n’a-t-elle pas sa source dans l’ignorance des premiers peuples, qui ne prennent aucun souci de perpétuer le souvenir des événemens généraux. Or le peuple qui aurait conservé les poèmes d’Homère n’aurait rien négligé de ce qui concernait Homère lui-même. Et d’ailleurs Homère n’eût pas produit ces poèmes , au milieu d’un peuple incapable de garder de lui aucun souvenir.
INTRODUCTION
Mais si Homère n’a pas vécu, ses poèmes existent du moins; que sont -ils? que signifient-ils?
Il est important de ne pas oublier les principes établis par Vico au sujet du développement de rhuraanité et de l’origine du langage. L’humanité, a dit Vico, procède dans sa marche, comme l’homme dont elle est la multiplication. L’enfant ne parle pas en naissant.Les premiers hommes abandonnés <à eux-mêmes ont été muets. L’enfant parle en bégayant: il ne prononce que des monosyllabes souvent répétés , il s’aide en chantant et en gesticulant. Le premier langage des hommes est monosyllabique, quelquefois imitatif, il est débité en sons cadencés, accompagnés de mouvemens expressifs. C’est là l’origine du vers , du chant et de la danse. Les gestes des enfans correspondent aussi aux hiéroglyphes des anciens pères. Mais le rapport s’étend au-delà de ces démonstrations extérieures , il s’étend à l’esprit. Nous avons déjà remarqué le fréquent usage des figures de rhétorique fait par les enfans , et nous avons établi que la faculté de l’esprit humain qui demeure le plus intimement liée aux sens et qui en dépend le plus, la faculté qui est par conséquent la première à se développer, celle qui est plus spécialement l’apanage des enfans et des femmes, c’est l’imagination. Or l’imagination étant la source de toute poésie , c’est sous une forme poétique que les pensées humaines ont dû d’abord se produire. Les poètes de ces premiers temps ne se livraient pas à de longues études ; ils n’examinaient pas leur vocation , ils n’attendaient pas l’inspiration, ils no visaient pas à l’effet , et ne choisissaient pas leurs sujets. Ils racontaient les événemens qui les avaient frappés, soit pour demander du secours dans le danger, soit pour avertir ceux qui allaient s’y exposer, soit enfin pour satisfaire à ce besoin éternel éprouvé par toutes les créatures intelligentes, de communiquer à d’autres leurs propres impressions. Dans ces récits , les premiers hommes employaient
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VICO ET SES OEUVRES
ce langage cadencé qui rendait plus facile l’émission des paroles ; ils suppléaient par le geste , par l'expression du visage et par les sons imitatifs, ou par les images, à la pauvreté de leurs idiomes; le désordre de leurs idées leur faisait prendre quelquefois le tout pour la partie, ou la partie pour le tout, l’effet pour la cause, ou la cause pour l’effet ; enfin ils attribuaient aux objets extérieurs, la vie et les facultés dont eux -mêmes étaient doués. N’en déplaise aux poètes de nos jours, c’était là de la poésie, parce que ce ne pouvait être de la prose. — Quelques-uns de ces récits , les plus intéressans peut-être, se conservèrent dans la mémoire des hommes qui les transmirent à leurs descendans. La curiosité est un des pencbans de la nature humaine, et celui qui est capable de satisfaire la curiosité d’autrui acquiert tant (d’importance aux yeux de tous , que sa position sociale devient bientôt un objet d’envie. C’est pourquoi il y eut toujours des conteurs et des auditeurs. Chacun peut faire partie d’un auditoire, mais l’office de conteur exige une mémoire heureuse et exercée. Ces conditions se trouvaient communément chez les aveugles, dont l’infirmité s’opposait aux distractions et à l’activité. Ces conteurs, ces aveugles étaient les rapsodes , qui parcouraient toute la Grèce, exposant et défigurant les traditions anciennes, jusqu’au jour où un puissant ami des lettres imagina de recueillir ces chants, de les confier à l’écriture alors découverte, et les attribua à un Homère, c’est-à-dire à un aveugle comme les rapsodes l’étaient tous, dont la ville natale ne peut jamais être découverte, parce que toute la Grèce avait fourni son contingent de rapsodes et de poésies , dont l’époque demeura toujours un mystère parce qu’elle embrassait tous les temps obscurs. L’Iliade est un recueil d’histoires trèsanciennes dans lesquelles lesDieuxsont représentés comme des hommes brutaux et grossiers, violons et (luelqucfois généreux, tels qu’étaient les hommes dans l’enfance de l’hu-
INTRODUCTION
manité. L’Odyssée au contraire nous peint des mœurs plus raffinées, des caractères prudens et rusés, des habitudes de dissimulation et de fausseté qui conviennent aux hommes d’un âge mûr. Achille est le héros de l’Iliade ; Ulysse est celui de l’Odyssée ; et cela seul indique bien des siècles écoulés entre ces deux poèmes. Les fables traversent aussi trois époques. Dans la première elles sont rapportées avec exactitude par les témoins des faits ; dans la seconde elles sont dénaturées par ceux qui les ont reçues de seconde main; dans la troisième enfin les faux récits donnent lieu à de fausses interprétations. Les rapsodes homériques appartiennent à la troisième de ces époques.
La marche de la poésie lyrique et dramatique peut être retracée aussi bien que celle de la poésie épique. Il y eut deux sortes de poètes lyriques. Les premiers chantaientles louanges des dieux ; les seconds celles des héros fils de ces mêmes dieux. Mais il y eut trois sortes de poésie dramatique. A l’époque de l’asservissement complet des plébéiens, et lorsque les fruits des unions passagères et illégitimes des nobles et des serviteurs étaient représentés comme des monstres formés de deux natures diverses , les hommes imaginèrent de placer pour leur amusement dans la bouche de ces êtres à double nature appelés satyres, àcause du mélange dont ils étaient composés, des discours ridicules, accompagnés de gestes plaisans. Ce furent les premières satires composées par Thespis, dit-on. Plus tard on préféra représenter des événemens sérieux ou comiques, ayant toujours pour héros des personnages vivans et connus. C’était l’époque de l’écriture symbolique et du premier droit civil. Le sujet était véritable , mais les applications que l’on en faisait étaient arbitraires. Le chœur représentait le public, qui discutait et donnait son avis sur des matières à lui bien connues. Mais le triste résultat des plaisanteries d'Aristophane amena une
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révolution dans l’art dramatique. Les personnages vivans furent exclus de la scène, elles morts illustres jouirent bientôt du même privilège. L’intérêt sérieux ne s’ attachant guère à des inconnus, la tragédie dont le but est d’exciter l’intérêt, tomba nécessairement. La comédie qui présente plutôt des caractères que des événemens, peut fort bien ne mettre en jeu que des sujets imaginaires, pourvu que ces sujets ressemblent à la réalité. Si j’assiste au développement bien suivi d’un caractère, quel qu’en soit le représentant, je me déclare satisfait ; mais si l'on déroule devant moi des événemens dont la fausseté m’est connue , je demeure complètement indifl’érent et par cela même ennuyé. La comédie resta sous le nom de comédie nouvelle. Seulement le chœur disparut, parce que le public n’avait plus rien à dire sur des faits supposés, c’est-à-dire inconnus.
Jusqu’ici Vico a traité de l’enfance de l’humanité, ou des temps obscurs, et ses sources ont été la nature humaine, les fables, et certaines traces de l’origine du droit que l’on aperçoit encore dans le droit même. 11 va désormais se trouver plus riche endocumens. L’histoire des temps héroïques, c’est-à-dire l’histoire de la société des héros ou des nobles, l’histoire des gouvernemens aristocratiques, se retrouve tout entière dans le droit romain, rendu jusqu’ici incompréhensible par les travaux fastidieux des interprètes et des jurisconsultes. C’esl donc dans le droit et non dans les historiens qu’il faut chercher l’histoire, car Tite-Live et Deuys d’Halicarnasse n’ont écrit que des romans.
Romulus est un roi aristocratique ; ce n’est pas un monarque, c’est-à-dire le chef d’une monarchie , c’est un membre ambitieux d’un sénat, ou pour mieux dire, luiniôme n’a pas siégé parmi ses égaux avant de s’élever audessus d’eux. C’est bien lui qui a fondé la société romaine, et celle-ci n’a pas passé par toutes les phases ordinaires (lu développement des nations.
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XCVI INTRODÜCTION.
Romulus appartenait à la ville d’Albe, et il connmssaitla civilisation des Étrusques qui, après avoir parcouru les différentes époques dont se composent les temps obscurs, étaient retombés à la suite des guerres dans les gouvernemens tbéocratiques et sous le droit général ou naturel. Ce fut dans la ville d’Albe que Romulus conçut et nourrit ses vastes projets. Accompagné d’un petit nombre d’hommes déterminés comme lui , il quitta la terre natale et alla fonder une société dont il se déclara le chef, invitant à se joindre à lui, tous les esprits téméraires et aventureux , tous les cœurs détachés et indilîérens qui préféraient à une paix obscure et tran(piille, les combats, le mouvement et les chances de la fortune. Son entreprise eut le succès que chacun sait, et les fondemens de la maîtresse du monde furent posés. Les premiers compagnons de Romulus au nombre de deux cents composèrent le sénat ; ceux qui vinrent chercher un refuge dans le Latium ou pays caché, dans le lucus ou clairière ouverte au milieu des bois, furent presque tous traités en esclaves, c’est-à-dire qu’ils obtinrent les droits accordés à cette époque aux esclaves, et qui consistaient dans la jouissance de certains produits des champs. Romulus et ses compagnons étaient les prêtres armés ou les Quirites qui gardaient leurs privilèges, comme les anciens Curètes de la Saturnie avaient gardé Jupiter enfant. Ces privilèges consistaient dans le droit des auspices, qui comprenait tous les autres droits, à cause des cérémonies religieuses dont tous les actes publics et privés étaient accompagnés. Les successions, toutes d’abord ab intestat, ne furent que. lentement modifiées par les lois testamentaires, dont l’action demeura longtemps paralysée par les mesures restrictives que les législateurs accumulaient sans cesse afin de s’opposer au déplacement des fortunes. Le droit de faire les lois et de les appliquer, bien plus, le droit de les connaître, le droit de porter les armes, le droit de servir les
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Dieux et de s’entretenir avec eux, le droit de contracter des mariages solennels, de tester et de posséder ; tous ces droits étaient concentrés dans le corps alors peu nombreux de la noblesse, et plusieurs de ces droits subsistaient dans chacun des individus qui composaient ce corps. Les plébéiens cultivaient les champs de leurs maîtres à la condition d’en tirer ce qui était nécessaire à leur propre existence; ils suivaient leurs maîtres à la guerre, ils ne contractaient que des unions naturelles; la loi ne consacrait pour eux aucun lien du sang; le recours aux Dieux leur était interdit aussi bien que le recours aux lois. Cet état de choses dura jusqu’à Servius Tullius, qui, en créant le cens, fit des richesses la base de la puissance. Jusque-là tout le peuple romain, c’est-àdire tous les nobles, avait Concouru également à la confection des lois et à la nomination des magistrats. Servius Tullius répartit le peuple romain en six classes, d’après la valeur de leurs biens. C’était une somme déterminée qui conférait le droit de voter, ce n’était pas le titre de citoyen romain. Ainsi, la première classe était composée des citoyens les plus riches, et la dernière des citoyens les plus pauvres. Chaque classe était subdivisée en centuries, dont chacune exprimait collectivement l’avis des membres qui la composaient. La première classe contenant les citoyens les plus riches comptait cent centuries, la dernière n’en comptait qu’une ; et pourtant, à Rome comme ailleurs, les riches n’étaient pas plus nombreux que les pauvres. Il semble donc évident que les centuries représentaient non pas un nombre d’individus, mais une valeur pécuniaire, et que le rôle de la centurie était fermé, lorsque les patrimoines des citoyens qui déjà y étaient inscrits formaient la somme déterminée par le législateur. De cette manière les riches comptaient plus de voix que les pauvres, puisqu’ils représentaient de plus fortes sommes. Mais une autre circonstance ajoutait encore à l’importance de la richesse. Les délibéra-
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INTRODUCTION
tions étaient prises à la majorité des centuries, et non pas à celle des individus ni des classes. Or chaque centurie étant composée d’un fort petit nombre de riches citoyens ou d’une multitude de pauvres, il en résultait nécessairement que la multitude des uns équivalait au petit nombre des autres. Cette mesure déplut aux anciens nobles dont la fortune était médiocre; elle plut à ceux qui avaient augmenté la leur ; elle favorisait les chefs des familles nobles, et nuisait à la considération de leurs descendans ou collatéraux; mais les plébéiens n’en éprouvèrent ni dommage ni utilité.
Presque tous ces rois aristocratiques , se plurent à la guerre et la firent avec succès. C’était dans les guerres que les plébéiens acquéraient une certaine importance , parce que la fortune des armes dépendait en grande partie de leur courage et de leur bonne volonté. Ils découvraient d’ailleurs, dans les pays conquis et civilisés antérieurement à la fondation de Rome , des mœurs plus douces et des coutumes plus libérales , qu’ils eussent échangées volontiers contre celles de leurs maîtres. D’autre part les peuples vaincus qui portaient le nom d’Aostes, prenaient celui d'aswciés commun aux plébéiens de Rome , mais ils conservaient quelques uns des droits dont ils avaient joui avant leur défaite. Ces peuples formaient comme un intermédiaire entre les citoyens romains et les esclaves , et cet intermédiaire se subdivisait en plusieurs degrés. Vico néglige de donner sur eux, aussi bien que sur l’ordre équestre, des détails suffîsans.
La communauté des privilèges n’est pas une source de rapports bienveillaiis et aftèctueux, car les âmes avides et exigeantes ne sont pas satisfaites, à moins qu’elles ne se voient entourées d’êtres inférieurs. Le corps des privilégiés ou des sénateurs était sans cesse déchiré par les dissensions et les discordes; et le chef qu’il se donnait devenait bientôt un chef de parti . T arquin le Superbe voulut rabaisser l’orgueil des sé-
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nateurs, etil opprima les sénateurs eux-mêmes. L’histoire de Junius Brutus quoique connue est mal comprise. On regarde Brutus comme le défenseur des libertés populaires, et des doctrines d’égalité et de fraternité, qui ont décoré depuis le langage de tous les ennemis de la tjTannie : on se trompe grossièrement. Brutus ne prenait aucun souci du sort desplébéiens. Membre du corps privilégié, noble et de famille sénatoriale, ce tut la cause du sénat qu’il embrassa contre le cbefde celui-ci. Après la fuite de Tarquin, il n’introduisit dans la constitution d’autre changement que la substitution de deux roisannuels,nommés consuls, aux rois à vie qui avaient abusé de leur pouvoir. Ce changementne portait aucune atteinte à la constitution aristocratique de Rome, puisque Sparte, la plus aristocratique des anciennes républi(|ues, était gouvernée par deux rois à peu près semblables. Seulement , la cruauté de T.nrquin ayant éclairci les rangs des sénateurs, Brutus se vit forcé d’appeler dans le sénat de nouveaux personnages. On a longtemps supposé que Brutus choisit ces sénateurs parmi les plébéiens enrichis; mais Vico n’admet pas que les plébéiens fussent alors en position d’acquérir des richesses et d’être élevés à de pareils honneurs. 11 ne nous indique pas les moyens employés par Brutus pour reconstituer le sénat, mais on peut croire qu’il y introduisit quelques étrangers, appartenant à cette catégorie des peuples vaincus qui jouissaient des droits de citoyens romains, et les chefs de certaines familles sorties et détachées des anciennes souches.
Spectateurs désintéressés de ces luttes, les plébéiens essayèrent aussi de secouer le Joug qui pesait bien plus lourdement sur eux que sur les sénateurs. Leur retraite sur le Mont Aventin leur obtint la nomination des tribuns, magistrats institués expressément pour protéger les intérêts populaires. Ils exigèrent aussi qu’on leur fît remise de leurs dettes, et ils furent satisfaits également sur ce point, quoique
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le droit d’emprisonner les débiteurs plébéiens fût conservé aux créanciers patriciens.
Les tribuns réclamaient l’abolition des privilèges , les patriciens la conservation des coutumes et des lois. La guerre civile ou la formation d’un nouveau droit protecteur des intérêts divers pouvaient seules décider la question. Tous les historiens, à partir de Denys d’Halicarnasse, racontent que le sénat envoya une ambassade dans les différentes villes de la Grèce, pour en étudier et en emprunter les lois; que ces ambassadeurs voyagèrent pendant trois ans; qu’ils séjournèrent surtout à Athènes , et qu’ils en rapportèrent à Rome les lois de Solon , qu’Hermodore d’Éphèse traduisit. Vico se prononce résolument contre cette opinion. Est-il possible, s'écrie-t-il, que ces mêmes Romains auxquels la ville de Tarcnte était encore inconnue , fussent si parfaitement informés non seulement de l’existence des villes grecques, mais de leur histoire, de leurscoutumesetdelasupériorité de leur civilisation ? Est-il naturel d’aller chercher des lois à la distance de quelques centaines de lieues?comme si les lois composées pour un peuple pouvaient être heureusement transportées à tous les autres. El pourquoi cette supposition? Serait-ce que la loi des Douze-Tables n’est qu’une reproduction du code athénien? Mais d’abord, ce code athénien nous manque, et nous n’avons que des lois qui en déi’ivenf ; quant aux lois des Douze-Tables , il ne nous reste aussi que des lois qui en dérivent, ou des fragmens. Et les dispositions contenues dans ces fragmens , sont-elles identiques avec ce que nous savons des lois athéniennes? 11 s’en faut de beaucoup. La constitution romaine acquit à cette époque une certaine conformité avec la constitution athénienne, mais cette conformité était dans la nature même des choses, comme la conformité (jue l’on peut aisément remarquer entre la constitution romaine sous les rois et la constitution de Sparte. Les rapports entre Rome et Sparte dépendaient de la constitution aris-
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tocratique de ces deux pays, de même que les rapports postérieurs entre Rome et Athènes dépendaient de la constitution démocratique d’Athènes et de Rome. Les Douze- Tables contiennent des lois générales et des lois particulières. Les premières conviennent à toutes les républiques démocratiijues; les secondes n’ont aucune analogie avec les lois athéniennes, et ne peuvent trouver leur application que dans la société romaine. Qu’est-ce d’ailleurs que ce Grec Hermodore dont l’intervention eut été nécessaire pour mettre les lois athéniennes à la portée des Romains? Et est-il probable que ces députés romains aient voyagé en Grèce pendant trois ans, sans en savoir la langue, et en aient rapporté des lois dont ils ne comprenaient pas la signitication? Vico s’élève éloquemment contre de pareilles assertions, mais il reconnaît que les magistrats romains nommèrent véritablement des députés qu’ils chargèrent d'étudier les droits étrangers ; il admet même le départ de ces députés, tout en ajoutant qu’ils n’exécutèrent pas leur voyage et qu’ils rentrèrent trois ans plus tard à Rome, y rapportant des projets de lois qu’eux-mêmes auraient rédigés. Or, est-il présumable que des ambassadeurs partis pour aller visiter les pays étrangers, soient demeurés pendant trois ans aux portes de Rome sans que personne en conçût le moindre soupçon ; qu’interrogés à leur retour par tous ceux que ce voyage intéressait, ils n’eussent pas ti-ahi leur feinte? Cette hypothèse semble aussi inadmissible que celle dont s’indigne Vico ; mais l’erreur quelle renferme est moins importante , puisque le point principal de la question porte sur l’origine de la loi des Douze-Tables, et qu’en contestant l’origine athénienne, Vico a protesté contre l’erreur. Peu importe la manière dont il a répondu aux objections que l’on élevait contre la vérité.
La loi des Douze-Tables accordait aux plébéiens le domaine quiritaire des champs et d’autres avantages, mais
ClI l.NTRODLCTIOS.
elle leur refusait la célébration des noces et le droit de tester. Cette concession était donc illusoire parce que l’impossibilité dans la(iuelle ils se trouvaient de se constituer légalement une famille et de disposer arbitrairement de leurs biens après leur mort , bornait à la durée de leur vie leur droit de propriété : trois ans leur suffirent pour s’apercevoir que leur condition n’était guère modifiée; de nouvelles révoltes amenèrent de nouvelles conquêtes, et le droit du connubium leur échut enfin avec la communication des auspices. L'histoire de Rome depuis Juni us Brutus jusqu’aux empereurs, n’est que le tableau de ces luttes incessantes au moyen desquelles les plébéiens, qui formaient une espèce de bétail, devinrent, par des victoires successives, les maîtres absolus de l’empire. Dès Finstant où la communication des auspices et l'admission aux magistratures furent de droit commun, Rome se transforma en république démocratique, c’est-à-dire qu’elle passa de l’enfance à la jeunesse, du gouvernement divin ou héroïque au premier gouvernement humain, du gouvernement établi sur la force, au gouvernement qui accorde un libre exercice à toutes les facultés, à tous les droits. L’aristocratie correspond à la puissance du corps, la démocratie à la puissance de l’âme ou à l’égalité. L’esprit humain marche du particulier au général. Il a commencé par la famille; puis est venue la cité : voici le peuple ; la nation et l’humanité paraîtront en dernier lieu.
Le droit romain subit l’influence de cette révolution. Pendant le règne de l’aristocratie les lois avaient été peu nombreuses , parce qu’étant secrètes , on pouvait supposer des lois, lors même qu’elles manquaient, et l’application en était laissée au législateur. Quant aux peines , elles étaient trèssévères, en tant que le condamné n’avait aucun recours à exercer contre elles ; et il ne pouvait on être autrement, puis(|ue le pouvoir législatif et exécutif était concentré dans
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