LES ABSOLUS : LA TOTALITÉ DES PHÉNOMÈNES
rait soutenir que notre connaissance de l'absolu, bien qu'adéquate, est toujours fragmentaire, et qu'un frag- • ment de l'univers peut être tenu pour un bon échantillon de l'univers entier. Mais non-seulement une telle conception de Tabsolu est fatalement fragmentaire, elle est encore grosse de contradictions.
De deux choses l'une, ou la totaUté des phénomènes est infinie, ou elle est finie. Dans les deux cas, peut-on dire qu'elle contienne en soi la raison de son existence? — Si elle est infinie, elle l'est et dans le temps, et dans l'espace. Voilà donc un double infini de choses successives et simultanées actuellement réalisé, et c^est là chose doublement contradictoire. Comment alors concevoir que ce qui est inconcevable tienne de lui-même la raison de son existence, et soit conçu en soi et par soi? — Si elle est finie, la contradiction plus haut produite semble disparaître, mais d'autres difficultés, non moins insurmontables, se présentent. En premier lieu, la totalité finie des phénomènes a commencé dans le temps; de plus, elle est limitée dans l'espace. Alors comment expliquer que le temps et l'espace soient illimités? Un temps vide, tel que celui qui, dans Ihypothèse, aurait dû précéder l'apparition de l'univers phénoménal, un espace vide, tel que celui qu'on est forcé d'imaginer autour du tout des phénomènes, sont des abstractions, de purs néants. Or est-il concevable que le néant s'impose à l'esprit d'une l manière nécessaire? On est donc amené, par une logique inflexible, à douer d'une existence réelle le temps et l espace qui contiennent l'univers et le débordent de toutes parts.
324 LA SCiE-NCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.
Mais alors on déplace l'absolu, et on le transporte du contenu au contenant, et, comme conséquence, reparaît la contradiction attachée à la conception d'un infini réel. — En second lieu, comment concevoir qu'un tel absolu soit sa cause à lui-même ?
La notion objective de la causalité est précise : tout phénomène est déterminé par un ensemble de conditions invariables. Il n'est que deux façons de se représenter que l'univers des phénomènes soit sa propre cause : ou les phénomènes en nombre fini qui le constituent se produisent et se déterminent en quelque sorte d'une façon rectiligne, et alors le premier fait apparu contenait la raison de tous ceux qui devaient suivre, et en a provoqué la venue et réglé la liaison. Dans ce cas, ce qui est absolu, ce n'est pas l'ensemble des faits, mais le fait premier, origine et cause de la série entière. Or, c'est là une conception contradictoire. Puisqu'il est de l'essence de tout phénomène de ne pouvoir surgir sans être déterminé à l'existence par une cause, on demande quelle est la cause du premier phénomène. Il ne saurait la renfermer en lui-même, sons peine de n'être plus un phénomène; elle est donc quelque chose d'extérieur à lui. Mais ou ce quelque chose n'est pas un phénomène, ou c'est un phénomène. Dans le premier cas, les phénomènes seraient dépouillés du caractère absolu que leur attribuait l'hypothèse; dans le second, il faut une cause à ce premier phénomène, qui cesse ainsi d'être premier, et, en outre de cela, reparaît la contracliclion de Tinfini réel.
Mais si la série des causes phénoménales n'est pas
rectiligne, elle peut être circiilairo, et revenir sur ellemême ; alors il n'y a pas, à proprement parler, de premier phénomène, et dans cette chaîne finie et sans fin tout à la fois, chaque anneau est lié à d'autres anneaux en avant et en arrière. — On évite ainsi, nous le reconnaissons, les difficultés et les contradictions que nous venons de signaler dans l'hypothèse d'une série rectiligne des phénomènes, mais on provoque d'autres aussi manifestes et aussi invincibles. Il y a longlemps qu'Aristole a fait justice d'une causalité eirculaire des piiénomènes, revenant périodiquement sur elle-même, sans rupture et sans lacune. Pour plus de simplicité, réduisons à quatre les phénomènes en nombre fini qui sont censés constituer l'univers absolu et s'engeudrer réciproquement. Soient A, B, C, D. Prenons A pour origine arbitraire de la circulation causale qui sa déroule dans le temps. D'après la définition de la cause, B est déterminé par A et le suit ; G est déterminé par B et le suit ; D est déterminé par C et le suit ; mais comme la causalité est supposée circulaire, A est luimême déterminé par D et le suit. Supprimons les intermédiaires B et C, qui ne servent qu'à transmettre, après l'avoir reçue, la causalité, on aboutit à ces contradictions que A tout rà la fois détermine D et est déterminé par lui, que D ne peut exister que par A, et que A ne peut exister que par D, que A est à la fois antérieur et postérieur à D. — La causalité absolue que, par hypothèse, on attribue à l'ensemble des phénomènes, ne peut donc pas plus être circulaire que rectiligne.
D'ailleurs une telle conception est pour ainsi dire frappée de relativité à toutes les faces. L'existence de l'univers phénoménal nous est révélée par. nos sensitions subjectives; avant d'être un objet pour notre connaissance, c'est une série de modifications qui ne nous font pas sortir de nous-mème. Dans cet état, qui précède la représentation objective, il n'y a ni moi, ni nonmoi, ni sujet, ni objet, car il n'y a pas d'opposition entre un intérieur et un extérieur. Mêlés et confondus^ ce qui sera plus tard le sujet et ce qui sera plus tard Tobjet n'en font qu'un, sorte de réalité insaisissable qui n'a de nom dans aucune langue. Nous savons comment les sensations, d'abord purement subjectives, sont érigées en objets par l'intervention des lois objectives de la pensée, temps, espace, nombre, substances et cause; c'est en les localisant à la suite les unes des autres, et en dehors les unes des autres, c'est en attribuant à ces représentations successives et simultanées des quantités déterminées, en les reliant les unes aux autres en un système unique où chaque partie est déterminée par les autres, que nous en faisons des objets de pensée. L'univers ainsi représenté et pensé est donc relatif au temps, à l'espace, au nombre, à la substance et à la cause. Quelle chimère que de vouloir en faire un absolu 1