‹ La science nouvelleChapitre 9 sur 106 · CII.\PITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CII.\PITRE PREMIER

Fxiilication Ho la Table ebroimlogiqiic, Hans laquelle on passe en revue, les malières.

Celte table chronologique nous montre le monde des nations anciennes occupé , depuis le déluge universel jusqu’il la seconde guerre punique , par les Hébreux, les Chaldéens, les Scythes , les Phéniciens, les Égyptiens, les Grecs et les Romains. Chez tous ces peuples , et pendant tout ce temps , nous voyons apparaître des hommes et des événemens extraordinaires, auxquels les érudits ont assigné une patrie et des époques déterminées. D’un côté, ces hommes n’ont pas vécu et ces évé • nemens ne sont pas arrivés dans le temps et dans les iiexix où ils ont été placés, et il est même quelquefois impossible de constater leur existence; d’autre part, nous voyons sortir des épaisses ténèbres oii ils ont été ensevelis jusqu’à présent , des hommes supérieurs et des événemens irnportans qui ont

2 I.tV. I. — DE I.’ÉTAItI.!SSEMENT DES PIUNCIPES.

amené de grandes révolutions humaines. Voilà ce que nous nous proposons de démontrer dans ces notes, afin de prouver que Vorigine des nations est inconnue et que leurs commencemens sont incertains.

Ces notes seront entièrement opposées au canon chronologique égyptien y hébreu et grec de Jean Marsham, dans lequel on s’est efforcé de prouver que les Égyptiens devancèrent toutes les autres nations du monde dans la civilisation et dans la religion; que leurs rites sacrés, aussi bien que leurs règlemens civils, furent transportés chez les autres peuples et se trouvèrent enfln , moyennant quelque léger changement , adoptés par le peuple hébreu. Spencer, dans sa dissertation de Urim et Thummim, paraît partager cette opinion, lorsqu’il dit qiœ les Israélites avaient appris des Égyptiens la science des choses divines, au moyen de la 'cabale sacrée. Heume , de même, dans son ouvrage sur l’Antiquité de la philosophie des barbares (liv. I, intitulé Chaldaicus), affirme que Moïse, instruit par les Égyptiens dans la science des choses divines, avait renfermé cette science dans sa législation et lavait ainsi transmise au peuple hébreu. Hermann JVitsius, au contraire, dans son ouvrage intitulé Egyptiaca sive de Egyptiacorum sacrorum cum Ebraicis collatione, prétend que Dion Cassius, qui vécut sous l’empereur Marc-Antonin le Philosophe, est le premier auteur païen qui nous ait enseigné quelque chose de certain sur \' Égypte. Cette opinion peut être comballue par \es Annales de Tacite; car cet auteur raconte que Germanicus, après avoir visité l’Orient, se rendit en Égypte, pour visiter les célèbres antiquités de la ville de Thèbes, et qu’un prêtre de cette ville , lui expliquant le sens des hiéroglyphes gravés sur plusieurs monumens, lui dit: que ces caractères renfermaient les souvenirs de la grande puissance que leur roi Ramsès avait exercée sur l’Afrique, l’Orient et l’Asie-Mineure; puissance égale à celle des Romains du temps de Germanicus, c’est-kdire immense. fVitsius ne fait aucune mention de ce passage, probablement parce qu’il lui était contraire.

Mais les Égyptiens ne trouvèrent pas dans cette antiquité si reculée une source abondante de savoir; car saint Clément d Alexandrie raconte lui-même, dans ses Sfrotnnies, que, de

CHAP. I. — EXPLICAT. UE LA TABLE CURUNOL. — A. 3

son temps, quarante-deux livres des prêtres égyptiens étaient assez répandus, et qu’ils contenaient, en philosophie, aussi Lieu qu’en astronomie, des erreurs assez grossières pour quo Strabon en plaisantât souvent aux dépens de Chérémon, maître de saint Denys t Aréopagite.

Galien, dans ses livres de la Médecine trismégiste, dit que la sdence médicale des prêtres égyptiens n’était que fausseté et imposture. La morale enseignée dans leurs livres n’était que trop évidemment dépravée; car non-seulement elle tolérait, mais elle honorait les courtisanes. Leur théologie était remplie de superstitions, é!‘abstirdités et de sorcelleries. La magnificence de leurs monuments et de leurs pyramides pouvait bien n’étre que le fruit de la barbarie, qui s’allie souvent avec la grandeur. Aussi, bi sculpture et la métallurgie des Égyptiens sont restées imparfaites et grossières, la délicatesse et le fini des arts étant le résulüit de la philosophie. C’est pour cela que la Grèce, cette nation de philosophes, rayonna seule de l’éclat de tous les beaux-arts, tels que la peinture, la sculpture, la métallurgie et la ciselure, qui doivent, pour représenter les corps qu’ils imitent, en abstraire la superficie.

La ville d'Alexandrie , fondée sur le bord de la mer par Alexandre le Grand , contribua encore k agrandir la réputation de YÉgypte. Les habitans de celte ville, unissant la ruse africaine k la délicatesse grecque , virent bientôt se former parmi eux des philosophes éclairés qui donnèrent en peu de temps au Musée- Alexandrin un renom égal k celui dont Y Académie, le Lycée, le Portique (‘iXe.Cynosarge avaientjoui précédemment k Athènes. Alexandrie fut appelée la mère des sciences ; et c’est pourquoi les Grecs la nommèrent noXi; comme Athènes Â<m>, et Home Urbs. Manéthon, grand-prélrc de l’Égy pte, transforma plus tard l’Awtotre égyptienne en une sublime théologie naturelle, précisément Comme les philosophes grecs avaient fait auparavant pour leurs fables; car nous montrerons plus loin que les fables des Grecs n étaient pas autre chose que les plus anciennes histoires de ce peuple , et qu’il en advint de celles-ci comme des hiéroglyphes égyptiens. Les Égyptiens, naturellement si orgueilleux, (polonia nommait par dérision Glorix animalia, se trouvaient, parla ville d’.\lexondrie, en rapport avec la Méditernuiée, la mer Rouge,

<4 LIV. I. — DE l.’lÎTAIlI.ISSEMEM' DES PlU.XCIl'ES.

l’Océan et les Indes. Tacite accuse la nation égyiilienue d’êlrc novarvm religioninn avida, et sa fui dans si» prodigieuse aîitiquité la portait à se considérer comme la première dominatrice d’une grande partie du monde. Elle ignorait ce que nous démontrerons avoir eu lieu chez les peuples païens, lesquels conçurent, sans se connaître les uns les autres, des idtt.j uniformes de divinités semblables entre elles. Toutes ces choses ont porté les Égyptiens à croire que les divinités adorées chez les diverses nations qui se rencontraient dans leurs ports, divinités qu’ils trouvaient semblables aux leurs propres , étaient en effet .vorOes de la vieille Égypte. Ils crurent que leur Jupiter- Amman était le doyen de tous les Jupiters(\m se trouvaient chez chacun des peuphs païens; ils crurent que \e?> quarante Hercules ènumèvés par H arron n’étaient que de faibles rejetons de leur Hercule égyptien : voilà ce qui nous est raconté par Tacite. Diodore de Sicile, qui vécut aux temps et qui ne paraît être que

trop favorable aux Égyptiens, ne leur acccordc cependant pas plus de deux mille ans d’ existence ; et cette opinion même est renversée par J acques Cappellns qui, dans non. Histoire Sainte

Égyptienne , considère les Égyptiens comme contemporains de Cÿn<5, selon Xénophon, et (nous ajouterons) des Persans, selon Platon. Tout ce que nous venons de dire sur la vanité des prétentions égyptiennes nous semble confirmé par Y imposture du Pimandre et de la prétendue doctrine hermétique. Casauhon a découvert et démontré que ce livre ne contient pas de doctrine antérieure à celle des Platoniciens, et que la forme en est aussi la même. Saumaise ajoute que tout ce qui dans ce livre n’est pas emprunté textuellement aux Platoniciens, n’est qu'un recueil mal ordonné de choses vulgaires et communes.

La nature de notre esprit, qui est d’être indéfini, contribua aussi puissamment à faire aux Égyptiens celte prodigieuse réputation d’antiquité; car ce que notre esprit crée ou construit dans son ignorance, est souvent bien plus grand que la réalité des choses. SemblablesauxCAï7iois,quisonldevcnusunegrandenalion,quoiqu’en restant toujours étrangers au reste du monde , les Égyptiens ont aussi vécu sans communiquer avec personne jusqu’au temps de Psammétique. Les Scythes, (pi’unc tradition mlgaire nous présente comme plus anciens que les Egypliens, \ écurent tic lamènic

CHAI'. I. — EXI-LICAT. DE LA TAULE ClinONOL. — A. 5

inujiiùre jiisciu’aux lenips û' Idanture . Celle tradition vidgaire paraîl êlrc loïKiée sur ccrlain récit , placé \Ydx Justin au coniuienccmcnl de sou Histoire universelle et profane, au sujet do deux rois très juiissans et antérieurs à la monarchie assyrienne, iiuinmos ’lanaïs, roi des Scythes, et Sésostris, roi Egyptiens. Tanuis serait .allé d’abord , en traversant l’Orient , avec une puissante année , à la conquête de l’Egypte, pays , grâce à sa nature même, presque impénétrable ii une nombreuse armée. Sésostris serait allé en même temps, suivi de forces non moins considérables, à la conquête de la Scylhic , tandis que celte contrée est demeurée inconnue aux Persiins jusqu’au temps de Darius, surnommé l’Ancien, cl ({uoique ce peuple eût étenduson empire sur tout le [lays occupé précédemment par les Modes, c’esl-a-dire jusqu’aux conlius de laScylliic. Darius l’Ancien déclara la guerre à Idanturc; et ce roi était encore si barbare, ii l’époque où les Persans étaient civilisés, (|u’il ne sut répondre à Darius que jKir cinq mots , représentés par cinq ror^s, ne connaissant pas même l’art d’écrire jiar hiéroglyphes e.omnic le faisiiient les Egyplii:us cl comme le font aujourd’hui encore les Chinois. Ces deux grands rois auraient donc traversé l’Asie avec deux puissiinles armées siuis la conquérir ni pour la Scylhie ni pour l’Egypte; ils n’y auraient même laissé aucune trace, de leur passage, puisque bientôt après l’une des quatre plus célèbres monarchies du monde, la monarchie assyrienne, y aurait pris naissiincc.

A'ous ne devons pas omettre de parler des Chaldéens, ce peuple méditerranéen qui rivalisa à bon droit d’ancienneté avec les Scythes et les Egyptiens. Ils prétendaient conserver des observations astro7iomiciues<]c vingt-huit mille ans de date, cl c’est peutêtre cette prétention qui porta \dJuif Flavius Josèphe à croire a la réalité des observations astronomiques anté-diluviennes décritessurdeuxcolonnes,\\me onnarbre et l’autre cnbrîques, qui avaient été élevées, chacune, après un déluge; lui-même prétend avoir trouvé la colonne en inarbre dans la Syrie. Pouvons-nous croire que les nations les plus anciennes aient eu si grand soin de conserver leurs observations astronomiques, Umdis * que nous voyons les nations qui leur ont succédé négliger entièrement de le faire? Plaçons plutôt la colonne en marbre cl la colonne en briques dans le musée de la crédulilé. Les Chinois,

(i LIV. X. — DE l’É I AÜLISsEMENT DES l'KlNai'ES.

comme jadis les Égyptiens et les Scythes, ayant vécu pendant plusieurs milliers d’années sans communication aucune avec le reste du monde, ne pouvaient connaître l’Age des autres nations. Enveloppés dans les ténèbres de leur chronologie, ils étaient semblables à un homme qui se trouve à son réveil renfermé dans une petite chambre obscure, et qui, ne connaissant pas les bornes de sa prison, les croit bien plus reculées qu’elles ne le sont en effet. Le père Michel de Ruggeri, jésuite, prétend avoir lu des livres imprimés avant la venue de Jésus-Christ, et le père Martini, aussi jésuite , vante la très-grande antiquité de Confucius. Ces deux propositions ont conduit plusieurs personnes à C athéisme, ainsi que nous le dit Martin Schoockius in Demoxstratiose diluvii UNivERSALis , et c’est peut-être h cause d’elles qu’/sctac Pereyre , auteur de Y Histoire des Préadamites , abandonna la foi catholique et écrivit ensuite que le déluge n’eut lieu que sur le pays des Hébreux. Nicolas Trigaut cependant, mieux instruit que les pères Ruggeri et Martini, rapporte dans s&Christianaexpeditio apud Sinas, que la découverte de l’imprimerie eut lieu chez les Chinois deux siècles avant cette découverte en Europe ; que Confuxiusne vécut que cinq cents ans avant Jésus-Christ, et que la philosophie de Conf ucius, semblable en cela aux livres des prêtres égyptiens, n’est qu’un tissu d’erreurs grossières en ce qui regarde les sciences naturelles, et se résout en grande partie dans une morale vulgaire, c’est-à-dire dans une morale enseignée par les lois.

h’ histoire païenne doit, selon nous, commencer par cette argumentation dont le but est de démontrer la vanité des prétentions des nations païennes , et principalement des prétentions égyptiennes. Nous avons voulu par là établir avec certitude les lieux, les temps et Y or dre dans lequel les nations païennes ont eu leurs commencemens ; nous avons voulu prêter l’appui des démonstrations humaines à tout ce que le christianisme nous révèle , en commençant par l’iiisloire du premier peuple du monde, le peuple hébreu, Aoni\c prince iui Adam, qpc Dieu créa en même temps que le monde. Nous avons voulu enfin démontrer que la science qu’il faut étudier avant toutes les antres , c’est la wiÿê/io/oÿie, c’esl-à-diFC l’interprétation des fables; car nous verrons que toutes les nations païennes ont eu des ori-

tllAi’. 1. — LXl'LlCAl. UE LA TAULE ClUlOAÜL. — A. 7

gines fabuleuses , el que ces fables ne sont que la première histoire de toutes les nations. Nous reclierclicions avec méthode le ptîneipé des Tlations et des sciences qu’elles ont produites ; ca r toutes les sciences ont pris naissance des nécessités publiques et des besoins des peuples. Elles ont été ensuite perfectionnées parles tnédilalions des hommes supérieurs.

C’est ici que commence Y histoire universelle, que les érudits accusent de manquer de base et de principes.

Nous aurons souvent recours aux antiquités des Égyptiens ; car nous en avons conservé deux débris, qui nous paraissent aussi merveilleux que leurs immenses pyramides. Nous voulons parler de deux grandes vérités philologiques : la première qui nous est transmise par Hérodote , consiste en ce qu’ils divisaient tout le temps qui s’était écouté avant eux, en trois ÉPOQUES , ou en trois aces : celui des imeex , celui des héros , et celui des hommes. La seconde de ces grandes vérités philologiques est celle-ci : Trois divers /««//ogres correspondent a ces trois diverses époques. Le premier est le langage hiéroclyphi- QL'E ou des caractères saa'és; le second, le symbolique ou des caractères héroïques; le troisième enfin, est le langage g r.v- PHiQUE ou des caractères convenus par le peuple (Voyez, Scheffer, de Philosophia Italica). Marcus Terentius Varron n’a lias voulu suivre cette division générale ; car nous ne saurions croire que cet auteur, dont la science lui valut au temps de Cicéron le titre du plus érudit des Romains , ait pu réellement la méconnaître ou l’ignorer. 11 voulut attribuer à la nation romaine seule ce qui appartient ii toutes les nations jjdieimes. Reconnaissant , comme nous le reconnaissons avec lui , que lotîtes les lois divines et humaines des Romains tiraient leur origine du Latium (car Varron ne croyait pas a la/«6/edes douze tables venues d’Athènes à Rome), il voulut faire du Latium la patrie de tous les législateurs et de tous les dieux de la terre. C’est ce qu’il s’efforça de prouver dans son grand ouvrage Rerum dwiruirum et humanarum , ouvrage que le temps nous a eu levé. Varron divisa aussi le monde en trois époques : le temps obscur ou des dieux ; le temps fabuleux ou des héros, et enfin , le temps hisforiiiue, que les Egyptiens nommaienl l’àge des hommes.

Page 1