‹ La science positive et la metaphysiqueChapitre 26 sur 38 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La totalité des phénomènes n'est pas l'absolu. Mais esl-ce à dire pour cela que l'absolu ne soit pas contenu, d'une manière ou d'une autre, dans les objets de la science? Cette question n'aurait pas de sens, si tout, dans la connaissance objective, dérivait de l'expérience. Mais n'avons-nous pas montré que la science, à son insu ou à son escient, applique aux choses qu'elle étudie, des principes à priori, et que non-seulement ces principes sont le commencement du savoir, mais encore qu'ils entrent, comme facteurs primitifs et irréductibles, dans la constitution des objets de l'expérience ? Si donc les phénomènes, en tant que phénomènes, ne possèdent, ni isolément, ni pris ensemble, l'existence en soi, et par soi, il peut se faire que les lois objectives, sans lesquelles nous serions réduits à des sensations purement subjectives, dépourvues de réalité extérieure et d'ordre régulier, soient autant d'aspects de l'existence absolue, empreints sur l'existence phénoménale et relative.

Ce qui engagerait à le croire, c'est le contraste de ces

principes avec les phénomènes auxquels ils s'appliquent. Loin de sortir de l'expérience, ils y sont logiquement antérieurs et supérieurs. L'expérience, au sens courant du mot, est parliculière et contingente; ses objets apparaissent en des points et en des instants déterminés; ils se suivent en un certain ordre. Mais rien, dans le phénomène lui-même, ne prouve que cette apparition soit nécessaire, et que cet ordre soit universel et durable. Les principes, au contraire, dominent l'expérience qu'ils rendent possible; ils nous permettent, en quelque sorte, de concentrer en un lieu et en une durée finie, l'espace immense et le temps infini; de tenir, sous la vue de l'esprit, passé et avenir condensés dans le présent; de telle sorte que, au regard des principes, les faits qui se déploient dans l'espace et se déroulent dans le temps, ne semblent que les réalisations successives de formules étrangères au temps et à l'espace. — Outre qu'ils sont universels, les principes sont nécessaires; par aucun effort d'abstraction et d'imagination, nous ne pouvons nous en supposer dépourvus : ils font partie de nous-mêmes; ils sont notre pensée elle-même, en ce qu'elle a d'organique et d'essentiel. Dès lors, n'est-il pas naturel de croire qu'ils ont une portée plus jurande que celle de la science proprement dite qu'ils servent à fonder sans s'y épuiser tout entiers, et qu'en eux sont marqués les traits de l'absolu.

Nous sommes loin de contester que les principes aient une portée moins courte que l'expérience brute. N'avons-nous pas établi qu'ils sont les fondements de

toute connaissance objective? Mais sonnmes-nous autorisé, à conclure de là qu'ils réfléchissent l'image de Texistence absolue?

Souvenons-nous d'abord que si les principes à priori de la connaissance érigent en objets de pensée les sensations subjectives, sans les sensations, ils demeureraient des virtualités latentes et inefficaces. \J objet de connaissance^ au sens précis donné plus haut à cette expression, est une fusion de deux éléments, ou, mieux encore, un produit de deux facteurs, le sujet pur, et l'objet pur, facteurs qui, en fait, ne nous sont pas donnés isolément, mais en leur produit commun. — De là on conclura légitimement que si les objets sont relatifs aux lois de temps, d'espace, de nombre, de substance et de cause, temps, espace, nombre, substance et cause sont, en un certain sens, relatifs aux sensations. Le temps est en toute sensation, et il nous y apparaît, non pas seulement comme élément de la sensation présente, mais comme la condition de toute sensation possible. Mais supprimez les sensations, et le temps s'évanouit pour la conscience. — L'espace est de même en toute sensation présente, et nous Ty voyons comme condition de toute sensation future. Mais que les sensations disparaissent, et avec elles disparaît l'espace. — Chaque objet pensé a un nombre, et c'est pour nous une loi que tout objet en ait un; mais le nombre suppose la sensation, car il implique le temps. — Nous en disons autant de la sub-' stance : substance signifie permanence, et s'oppose à chaî)gement; mais le changement est donné dans le fait, ei, sans lui, la permanence serait inintelligible. —

Il n'en est pas autrement delà cause; l'idée d'une liaison temporelle des phénomènes ne saurait aller sans les phénomènes eux-mêmes. Par conséquent, considérées en leurs manifestations naturelles, les lois objectives de la connaissance, malgré les caractères par lesquels elles s'opposent aux phénomènes proprement dits, sont empreintes de relativité.

Mais cette relativité n'est peut-être pas immuable. Elle afFecte les lois objectives en leur origine chronologique, mais non pas peut-êlre en leur essence. Nous les trouvons agglutinées aux sensations dont elles font des objets de représentation et de pensée; mais l'abstraction ne peut-elle pas les dégager de cet alliage, et les produire pures de tout élément relatif? Nous ne pouvons nous représenter ni penser aucun objet, sans le soumettre aux conditions de temps, d'espace, de nombre, de substance et de cause; mais le temps, l'espace, le nombre, la substance et la cause, considérés en soi, en dehors de toute application actuelle et possible aux phénomènes, ne seraient- ils pas des objets de pensée, exempts de toute relativité? Les systèmes métaphysiques répondent affirmativement à cette question, car leurs absolus ne sont rien autre chose que les diverses lois de la connaissance objective, élevées à la puissance absolue, c'est-àdire douées — indûment ou non, c'est ce que nous ignorons encore, — d'une existence en soi et par soi. ' La chose ne saurait être contestée pour les lois mathématiques de la connaissance objective; elles ont été prises, ensemble ou séparément, pour l'absolu, par des systèmes iameux dans l'histoire de la pensée

humaine, le pylhagorisme et le matérialisme géométrique desatomisles. Jamais, il est vrai, on n'a investi de l'existence absolue le temps et l'espace considérés en eux-mêmes. C'est que, en dehors de toute détermination quantitative, c'est-à-dire en dehors de toute application du nombre, ils sont, comme nous l'avons montré, non des objets de pensée, mais des conditions de représentation, des intuitions pures, comme dirait Kant. Mais le nombre, le temps etTespace, déterminés par le nombre, ont été, tour à tour, tenus pour les principes premiers et irréductibles des choses.

Nourris dans les mathématiques, dit Aristote parlant des Pythagoriciens, ils virent partout des nombres, et ils en conclurent que les principes des nombres sont les principes de toutes choses. — En d'autres termes, les sensations sont mobiles, particulières et contingentes. Ce qui dans le monde est permanent, universel et nécessaire, ce sont les rapports des phénomènes entre eux; comme ces rapports s'expriment par des nombres, les nombres sont la réalité véritable; par conséquent, les principes des nombres, la multiplicité et l'unité, sont les éléments premiers et irréductibles de l'univers. Ainsi, les phénomènes sont dépouillés de toute réalité effective au profit de la quantité, seule chose immuable, et le multiple et l'un, le pair et l'impair, ou encore l'infini et le fini, sont l'absolu véritable.

De même les atomistes anciens, Leucippe et Démocrite, confèrent l'existence en soi au temps et à l'espace déterminés par le nombre. Leur système est un matérialisme géométrique, qui tient le milieu entre le matérialisme

physique des Ioniens et l'idéalisme des Éléates. Ils réduisent toutes choses à leurs conditions mathéinatiques. Pour eux, pas de forces réelles, au sens physique du mot; les choses sont essentiellement le vide, c'est-à-dire rimmensité de l'espace indéterminé, et les atomes, c'est-à-dire des déterminations géométriques de l'étendue. Le fait unique, celui auquel se ramènent de proche en proche tous les autres phénomènes, est le mouvement. C'est le mouvement qui rapproche et sépare les atomes, et ainsi engendre et détruit les êtres particuliers de l'univers. Nos sensations, le blanc et le noir, le doux et l'amer, ne sont que des formes imposées par notre sensibilité aux différences purement géométriques des corps; ceux-ci ne diffèrent entre eux que par la forme et la disposition de leurs atomes constitutifs. Les qualités ne sont que des apparences; les quantités géométriques seules sont réelles. Quant au mouvement générateur et destructeur de chaque chose en particulier, on peut dire qu'il est la cause de tout ce qui apparaît dans l'univers, car tout fait résulte d'un choc; mais c'est une cause au sens relatif du mot : un mouvement donné résulte en effet d'un mouvement antérieur, et ainsi de suite, à l'infini ; la série des phénomènes qui s'engendrent les uns les autres est illimilée en avant et en arrière; le monde est éternel; il n'a pas eu de commencement; il n'aura pas de fin. — La notion d'une causalité absolue est donc absente du système atomistique, et le triple absolu qui y est proclamé est le temps, l'espace et le nombre.

Maintenant la question est de savoir si le nombre, le

temps et l'espace, conçus comme existant en soi et par soi, sont des conceptions légitimes. — La réponse nous sera aisée, car nous avons déternn'né les caractères essentiels de ces notions.

Le nombre est une synthèse de l'unité et de la multiplicité. — Objectivement, Tunité pure n'a pas plus de sens que la multiplicité pure; celle-ci ne se comprend que par contraste avec celle-là, et réciproquement. C'est ce qu'r.vaient vu les Pythagoriciens, qui, au témoignage d'Aristote, posaient comme principes des nombres, et par suite des choses, l'un et le multiple, qu'ils appelaient encore le fini et l'infini, le pair et l'impair, ou de noms symboliques, le droit et le gauche, le mâle etlafemelle, la lumière et les ténèbres. Le nombre est un couple de contraires. — Attribuera-t-on Texistence absolue à l'un de ces contraires, l'autre exclu? — On ne saurait le faire sans contradiction. Il est illégitime de supprimer en un rapport quelconque l'un des termes corrélatifs, et de prétendre maintenir l'autre; qu'on le fasse, et le rapport s'évanouit. Si donc on proclame absolue l'unité pure, à Texclusion de la multiplicité, ou la multiplicité, à l'exclusion de Tunilé, ou bien on parle à vide, ou bien, par un sophisme familier à l'esprit humain, on se réfère tacitement au terme que l'on prétend anéantir. — Dira-t-on que l'absolu c'est la synthèse de l'un et du multiple, le nombre en un mot? — C'est ainsi que semblent l'avoir entendu ceux des Pythagoriciens qui, au-dessus du couple unité et multiplicité, établissaient l'unité pure, grosse de la multiplicité en puissance. La difficulté qui vient d'être signalée subsiste, bien qu'elle

ait revêtu une autre forme. Dans cette unité pure, Tu ne se conçoit que connime corrélatif du multiple, et le multiple n'a de sens que par opposition à l'un. Comment la fusion, si intime qu'on la suppose, de ces deux relatifs, pourrait-elle produire un absolu?

Ce n'est pas tout. Le nombre, considéré comme synthèse de l'un ou du multiple, n'est que la définition abstraite, ou, si l'on veut, la loi de formation des nombres; 10 000 est un nombre au même titre que 2. Ce qui existe, et d'une existence absolue, dans l'hypothèse, ce n'est donc pas la synthèse abstraite de l'unité et de la multiplicité, mais la série des synthèses réelles, opérées suivant cette loi. Or, nous savons qu'en vertu même de cette loi de construction, la série des nombres est infinie; atout nombre quelque grand qu'on le suppose, on peut toujours ajouter l'unité. Si donc le nombre est l'existence absolue, la série infinie des nombre est actuellement réalisée. L'esprit, en effet, se refuse à concevoir un absolu qui serait partie en acte, et partie en puissance. Si quelques systèmes que nous - rencontrerons plus tard ont posé à l'origine métaphysique des choses un absolu virtuel qui se réalise progressivement lui-même, ils ont du moins distingué en qualité les manifestations successives de cette puissance absolue, et placé au début de l'évolution, une loi nécessaire en vertu de laquelle elle s'accomplit. — Ici, rien de semblable n'est possible. Les membres |ne diffèrent les uns des autres que par la quantité; ils sont tous formés suivant la même loi, et l'on ne saurait dire ([u'une loi de développement nécessaire est, en lait,

contenue dans le premier nombre foririé. La loi de construction suivant laquelle l'esprit édifiera tous les nombres est donnée dans un nombre déterminé quelconque, comme une loi physique est donnée dans chacun des phénomènes individuels qu'elle régit; mais il appartient à Tesprit de donner ou de refuser carrière aux manifestations de la loi des nombres, d'en limiter, en fait, la série où il lui plaît. Et, d'ailleurs, ces absolus, qui se développent progressivement, par évolution, tendent vers une fin déterminée qu'ils atteindront certainement; la £érie des nombres est infinie, et il implique contradiction qu'elle soit jamais close. Par conséquent, si loin qu'on en pousse le développement, on est toujours aussi éloigné qu'auparavant d'un terme qui recule à mesure qu on en semble approcher.

Il suit de là qu'attribuer au nombre l'existence en soi et par soi, voir en lui la détermination interne et positive de l'absolu, c'est admettre que l'infini est actuellement réalisé. Mais, nous l'avons établi, c'est là une conception contradictoire. A un infini réel, on ne peut rien ajouter; au nombre, on peut toujours ajouter quelque chose. Partant, il faut, ou déclarer finie la série des nombres, ce qui est contradictoire, ou refuser au non)bre l'existence absolue, et ne voir en lui qu'une des conditions organiques de la pensée.

Quant au temps et à l'espace, supposés en soi et par soi, ils n'enveloppent pas moins de contradictions. Que deviendraient, dans cette hypothèse, les événements et les objets qui y sont contenus? Si l'on en maintient la réalité, on demande comment deux existences, celle des

événements et des objets, et celle du temps et de l'espace, peuvent coïncider sans se confondre? On est ainsi conduit à déclarer illusoires les choses successives et les choses étendues, et à faire du double milieu oii elles apparaissent, la seule réalité véritable. Cette conséquence n'est pas désavouée par les partisans du temps et de l'espace absolus, témoins Leucippe et Démocrite; mais alors surgit la contradiction attachée à l'existence d'une quantité infinie actuellement réalisée. Le temps et l'espace sont sans limites; nous y appliquons, sans l'épuiser jamais, la série des nombres. S'ils possèdent une existence en soi et par soi, s'ils sont des aspects de l'absolu, un double infini est actuellement réalisé.

Le temps, le nombre et l'espace ne sont donc pas le contenu de l'absolu.

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