CHAPITRE PREMIER
Pour Tempirisme, l'esprit est un foyer de convergence où se réunissent et se concentrent peu à peu les rayons émanés du monde extérieur. Mais cette thèse ne peut être établie sans pétition de principe. C'en est assez pour permettre de retourner la métaphore et de comparer l'esprit à un foyer d'émergence d'où jaillirait la lumière répandue sur la réalité. Ainsi l'entendaient Descartes, lorsqu'il admettait en nous l'existence d'idées innées, et Leibniz, lorsqu'il faisait à l'axiome séculaire de l'empirisme cette restriction profonde : nisi ipse intellectus. L'esprit est inné à lui-même; en d'autres termes, la pensée préexiste à Texpérience.
Mais cette maxime à laquelle on est forcé de se rendre, même quand on la nie, peut donner lieu à de graves malentendus. Que veut-on dire, en déclarant que la pensée est innée à elle-même et qu'elle préexiste à l'expérience? Entend-on qu'il y a dans la connaissance deux parts absolument distinctes; d'un côté des vérités d'origine exclusivement empirique, et de l'autre des véritésd'origineexclusivementrationnelle;d'un côté l'expérience nue, de l'autre la pensée pure, et que cepen-
LiARD. — La science positive. 13
clant ces deux sortes de vérités se réunissen l et s'appliquent l'uue à l'autre pour constituer la science? — C'est ainsi que Locke et tous ceux qui, jusqu'à Kant, rejetèrent la doctrine cartésienne, semblent l'avoir compris. Ainsi interprétée, la théorie de l'iunéité prête le flanc à des objections irréfutables, et son moindre défaut est de donner le change à la pensée.
Nous savons quelle question se pose à l'origine et au terme de la science positive. Les faits sont particuliers et contingents; les lois sont universelles et nécessaires. ' Où prenons-nous ridée decette haison in variable et constante des phénomènes? L'empirisme répond : Nous la puisons à la source des faits ; il n'y a pas deux sources distinctes etséparées de connaissances; il n'y a pas, dans la connaissance, deux sortes d'éléments irréductibles. — Mais, malgré tous ses efforts pour composer les vérités universelles et nécessaires avec les seules données de l'expérience, un soupçon plane toujours sur lui et suffit à le tenir en échec : l'expérience qui est censée fournir tout le contenu de la pensée, ne recèle-t-elle pas elle-même des éléments à priori sans lesquels elle serait impossible ?
On peut opposer à la thèse de l'innéité, entendue au sens courant et vulgaire, une fin de non-recevoir analogue. Comment faire le départ entre les connaissances à priori et les connaissances à posteriori ? Nous ne saurions nous supposer, par hypothèse, privés de toute donnée expérimentale. Quand, parla réflexion, nous nous étudions nous-mêmes, nous trouvons en nous la connaissance toute faite, la synthèse de Vh priori et de
LA CRITIQUE. t95
l'à posteriori opérée. Pouvons-nous alors être aosurés que les vérités innées sont pures de tout élément empirique? S'il est vrai qu'elles ont des caractères spéciaux, universalité et nécessité, dont l'expérience, toujours particulière et contingente, ne saurait rendre compte, n'y a-t-il rien, dans le contenu des termes qu'elles unissent, qui vienne, soit directement, soit indirectement, de l'expérience? Ce soupçon une fois élevé, il est impossible de le dissiper ; il faudrait pour cela faire table rase dans notre esprit, rejeter toutes nos connaissances sans exception, et, ce vide mental une fois atteint, opposer une barrière infranchissable à l'expérience qui tend incessamment à introduire en nous ses produits, et laisser champ aux seules vérités rationnelles qui surgiraient du fonds môme de l'esprit. Mais une telle entreprise est chimérique, et, de plus, elle implique contradiction. En admettant que le vide complet de l'âme pût être obtenu, ne faudrait-il pas savoir à quel signe infaillible les connaissances purement expérimentales diffèrent des connaissances purement rationnelles, pour pouvoir contenir les unes et ne donner accès qu'aux autres.
Cette difficulté n'est pas la seule. Ces vérités rationnelles ont un objet propre, hors de la sphère de Texpérience possible. Cependant elles sont la règle de notre expérience, la garantie de notre science ; elles concourent donc avec les vérités purement empiriques. Cela étant, on demande comment se fait l'application des vérités à priori aux phénomènes. D'après l'hypothèse, Texpériencea un domaine absolument séparé de l'esprit; il n'y a rien de commun entre ce qui nous vient à pas
i96 LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.
teriori et ce qui nous est donné à priori. Dès lors, qui empêche de supposer que l'expérience a un cours distinct de celui de la pensée, et que, par suite, le courant des phénomènes et celui des pensées ne se rencontreront jamais? Et même, en admettant que Tordre des choses soit conforme à celui de nos idées, quelle garantie en avons-nous, si ce n'est la caution empirique du fait? Nous anticipons, en vertu des principes innés, sur le cours d'une nature, qui, par hypothèse, n'a rien de commun avec eux; nous sommes, par suite, réduits à attendre la confirmation des faits, et nos assertions n'ont, en dernière analyse, d'autre valeur objective que celle qu'elles reçoivent de l'expérience. On revient ainsi à la doctrine empirique, et, en fin de compte, les principes innés ne sont pas une base plus solide de nos convictions scientifiques que les inductions expérimentales fortifiées par l'habitude.
Ce conflit séculaire et cette impuissance mutuelle de l'empirisme brut et de l'innéité absolue eussent été sans fin et sans remède, si, par une de ces révolutions fécondes qui changent la face de la spéculation, Kant n'était venu poser la question en termes nouveaux, et en produire une solution nouvelle, également éloignée des solutions extrêmes jusque là proposées. L'empirisme est impuissant, quoi qu'il fasse, à montrer comment, avec les seules données de l'expérience toujours particulière et contingente, Tesprit formerait des assemblages aux rapports universels et nécessaires. D'autre part, la doctrine des idées innées, entendue au sens absolu que
LA CRITIQUE. i^^
nous avons plus haut signalé, ne réussit pas mieux à faire voir comment l'esprit appliquerait à des matériaux sensibles, supposés absolument étrangers à lui, les lois universelles et nécessaires qui sont le fond de lui-même. Kant sort la philosophie de peine, en montrant que phénomènes et lois, faits et principes, nous sont donnés ensemble, que l'objet de la connaissance est une synthèse primitive et indissoluble, si ce n'est par abstraction, de l'objet, au sens vulgaire du mot, et du sujet. Les esprits accoutumés à considérer comme produits de la seule expérience les vérités d'ordre expérimental, et comme fruits de la seule raison les vérités universelles et nécessaires, se font malaisément à l'idée que ce qu'ils ont l'habitude de désunir est uni, c'est-à-dire que l'expérience elle-même contient quelque chose de la raison. Pourtant, s'ils recueillent les enseignements les plus récents et les moins contestés des sciences positives, ils se familiariseront peu à peu avec ce paradoxe apparent. Rien n'est une meilleure introduction à l'intelligence de la critique kantienne, que la moderne théorie des sensations. Couleurset sons nous semblent revêtus de tous les caractères indispensables à constituer des objets; nous les localisons, hors de nous, dans l'espace ; quand nous avons cessé de les sentir ou de les percevoir, nous ne laissons pas d'être convaincus qu'ils continuent d'exister; le bon sens se révolterait à l'idée que ce sont là de vains fantômes comme ceux du rêve. Cependant une rigoureuse analyse scientifique démontre que, considérés comme couleurs et comme sons, c'est-àdire avec leurs qualités spéciales, ce sont uniquement
LA SCIENCE POSmVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.
nos sensations projetées hors de nous, et érigées ainsi en objets. Toutes nos sensations objectives sont l'œuvre de deux facteurs, Tun qui nous est extérieur, l'autre qui est nous-niême. Un même excitant, appliqué à des organes différents, provoque en nous des sensations spécifiquement distinctes; dans l'œil, des clartés et des couleurs ; dans Toreille, des bruits et des sons; à la peau, des sensations tactiles ; dans les muscles, des sensations musculaires. Inversement, des excitants spécifiquement distincts, mécaniques, physiques, chimiques, éveillent, s'ils sont appliqués au môme organe, des sensations de môme espèce. Que le nerf optique, par exemple, soit sollicité à l'action par les ondulations de Télher, par une pression ou un choc mécanique, par une substance médicamenteuse introduite dans le sang, il répondra toujours par une sensation de lumière. Les difl^érences spécifiques de nos sensations objectives viennent donc de nous et non pas de l'objet ; de môme pour les variations innombrables de chacune de ces espèces ; les sons musicaux diffèrent les uns des autres en intensité, en hauteur ef en timbre; c'est encore le sujet qui donne à chacune de ces différences, et aux degrés qu'elle comporte, leurs quahtés propres. Physiquement, deux sons d'intensités, de hauteurs et de timbres distincts, ne diffèrent que par l'amplitude, la quantité et la composition des vibrations qui les provoquent. Mais la sensation ne fait pas elle-même le départ entre ses éléments subjectifs et objectifs; elle se témoigne à elle-même, comme objet, avec sa qualité spéciale. Le monde est obscur et silencieux ; cependant il est pour nous sonore et lumineux.
Qu'on étende à la connaissance entière cette conception désormais acquise à la science, et l'on entrera de plain-pied dans la doctrine de Kant. Tout vient de la sensation, disait Leibniz, si ce n'est la pensée elle-même. Kant s'empare de celte restriction et en développe le sens. La pensée est innée à elle-même; et, par pensée, il ne faut pas entendre un ensemble de vérités qui nous apparaîtraient sans aucun rapport aux objets de Texpérience, mais le système des conditions qui président à l'exercice de toute pensée. D'autre part, comme il est impossible que des objets soient donnés à la connaissance, qui ne soient pas soumis aux conditions organiques de cette connaissance, les lois de la pensée sont aussi celles des objets pensés. 11 résulte de là que l'objet n'est pas quelque chose d'absolument isolé du sujet, ni le sujet quelque chose d'absolument étranger à l'objet ; mais, pourrait-on dire, l'objet proprement dit est un objet-sujet, et le sujet un sujet-objet.
De ces brèves formules ressortent et l'originalité de la conception kantienne, et la solidité des positions qu'elle occupe. Un tel système, loin de sacrifier lesobjets de l'expérience, comme on l'a parfois prétendu, en peut seul établir la réalité. L'empirique part du fait brut de la sensation ; mais il ne saurait nier que la sensation est subjective; dès lors il lui est impossible d'établir une démarcation tranchée entre la veille et le sommeil. Qui nous assure que nous sommes éveillés? — La sensation subjective de l'effort. — Mais alors qui nous garantit que les autres sensations concomitantes à cette sensa-
tien continue de Teffort musculaire ont plus de réalité objective que celles qui surgissent, pendant le rêve, dans notre imagination? Sera-ce la constance et la régularité de leurs successions et de leurs assemblages, par opposition à l'incohérence et à la mobilité des assemblages formés dans le rêve? Mais si nous n^en avons d'autres témoins que les sensations elles-mêmes, d'où savonsnous que cet ordre est durable, qu'à l'instant qui va suivre, il ne sera pas troublé ou interverti? Qui nous permet môme de penser à un avenir ? Le dernier mot de Tempirisme, cette doctrine qui, plus que toute autre, semble fondée sur la réalité, serait donc le nihilisme. La conception de Kant, au contraire, érige en objets les sensations qui, en elles-mêmes, n'ont aucune preuve de réalité objective. La sensation proprement dite est individuelle, variable, subjective; mais si, pour devenir un objet de connaissance, elle doit revêtir des formes qui sont le résultat et l'expression des lois fondamentales de la connaissance, nousavons un critérium infaillible pour discerner la veille du rêve. Dans le rêve, les représentations s'assemblent et se dissocient au hasard ; dans la veille, les objets de pensée sont liés par des rapports invariables, universels et nécessaires, puisqu'ils ne sont rien autre chose que les conditions essentielles de l'exislence et de l'exercice d'une pensée une, partout et toujours concomitante à ses objets.
D'autre part, loin d'aboutir au scepticisme idéaliste, la doctrine de Kant peut seule nous en préserver, de même qu'elle nous met en garde contre le nihilisme, fruit naturel d'un empirisme rigoureux. La doctrine
des idées innées en vient facilement à nier la réalité sensible. Les difllcultés insurmontables que présente l'hypothèse d'une scission absolue de la connaissance en deux parts, l'une purement expérimentale, l'autre purement rationnelle, font promptement prendre parti pour la raison contre l'expérience. Les vérités nécessaires s'imposent à l'esprit avec une autorité infaillible etindiscutable; il s'en faut qu'il en soit ainsi des vérités expérimentales : dès lors, s'il est logiquement impossible de lier et d'unir une raison et une expérience hétérogènes, l'hésitation n'est pas permise; il faut sacrifier l'ombre à la proie, les apparences sensibles aux réalités intelligibles. La critique kantienne u'exige pas de tels sacrifices. Nous venons de voir comment elle érige les sensations en objets; mais ce n'est pas aux dépens des vérités d'ordre intellectuel. Ce qui fait la réalité des objets empiriques, c'est l'ensemble des rapports permanents qui les lient; mais cet ordre et cette liaison sont d'origine rationnelle; ces lois qui, appliquées aux sensations subjectives, les transforment en objets, ne sont rien autre chose que les conditions inhérentes à la pensée ellemême. La pensée, qu'on rappelle entendement ou raison, demeure donc la législatrice de la science. Elle impose ses lois à la réalité tout entière, parce que les choses ne peuvent être objets de connaissance qu'à la condition de se soumettre aux lois de toute connaissance. On comprend dès lors que l'esprit puisse édifier la science, c'est-à-dire dépasser, dans ses prévisions, le résultat des expériences accumulées. Les rapports suivant lesquels s'unissent les phénomènes sont constitutifs
de l'esprit lui-même; par conséquent, étant donné l'esprit, ils sont nécessaires, et ils seront les mêmes tant que l'esprit sera l'esprit. Si loin qu'en imagination nous anticipions -sur Tavenir, nous sommes présents à nousmêmes; notre esprit se transporte loin de Tinstant actuel; mais dans ce voyage, plus rapide que l'éclair, il ne laisse en arrière aucune des conditions qui lui sont essentielles; dès lors il voit le passé ou l'avenir, si lointains qu'ils soient, sous les mêmes aspecls généraux que le présent; ses exigences sont invariables, quels que soient les objets qu'il pense. Mais, comme, d'autre part, les sensations ne peuvent devenir objets de pensée qu'à la condition, nous ne dirons pas de se plier, ce qui supposerait de leur part une tendance contraire à celle de la nature, mais d'être conformes aux conditions de la pensée, nous pouvons spéculer en toute sécurité, il n'est pas à craindre que l'avenir démente nos prévisions, que le fait donne tort à la raison. La science est vraie parce que l'esprit existe.
Les avantages d'une telle doctrine sur celles qu'elle remplace une fois mis en lumière, la solidité de la position où elle est établie apjparaît de soi. Prise en ellemême, la critique est inattaquable. Avec quelles armes l'attaquer, qui ne se tourneraient pas pour la défendre? Si l'empirisme objecte que, sans l'expérience, la réalité serait pour nous lettre close, que l'homme ne sait que ce qu'il tient d'elle, la critique répond que les éléments à priori de la pensée, antérieurs et supérieurs à l'expérience, se manifestent cependant en elle. Si l'idéalisme
soutient que cela seul est vrai qui est universel et nécessaire, et par suite étranger à l'expérience, la critique répond que les sensations, en tant que sensations, sont subjectives, variables d'individu à individu, mobiles et changeantes, mais que ce qui en fait des objets permanents de connaissance, soustraits aux caprices de l'imagination et aux vicissitudes des sensibilités individuelles, ce sont précisément les lois universelles et nécessaires
de toute pensée.
Qu'on ne dise pas, comme on l'a fait parfois, qu'elle pose ses théories sans les prouver. Les preuves qu'on est en droit de lui demander ne sont pas des démonstrations, au sens géométrique du mot. Quand il s'agit de savoir s'il existe des principes à priori, la démonstration doit être dialectique et non logique ; il faut partir du fait même de la pensée, en déterminer les conditions essentielles; si ces conditions ont tels caractères qu'elles puissent être attribuées à l'expérience, l'empirisme a gain de cause; si, au contraire, certains concepts, de caractères opposés à ceux de l'expérience, sont toujours engagés dans la pensée, que seuls ils rendent possible, on ne saurait, sans pétition de principe, en attribuer l'origine et la génération à l'expérience, qui sans eux ne serait pas. Or c'est à cette conclusion qu'aboutit la critique. Une sensation ne devient un objet qu'à la condition de revêtir certaines formes, d'obéir à certaines règles. Peut-on alors soutenir que ce qui rend l'expérience possible ne la précède pas logiquement? Cette prétention, qui est celle de l'empirisme, conduit, quand elle est soutenue jusqu'au bout, aux plus flagrantes
20i LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.
pétitions de principe. En discutant les doctrines de Tassociation et de l'évolution, n'avons-nous pas vu qu'on ne pouvait expliquer empiriquement l'origine et le développement d'une de ces notions universelles et nécessaires, qui sont présentes à toutes les démarches de l'esprit, sans la supposer, c'est-à-dire sans qu'elle soit impliquée dans le sens des termes par lesquels on désigne les phénomènes chargés de l'engendrer? Affirmer qu'une notion ou une vérité esta priori, c'est dire simplement qu'on ne peut, sans pétition de principe, la supposer issue de l'expérience. En ce sens, l'empirisme impuissant est le meilleur témoin de la critique.
Rappelons-nous d'ailleurs en quels termes Kant pose la question au début de la Critique de la raison pure. Il constate d'abord que toutes nos connaissances commencent avec l'expérience : «Car, dit-il, par quoi la faculté » de connaître serait-elle appelée à s'exercer, si elle ne » Tétait pas par des objets qui frappent nos sens, et qui, » d'un côté, produisent d'eux-mêmes des représenta- » tiens, et de l'autre excitent notre activité intellectuelle » à les comparer, aies unir ou à les séparer, et à mettre » ainsi en œuvre la matière brute des impressions sen- » sibles, pour en former cette connaissance des objets » qui s'appelle l'expérience? » Mais si toutes nos connaissances commencent avec l'expérience, il ne s'ensuit pas qu'elles en dérivent toutes. L'expérience nous montre ce qui est, et non ce qui doit être ou ce qui ne peut pas ne pas être; elle constate qu'une règle donnée n'a pas jusqu'ici subi d'exception, mais elle ne peut garantir qu'elle n'en subira pas. Son témoignage est
toujours particulier et contingent. Si donc il y a dans notre connaissance des principes universels et nécessaires, on peut être assuré qu'ils ne viennent pas de l'expérience. «La nécessité et l'universalité absolues sont » donc les marques certaines de toute connaissance à ]» priori, et elles sont même inséparables ; voilà un double » signe qui permet de distinguer sûrement une connais- » sance pure d'une connaissance empirique (4).» Il s'agit donc uniquement de savoir s'il y a dans la connaissance des vérités et des notions universelles et nécessaires.
Mais l'affirmation de l'a priori dans la pensée humaine n'est que la thèse préliminaire de la critique. Avant Kant on avait, sur la foi du double critère de l'universalité et de la nécessité, admis l'existence d'idées innées; mais on n'avait pas montré*comment la science est possible, car ce n'est pas en expliquer la possibihté que de dire : nous apportons les germes de certaines vérités qui se développent au contact de Texpérience et en deviennent les règles invariables ; ou, si l'on avait tenié une autre explication, on avait promptement abouti à un idéalisme qui sacrifie aux idées innées les objets d'expérience. Kant, le premier, essaye d'expliquer comment la science est possible, c'est-à-dire comment les objets de l'expérience sont conformes aux principes à piori, et, pour cela, il admet que les sensations deviennent objets en revêtant les formes à priori de la sensibilité et de l'entendement.
* (1) Kant, Critique de la raison pure. Introduction, p. 48, trad. Barni.
Dira-t-on que cette thèse capitale est posée et non justifiée? Encore une fois, ce serait se méprendre sur la nature des solutions que comportent les problèmes relatils aux principes de la connaissance. On ne peut les résoudre que par des hypothèses. La meilleure, ou plutôt la seule vraie, c'est celle qui s'établit victorieusement sur les ruines des autres, sans faire violence aux faits. Telle est Thypothèse kantienne. C'est un fait qu'il existe une nature extérieure à nous; c'est un fait que nous en faisons la science; c'est un fait que certaines vérités sont universelles et nécessaires. Le seul moyen de comprendre que ces principes, conditions de toute pensée, règlent aussi l'ordre de la nature, est celui que Kant a proposé. L'impuissance de l'idéalisme à maintenir en harmonie la nature et la pensée, sans absorber la première dans la seconde, celle de l'empirisme à déduire de données purement empiriques les règles universelles de l'expérience, senties plus fortes preuves en faveur de la solution critique. Quant à ces doctrines inférieures qui, espérant se garder de ce qu'elles appellent les excès de l'empirisme, de l'idéalisme et de la critique, maintiennent, au nom du sens commun, des distinclions absolues entre les choses de l'expérience et celles de l'esprit, sans même se demander comment la communication pourrait s'établir entre choses radicalement hétérogènes, elles leurrent l'esprit, car elles érigent en solutions les problèmes à résoudre.
Ainsi il est acquis qu'à l'origine de la science sont placées des vérités à priori, et que ces vérités sont les
conditions mêmes de la pensée. Un pas est fait vers la solution que nous poursuivons. Les raisons invoquées au nom de la science positive contre la possibilité de la métaphysique ne méritent pas créance. Nous avons à rechercher maintenant si les lois objectives de la pensée ne recèlent pas l'absolu, si les principes de la physique, entendue au sens large du mot, ne conduisent pas qui les suit sans détour, au delà du physique, dans le métaphysique.
Pour répondre à cette question, il nous faut d'abord déterminer et analyser ces principes de toute science objective.