‹ La science positive et la metaphysiqueChapitre 2 sur 38 · CHAPITRE PREMIER ^^^«dTt/^/^^&n · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER ^^^«dTt/^/^^&n

Qu'est-ce que la science? — D'une manière gcnérale^ !a science est Texplication des choses. A ce titre, la métaphysique peut, aussi bien que la physique, prétendre au nom de science. Ne se propose-t-elle pas en effet de découvrir la raison dernière des existences? Mais cette vague définition ne saurait nous suffire. Il s'agit, en effet, de savoir si la métaphysique est une science, et donner de la science une définition qui convient à la métaphysique, c'est trancher la question, et non pas la résoudre. Nous devons donc rechercher si l'explication métaphysique présente les mômes caractères que l'explication scientifique.

C'est à ceux des philosophes qui font profession de proscrire la métaphysique que nous demanderons la définition fie la science positive. « Dans l'état positif, dit » Auguste Comte, l'esprit humain, reconnaissant l'im- » possibilité d'obtenir des notions absolues, renonce à » chercher l'origine et la destination de l'univers, et à » connaître les causes intimes des phénomènes, pour » s'attacher uniquement à découvrir, par l'usage bien )) combiné du raisonnement et de l'observation, leurs

» lois effectives, c'est-à-dire leurs relations invariables » de succession et de similitude (1). » — Ainsi la science proprement dite se propose d'expliquer les phénomènes par les lois, et ces lois sont les rapports invariables qui unissent entre eux les phénomènes.

Quels sont les caractères de la science ainsi définie?

— Pour répondre à celte question, considérons en particulier et analysons un groupe de faits et la loi qui les explique.

J'abandonne une pierre que je tenais entre les doigts: elle tombe; j'abandonne de même un morceau de métal, un morceau de bois: ils tombent; je renverse un vase plein d'eau: le liquide s'écoule. — Dans l'air, une balle de plomb et une balle de liège tombent avec des vitesses inégales; dans le vide, elles tombent avec une même vitesse. — Au pôle, à l'équateur, entre le pôle et réquateur, la ligne suivie par les corps qui tombent est perpendiculaire à la surface des eaux tranquilles, et, si on la prolongeait, elle rencontrerait le centre de la terre.

— Un corps qui tombe librement parcourt dans des temps égaux consécutifs des espaces trois fois, cinq fois plus grands. Voilà les faits. — Voici la loi: Tous les corps tombent vers le centre de la terre avec des vitesses qui croissent proportionnellement aux temps écoulés depuis l'origine de la chute.

Par quoi l'opération dont nous venons de marquer le point de départ et le terme est-elle caractéiisée? En premier lieu, le passage des faits à la loi qui les

(1) Cours de philosophie jiosiiive,- première leçon.

régit et les explique est une réduction du coniposé au simple. Considérons les faits; rien n'était plus divers. J'ai fait l'expérience avec des corps solides, une pierre, un morceau de fer, de plomb, de bois, etc.; avec des corps liquides; j'ai constaté que les gaz étaient euxmêmes soumis à l'action de la pesanteur. J'ai fait l'expérience dans différents milieux, dans l'atmosphère à divers degrés de condensation, dans l'air raréfié, dans le vide le moins imparfait que nos instruments permettent d'obtenir. Je Tai faite en différents lieux, près du pôle, loin du pôle, à deux points diamétralement opposés du globe terrestre. Je l'ai faite à des hauteurs différentes, dans la plaihe, sur des montagnes. Dans tous ces cas, si divers qu'ils soient et qu'ils puissent être, j'ai trouvé un élément commun, la chute vers le centre de la terre, avec une vitesse proportionnelle au temps écoulé depuis l'origine. Quand je cesse de considérer les faits, pour penser à la loi qui les régit, je néglige toutes les circonstances, toutes les variétés individuelles et particulières, pour ne retenir que la propriété commune.

Ce passage du composé au simple est en môme tem[)s une réduction du particulier au général. Les faits que la loi est chargée d'expliquer apparaissent chacun dans un point déterminé de l'espace et dans un instant déterminé dutemps; lesrelationsqu'ilsontentre eux sontaussi localisées dans l'étendue et la durée. Les observations que nous pouvons en faire n'ont pas porté et ne sauraient porter sur tous les cas semblables qui se sont produits, qui se produisent et qui se produiront j si loin

que nous portions nos investigations expérimentales, toujours res[)ace s'ouvre autour de nous et le temps devant nous. La loi est vraie, abstraction faite de l'espace et du temps; si, coamie c'est le cas pour celle que nous examinons, elle énonce une relation d'espace et de temps, elle est vraie en tout lieu, en tout temps; elle concentre en elle toutes les répétitions possibles du même fait.

Cette réduction du particulier au général est aussi un passage du contingent au nécessaire. Cette pierre que j'abandonnais à elle-même tombait suivant la normale; la vitesse de sa chute s'accroissait proportionnellement au temps : c'étaient les faits. Mais rien ne me garantissait qu'elle ne pouvait pas rester suspendue en l'air, ou décrire en tombant telle ou telle courbe, ou tomber d'un mouvement uniforme ou uniformément retardé. Maintenant que j'en possède la loi, le fait et ses diverses circonstances essentielies me semblent nécessaires; mon esprit se refuse à concevoir que le contraire de ce qui a lieu se produise. La production d'un fait dont la loi est connue est nécessaire par rapport à celte loi (1).

Mais en réduisant ainsi le composé et le divers au simple et à l'homogène, le particulier à l'universel et le contingent au nécessaire, avons-nous atteint la simplicité, l'universalité et la nécessité absolues? — En aucune

(1) Nous tenons de l'enseignement de M. Lacliclier que la science est uno réduction du particulier à runiversci, du composé au simple, du contingent au nécessaire, mais nous ne pensons pas avec lui, comme on le verra quelques lignes plus loin, que les sciences mathématiques aient pour point de départ des principes absolument simples,absolument universels et absolument nécessaires.

façon. La loi de la chute des corps est une, par rapport à rinfinie diversité des phénomènes auxquels elle s'applique. Mais elle est elle-même un composé d'éléments hétérogènes; elle implique en effet deux termes : un corps abandonné à lui-même, et la terre, ou au moins le centre de la terre considéré comme le substitut du globe terrestre entier; une direction constante, qui elle-même ne peut être déterminée qu'en faisant intervenir plu sieurs éléments de comparaison, lignes droites, angles droits, notion d'égalité, etc. ; un temps pendant lequel s'accomplit la chute ; une vitesse proportionnelle au temps écoulé.

Si la simplicité en est relative, l'universalité n'en est pas absolue. Cette loi s'étend, il est vrai, à tous les phénomènes de la même espèce, sans aucune exception; mais elle est loin de régir tous les autres faits. Pour ne parler que des phénomènes du même ordre que ceux qu'elle régit, sa juridiction ne s'étend pas aux phénomènes de lumière, de chaleur, d'électricité, de magnétisme.

Elle n'est pas davantage d'une nécessité absolue. Quand elle est posée, on ne comprend pas que les phénomènes dont elle est la règle y soient soustraits; mais elle-même est-elle nécessaire? Répugne-t-il rà l'esprit de concevoir par hypothèse un monde où les corps ne seraient pas soumis à l'action de la pesanteur? Et dans notre monde terrestre, théâtre de nos observations, si nous nous délivrons de nos habitudes de pensée et d'expérience, ne concevons-nous pas que la chute des corps eût pu se produire suivant d'autres rapports? — Notre loi est donc l'expression d'un rapport relativement

général et relativement nécessaire entre des termes relativement simples.

Nous avons dégagé cette conclusion de l'analyse d'une loi prise en particulier. Elle pourrait à bon droit être suspectée, si elle ne recevait pas une confirmation générale. Mais il n'est pas une des sciences constituées à Tétat positif qui ne puisse servir à en vérifier l'exactitude. Prenons des exemples aux deux extrémités de la série scientifique.

Une des lois les plus générales de la biologie est, sans contredit, la loi de révolution individuelle. Le germe de l'être vivant ne contient pas, infiniment réduits, tous les traits et tous les organes de Têtre adulte ; en lui, par un travail intestin, se produisent, se superposent et se coordonnent toutes les pièces de l'organisme. Les espèces végétales et les espèces animales sont toutes soumises à cette règle. C'est donc là un rapport simple, universel et nécessaire, substitué par la pensée aux représentations infiniment nombîxuses et indéfiniment variées des développements individuels. Pourtant à qui prétendrait qu'une telle loi est absolument simple, universelle et nécessaire, il serait aisé de montrer d'abord quel nombre prodigieux de rapports complexes elle implique. L'origine de révolution est une cellule; si simple qu'on la suppose, elle est composée de parties hétérogènes; ces parties sont composées de parties; entre elles existe donc un nombre inassignable de rapports; elle est placée dans un milieu vivant ; chaque partie des éléments qui la composent est par suite en rapport avec chacun des

éléments de ce milieu; à mesure qu'en elle surgit un élément nouveau, apparaissent aussi de nouveaux rapports dont le nombre et la variété s'accroissent sans cesse ; le milieu qui réagit sur elle subit lui-même les actions du milieu dans lequel il vit. — On montrerait plus aisément encore qu'elle n'est pas la loi de tous les phénomènes sans exception, et qu'elle ne saurait être érigée en règle absolument nécessaire. Implique-t-il contradiction, pour la pensée, qu'un être vivant ne soit pas formé par épigenèse? L'hypothèse même de la préexistence des germes, si longtemps admise par les philosophes et les savants, montre que l'esprit humain peut concevoir, pour les organismes, un autre mode de développement que celui qu'ont révélé les découvertes de l'embryogénie. Dans le domaine de la vie, la loi est donc l'expression de rapports relativement universels et relativement nécessaires entre des termes relativement simples.

Il en est de même à l'autre extrémité de la série scientifique, en géométrie par exemple. Les sciences mathématiques ont semblé longtemps le refuge inviolable de l'absolu scientifique. Quoi de plus simple que les principes de la géométrie? De quelques définitions et de quelques axiomes on fait sortir, par le seul raisonnement, une série indéfinie de théorèmes, c'est-à-dire de lois. Et si l'on analyse ces principes, quoi de plus simple que leurs éléments? L'espace, le point et le mouvement, voilà tout ce qu'il faut au géomètre pour construire toutes les figures possibles. — Y a-t-il en outre des propositions plus universelles que les propositions géométriques? Est-il un lieu de l'espace où la perpendicu-

laire abaissée d'un point sur une droite ne soit pas plus courte que toute oblique qui joint ce point à cette droite? — En est-il aussi de plus nécessaires? L'espace est homogène; toute construction faite en un lieu pt3ut donc être répétée identiquement en tout autre lieu : par suite, toutes les relations de grandeur énoncées et établies par les théorèmes sont nécessaires; il est inconcevable (juc la ligne droite ne soit pas le plus court chemin d'un point à un autre.

Il est certain que les lois de l'étendue abstraite sont plus simples, plus universelles et plus nécessaires que les lois de la matière; cela tient à la complexité moins grande des objets qu'elles régissent. A mesure qu'en passant d'une science à l'autre on rencontre des objets moins complexes, la simplicité, l'universalité et la nécessité des rapports doivent s'accroître ; mais il ne s'ensuit pas qu'au terme de la série toute composition, toute particularité et toute contingence doivent disparaître. Les diverses sciences sont comme une variable continue qui tend sans cesse vers une limite sans l'atteindre jamais. Ainsi, malgré les apparences, les principes de la géométrie sont loin d'avoir la simplicité qu'on leur suppose. S'il suffît au géomètre d'être en possession de l'espace abstrait, du point et du mouvement, pour construire, par les divers trajets du point en mouvement dans l'espace, toutes les figures possibles, encore (iiut-il reconnaître que ces données sont très-complexes. L'espace contient en puissance une multiplicité indéfinie; en faisant abstraction de toutes les modifications qu'il peut recevoir, on doit dire au moins qu'il est un sys-

lème de positions suivant trois dimensions. Le mouvement dans l'espace, par lequel on suppose engendrées toutes les figures, est loin d'être un facteur simple; il implique une série dépositions successivement occupées, c'est-à-dire le temps et l'espace; il est astreint à certaines directions, et toute direction est un rapport à certaines positions relativement fixes; on se représente l'oblique par rapport à la perpendiculaire, la courbe par rapport à la droite. Il n'est pas jusqu'au point, ce facteur en apparence absolument simple delà construction géométrique, qui ne se résolve en plusieurs éléments. Le point mathématique n'est pas un infiniment petit; car on peut toujours concevoir une quantité plus petite qu'un infiniment petit donné, et le point ne peut être diminué; il n'est pas davantage une étendue très-petite, car une étendue, si petite qu'on la suppose, peut être divisée, et le point est indivisible. On doit le considérer comme la limite des diminutions successives de la ligne ; mais la ligne est elle-même la liniite des diminutions successives de la surface, et la surface, la limite des diminutions successives du volume. Le point ne saurait donc être conçu que par rapport à l'étendue à trois dimensions, et la génération que nous en avons exposée suppose en outre l'intervention de deux notions complexes, celles de variable et de limite, qui, appliquées à l'étendue, impliquent le mouvement, le continu et l'infini.

L'universalité des propositions géométriques n'est pas contestable. Un théorème démontré dans un lieu de l'espace est vrai dans tout l'espace. Mais cette généralité

sans restriction est pourtant relative. Tous les phénomènes extérieurs ne sont pas de l'ordre purement géométrique. Si la nature est partout soumise aux lois de l'étendue, elle a des manifestations régies par d'autres lois : lois mécaniques, lois physiques, lois chimiques, lois biologiques. Dira-t-on, en renouvelant l'antique thèse de Démocrite, que ce qui nous paraît divers est uniforme, et que le dessous réel des apparences projetées par notre sensibilité hors de nous est l'étendue? Mais, en supposant même que la science positive eût réduit au mouvement tous les phénomènes de la matière inorganique et de la matière vivante, encore faudrait-il surajouter aux lois abstraites de la géométrie les lois concrètes de la mécanique. L'universalité des propositions géométriques n'est donc que relative.

De même pour la nécessité absolue qu'on leur prête. Ici, il faut distinguer les propositions dérivées et les propositions principes. Les premières sont nécessaires, car elles sont déduites des secondes. Étant posé que la forme d'une figure demeure la même partout où elle est transportée, que deux parallèles sont toujours équidistantes, il serait contradictoire que la somme des trois angles d'un triangle rectiligne ne fût pas partout et toujours égale à deux angles droits. Mais les propositions premières, desquelles on fait sortir toutes les autres, sont-elles également nécessaires? Nous ne pouvons pas nous représenter une ligne droite dont toutes les parties ne seraient pas homogènes, un plan sur lequel une droite ne s'appliquerait pas exactement, deux parallèles qui se rencontreraient; maiscetlenécessitéest-elleabsolue?Lesmétaphysi-

ciensne semblent pas l'avoir pensé. Leibniz fait de l'objet même de la géométrie Tordre des coexistants possibles; Kant, une forme àpriori de la représentation sensible .Si nous sommes contraints de placer les objets perçus en dehors les uns des autres, et d'engendrer ainsi l'étendue, ce n'est pas à dire pour cela que Tespace soit nécessaire en soi. Il suffit, pour expliquer cette nécessité, cïen faire une condition de notre faculté représentative. Dès lors on conçoit qu'un esprit autrement organisé que le nôtre ne verrait pas les choses comme nous les voyons ; par suite, la nécessité des principes de la géométrie serait uniquement relative à nous. Si maintenant on se place en dehors de toute solution métaphysique, ce que doit faire la science positive, l'étendue et les lois de l'étendue nous apparaissent comme choses d'expérience, c'est-à-dire comme choses contingentes. Nous nous représentons Tespace avec trois dimensions ; nous y distinguons un avant, un arrière, un haut, un bas, un gauche, un droit; nous y voyons des lignes droites qui «ont le plus court chemin d'un point à un autre, des plans aux parties homogènes, des parallèles qui ne se rencontrent pas, si loin qu'on les pousse en imagination. Mais cette nécessité de fait n'est pas une nécessité de droit. Nous pouvons concevoir, sinon imaginer, un espace avec d'autres propriétés. La chose est si vraie, Cjue d'illustres géomètres, Gauss, les deux Bolyai, Riemanr), Lobatchewski, n'ont vu, dans la géométrie euclidienne, définie par l'axiome de la ligne droite et par celui du plan, qu'un cas particulier d'une géométrie plus générale. Notre espace à trois dimensions ne serait

alors qu'un des possibles contenus dans l'espace à un nombre illimitéde dimensions. — L'analyse des principes de la géométrie vérifle donc la formule par laquelle nous avons exprime le caractère essentiel de la science positive : la science a pour objet de découvrir des rapports relativement universels et relativement nécessaires entre des termes relativement simples.

Cette formule serait toujours vraie, alors même que l'idéal de la science positive serait réalisé. « Le progrès » de la science, a dit M. Taine, consiste à expliquer » un ensemble de faits, non par une cause prétendue » hors de toute expérience, mais bien par un ûiit » supérieur qui les engendre. En s'élevanl ainsi d'un » fait supérieur à un fait supérieur encore, on doit arri- » ver, pour chaque genre d'objets, à un fait unique qui » est la cause universelle. Ainsi se condensent les diffé- » rentes sciences en autant de définitions d'oii peuvent » se déduire toutes les vérités dont elles se composent. » Puis le moment vient oij nous osons davantage. Con- »- sidérant que ces définitions sont plusieurs, et qu'elles » sont des faits comme les autres, nous y apercevons et » nous en dégageons, par la môme méthode que chez » les autres, le fait primitif et unique d'où elles se » déduisent et qui les engendre. Nous découvrons » funité de l'univers, et nous comprenons ce qui la )) produit. Elle ne vient pas d'une chose extérieure au » monde, ni d'une chose mystérieuse cachée dans le » monde. Elle vient d'un fait général, semblable aux » autres, loi génératrice d'où les autres se déduisent,

» de même que de la loi de l'attraction dérivent tous 3 les phénomènes de la pesanteur, de môme que de la » loi des ondulations dérivent tous les phénomènes de ') la lumière, de même que de l'existence du type déri- » vent toutes les fonctions de l'animal, de même que » de la faculté maîtresse d'un peuple dérivent toutes » ses institutions et tous les événements de son his- » toire. L'objet final de la science est cette loi su- )v prême, et celui qui, d'un élan, pourrait se transporter » dans son sein, y verrait, comme d'une source, se » déroulei' par des canaux distincts et ramifiés le » torrent éternel des événements et la mer infinie des » choses (i).»

Un tel idéal ne peut être atteint; les savants positifs et lesphilosophes positivistes le reconnaissent également. Mais si d'un bond, ou par une longue série de progrès lents et continus, nous parvenions à nous placer au sein de cette loi universelle de laquelle toutes choses sont censées dériver, les caractères de notre science seraientils changés? Serions-nous en possession de l'unité, do l'universalité et de la nécessité absolues? On serait peulêtre tenté de le croire, en songeant que l'existence d'un fait unique aurait été reconnue au fond de tous les faits, que toutes les lois auraient été réduites à une même loi, et qu'elles seraient toutes nécessaires par rapport à cette loi génératrice. Mais il est aisé de dissiper cette illusion, et de faire voir que les éléments de relativité et de restriclion dont nous avons constaté la présence dans

(i) Le posUivisme anglais.

la plus générale et la plus abstraite des sciences, ne seraient pas encore disparus.

Supposons que les phénomènes en apparence réfractaires à la réduction mécanique l'aient subie, que les manifestations de la vie aient été ramenées aux phénomènes chimiques, ceux-ci aux phénomènes physiques, et ces derniers aux phénomènes du mouvement, qu'une même loi ait été reconnue aux infiniment grands et aux infiniment petits; supposons que soleils, planètes, molécules et atomes s'attirent en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances, nous serons encore loin de la simplicité, de l'universalité et de la nécessité absolues. La loi universelle de gravitation sera toujours un drame à deux personnages. Qu'il s'agisse de planètes, de molécules, d'atomes pondérables, d'atomes d'éther, pour qu'elle se manifeste, il faut que deux de ces corps au moins soient en présence. Ce n'est pas tout : pour déterminer le rôle de chacun, deux données sont indispensables, la masse de l'un el de l'autre, la distance de l'un à l'autre. Mais la notion de masse implique le mouvement, l'étendue, la force, le travail mécanique; la notion de distance implique la direction, l'espace, le mouvement et le temps. La simplicité d'une telle loi serait donc relative.

Il peut sembler paradoxal de soutenir que l'universalité n'en serait pas davantage absolue. N'a- 1- on pas admis, par hypothèse, qu'en elle rentraient les lois de tous les phénomènes en apparence les plus hétérogènes? Pourtant, qui nous assure qu'au delà de la parlie de l'univers ouverte à nos investigations, l'empire de cette

loi ne cesse pas? Y a-t-il contradiction à admettre qu'elle vaut seulement pour notre système solaire, et que dans les régions slellaires, soustraites à nos observations, les choses se passent suivant d'autres rapports? Elle ne serait donc pas la loi de l'univers, mais seulement la loi de notre univers.

De même, elle ne saurait être absolument nécessaire. Une fois posées, les lois subordonnées en dérivent nécessairement. Il est alors nécessaire que les planètes gravitent autour du soleil suivant les lois de Kepler, que les corps tombent à la surface de la terre suivant les lois de Galilée, que l'équivalent mécanique de la chaleur soit une quantité constante, que les actions et les réactions chimiques accomplies dans nos laboratoires inertes et dans les laboratoires vivants soient un échange de parties réglé par les lois de l'attraction, que l'édification d'un cristal, d'une plante, d'un animal, soit l'œuvre du jeu des forces moléculaires. Mais cette nécessité qui semble envelopper le monde entier dans un réseau de fer n'est pas primitive. Si tous les faits dérivés sont nécessaires, le fait premier qui en est la source est contingent. On peut concevoir un monde où planètes, molécules et atomes ne s'attireraient pas en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances. Dans un tel monde, la mécanique, la physique, la chimie et la biologie ne seraient pas ce qu'elles sont dans le nôtre; mais jamais la science positive n'a prétendu dépasser les limites de l'expérience possible. C'est dire que, même en ses plus hautes généralisations, elle ne vise pas à ce qui est nécessaire en soi.

LiARD. — La science positive. 2

La formule par laquelle nous avons exprimé le caractère essentiel de la science résiste donc à toutes les épreuves. Si loin qu'elle aille, si haut qu'elle s'élève, la science ne peut sortir du relatif; ce qu'elle iitteint, ce sont toujours des rapports relativement universels et relativement nécessaires entre des termes relativement i^imples.

Page 1