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CHAPITRE XI

l'évolution et les principes de la connaissance

L'hypothèse de M. Spencer sur l'origine des formes universelles et nécessaires de la pensée ofire à l'examen une difficulté spéciale, qui, selon le point de vue d'oii on l'envisage, en fait la force ou la faiblesse. Pas plus que l'hypothèse de Mill, elle ne peut recevoir de vérification directe; c'est au contrôle indirect de l'analyse et de la logique qu'elle doit être soumise. Mais eu raisonnant, nous faisons nécessairement usage de ces façons de penser, que Ton suppose l'œuvre continue et progressive des générations passées. Il faudrait, pour s'en représenter nettement l'origine et le progrès, s'en dépouiller, et, d'après Thypothèse elle-même, la chose est impossible. Toujours nous les portons avec nous ; elles sont les nerfs de toutes nos démarches intellectuelles. Peut-être existe-t-il, au plus bas degré de l'échelle animale, des organismes rudimentaires, semblables à ceux où apparurent les premiers linéaments de ce qui devait, par un progrès constant, devenir raison dans les organismes les plus complexes; peut-être la série des êtres vivants reproduit-elle, terme pour terme, toutes les étapes de l'évolution organique et mentale. Mais l'inti-

mité de ces êtres nous est inaccessible; nous ne pouvons nous Identifier tour à tour avec chacun d eux et saisir sur Je fait la production et le développemenl de ce qui d abord simple action réflexe, devient peu à peu instinct' et d'instmct raison. L'intérieur d'un seul être nous est ouvert, le nôtre, et là nous trouvons, fixées d'avance des conditions de pensée, dont nous ne' pouvons nous affranchir, môme par la plus violente des abslractions. 11 en résulte que si. jugeant d'après ces lois les débuts et les progrès de l'évolution qui, dit-on, les produit, nous les trouvons en coniradiction avec elles cette sentence sera toujours suspecte, car ces exigences rationnelles ne sauraient être complètement satisfaites à 1 origine d'un développement qui, par hypothèse, les engendre. Là est la force défensive de la théorie transformiste; mais là en est aussi la faiblesse. Si en effet ces OIS sont aujourd'hui tellement enracinées dans l'esprit humain qu'elles fassent corpsavec lui, comment un esprit a-t-il pu se représenter et décrire une série d'étals antérieurs desquels elles seraient absolument absentes? Si donc 11 est logKjuement impossible de vérifier l'hvpohese. Il est logiquement impossible de l'établir. Mais' M. Spencer a passé outre, et il nous a ainsi donné lo droit de limiter.

Avec la doctrine de l'évolution, toute différence do fond s atténue et s'efface entre la raison, l'instinct et 1 action réflexe; cesdivers modes desactivités intérieures vont se perdre l'un dans l'autre, par dégradations insensibles, comme la lumière du jour passe aux ténèbres

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176 LA SCIENCE l'OSITlVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.

par le crépuscule ; ce no sont plus, à des degrés diflérents de complexité, que des réactions du dedans, adaptées aux actions du dehors. — En un sons trèsgénéral, cette définition est vraie. Les idées abstraites du penseur, qui formule les lois de l'univers, sont coordonnées aux phénomènes, de môuie que les mouvements de l'infusoire, en quête d'une proie, sont ajustés aux circonstances du milieu où il vit. Est-ce à dire cependant que se mouvoir automatiquement et raisonner ne soient que des puissances continues et progressives d'une môme action fondamentale ? Si cette question pouvait être résolue par des raisons de fait, le débat sérail vite tranché entre la doctrine de l'évolution et les théories qu'elle prétend remplacer. Mais ici les faits précis nous manquent. Nous ignorons ce qui se passe dans le ganglion d"où part la réaction automatique, qui suit une excitation du système nerveux ; nous ignorons de même ce qui a lieu dans le cerveau de l'oiseau, qui, le printemps et les amours venus, se met à construire un nid pour ses petits. Tout au plus pouvons-nous conjecturer qu'une image lui apparaît, et que, par un attrait mystérieux, elle sollicite et dirige ses mouvements inconscients. Mais c'est une pure conjecture, et, en outre, qui nous assure que le pouvoir de créer ces images qui tyrannisent son activité n'est pas, chez l'animal, un legs de l'évolution? — De l'instinct à la raison, nous ne voyons aucun intermédiaire apparent. L'être raisonnable a des idées abstraites, et non pas seulement des images individuelles; l'éveil de la raison, chez l'enfant, se reconnaît à de vastes généralisations spontanées. Mais

cette faculté existait-elle au même degré chez ros lointains ancêtres? D'abord confondue avec Tinstinct, ne s'en est-elle pas peu à peu détachée, pour s'en isoler tout à fait, par des progrès insensibles et continus, transmis sans pertes à travers les générations? Il est vrai que, dans les langues indo-européennes, les racines, qui ont semblé à certains philologues les premiers moyens d'expression, désignent des idées générales (1). Mais en est-il de même dans toutes 1er autres langues? Et même, à s'en tenir à la famille indo-européenne, les racines ne sont-elles pas d'un âge beaucoup plus récent que la création du langage? Paitisans et adversaires de l'hypothèse de révolution s'accordent à reconnaître que le langage est la caractéristique de l'homme. Mais les premiers signes phonétiques n'ont-ils pas été les marques exclusives d'objets individuels, et n'est-ce pas beaucoup plus tard qu'ils ont acquis, grâce aux progrès de la raison, ce sens général aujourd'hui fixé dans les racines de nos langues indoeuropéennes? L'analyse du langage ne prouve pas, comme on Ta dit, « que nous commencions réellement » par connaître les idées générales, et que ce soit par » elles que nous connaissions et que nous nommions » ensuite les objets individuels d (2j. Sur ce terrain, la discussion ne saurait aboutir, car plus on remonte vers un passé sans souvenirs, plus les conjectures remplacent les faits, et moins l'analyse sait où se prendre,

(1) Voy. Max Millier, La science du langage^ 9* leçon.

(2) Voy. Hréal, Mélanges de mythologie et de linguistique : Les racmes indO' européennes.

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par le crépuscule; ce ne sont plus, à des degrés différents de complexité, que des réactions du dedans, adaptées aux actions du dehors. — En un sens trèsgénéral, cette définition est vraie. Les idées abstraites du penseur, qui formule les lois de l'univers, sont coordonnées aux phénomènes, de même que les mouvements de l'infusoire, en quèle d'une proie, sont ajustés aux circonstances du milieu où il vit. Est-ce à dire cependant que se mouvoir automatiquement et raisonner ne soient que des puissances continues et progressives d'une môme action fondamentale? Si cette question pouvait être résolue par des raisons de fait, le débat sérail vile tranché entre la doctrine de l'évolution et les théoiics qu'elle prétend remplacer. Mais ici les faits précis nous manquent. Nous ignorons ce qui se passe dans le ganglion d'où part la réaction automatique, qui suit une excitation du système nerveux; nous ignorons de même ce qui a lieu dans le cerveau de l'oiseau, qui, le printemps et les amours venus, se met à construire un nid pour ses petits. Tout au plus pouvons-nous conjecturer qu'une image lui apparaît, et que, par un attrait mystérieux, elle sollicite et dirige ses mouvements inconscients. Mais c'est une pure conjecture, et, en outre, qui nous assure que le pouvoir de créer ces images qui tyrannisent son activité n'est pas, chez l'animal, un legs . de l'évolution? — De l'instinct à la raison, nous ne voyons aucun intermédiaire apparent. L'être raisonnable a des idées abstraites, et non pas seulement des images individuelles; l'éveil de la raison, chez l'enfant, se reconnaît à de vastes généralisations spontanées. Mais

cette faculté existait-elle au même degré chez nos lointains ancêtres? D'abord confondue avec l'instinct, ne s'en est-elle pas peu à peu détachée, pour s'en isoler tout à fait, par des progrès insensibles et continus, transmis sans pertes à travers les générations? Il est vrai que, dans les langues indo-européennes, les racines, qui ont semblé à certains philologues les premiers moyens d'expression, désignent des idées générales (1). Mais en est-il de même dans toutes 1er autres langues? Et même, à s'en tenir à la famille indo-européenne, les racines ne sont-elles pas d'un âge beaucoup plus récent que la création du langage? Partisans et adversaires de l'hypothèse de l'évolution s'accordent à reconnaître que le langage est la caractéristique de l'homme. Mais les premiers signes phoné-tiques n'ont-ils pas été les marques exclusives d'objets individuels, et n'est-ce pas beaucoup plus tard qu'ils ont acquis, grâce aux progrès de la raison, ce sens général aujourd'hui fixé dans les racines de nos langues indo européennes? L'analyse du langage ne prouve pas, comme on l'a dit, « que iious commencions réellement » par connaître les idées générales, et que ce soit par » elles que nous connaissions et que nous nommions » ensuite les objets individuels « (2). Sur ce terrain, la discussion ne saurait aboutir, car plus on remonte vers un passé sans souvenirs, plus les conjectures remplacent les faits, et moins l'analyse sait où se prendre,

(1) Voy. Max Miillcr, La science du langage, 9* leçon.

(2) Voy. Uréal, Mélanges de mythologie et de linguistique : Les racines européennes.

indo -européennes

LiAKD. — La science positive.

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178 LA SaENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.

et, dans ce vague lointain, la doctrine des lentes transformations, bénéficiant de Tabsence de preuves positives et incontestables, a pour l'imagination, qui se porte bien au delà des limites où la raison s'arrête, des séductions peut-être décevantes. C'est dans la raison consciente, où tout est en lumière, qu'il faut s'établir, pour apprécier à sa juste valeur la théorie de M. Spencer.

D'après M. Spencer, l'esprit est un. Depuis la pure appréhension de deux sensations successives jusqu'à la solution d'un problème de hautes mathématiques, il se comporte de la même manière, il procède de la même façon, il suit la même loi. Partout et toujours il assemble suivant des ressemblances, il sépare suivant des différences; c'est là son unique fonction, en apparence diversifiée par la variété deses produits, mais que l'analyse retrouve au fond de toute œuvre intellectuelle. Toutes nos conceptions, des plus simples aux plus complexes, se produisent, suivant une même règle, comme s'engendre la série des nombres consécutifs, une fois la loi de la numération posée. Cette théorie sur Tunité de composition de l'esprit est la pierre angulaire de Tédifice entier. Il importe par conséquent d'en éprouver la

solidité.

La question à résoudre est celle de savoir si tous les concepts et tous les principes suivant lesquels nous unissons les matériaux de la connaissance en assemblages variés, se résolvent analytiquement les uns dans les autres, ou s'il n'en est pas qui résistent à la fusion. Doit-

on distribuer toutes nos connaissances en une série unique de termes, formés suivant une même loi, ou, au contraire,les répartir en plusieurs séries parallèles, qur se développeraient chacune suivant une règle propre, sanscesser cependant d'être unies en un mêmesystème? Il no sera pas besoin, pour répondre, de faire l'inventaire de tous les concepts qui nous servent à grouper nos représentations ; il nous suffira de considérer les plus simples d'entre eux, ceux dont l'originalité au moins apparente n'est pas contestée, les nombres, par exemple^ et les figures géométriques.

Ce sont là deux espèces de notions d'une application générale; tout objet de pensée reçoit un nombre; tout objet de représentation est revêtu d'une figure. Suivant M. Spencer, ce ne seraient pas des notions originales, mais des composés où l'analyse découvrirait, comme seuls éléments, les rapports primitifs de la ressemblance et de la diff'éren ce, c'est-à-dire de la succession. — Il est incontestable qu'un nombre implique la diversité, et, en un certain sens, la ressemblance. Pour que des choses nous semblent plusieurs, il faut qu'elles soient différentes: si entre elles aucune différence n'était saisie, elles se confondraient en une seule. Ainsi, par cela seul que deux objets, si semblables d'ailleurs qu'on les suppose, sont deux, il faut qu'ils soient marqués de qualités différentes, qu'ils occupent dans l'espace des places distinctes, ou tout au moins qu'ils apparaissent dans le temps à la suite l'un de l'autre. Mais, si la diversité est liée à la pluralité numérique, elle n'en est pas pour cela le seul fondement. Le soutenir serait méconnaître

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un des caractères essentiels du nombre. Un nombre est fait d'unités identiques, et jamais l'expérience ne nous en a présenté de telles. Comme le dit Stuart Mill, «ne lieue comptée sur une route, n'est jamais rljçoureusement égale à une autre lieue mesurée à la suite. 11 faut donc, pour constituer les unités d'un nombre, que les différences individuelles et concrètes s'effacent, et qu'il reste seulement, entre les objets, une séparation idéale et abstraite. Soutiendra-t-on que c'est là précisément l'effet du rapport de ressemblance uni au rapport de différence? Mais peut-on concevoir l'identité d'états de conscience successifs, toute différence mise de côté? Pourrait-on dire lorsqu'ils sont plusieurs? Et cette identité n'auraitelle pas pour résultat de les fondre en un seul et de supprimer toute idée de pluralité? Le nombre est à la fois identité et pluralité, ressemblance et différence; mais une preuve qu'il ne natl pas de l'accouplement de ces deux notions, c'est que chacune d'elles, unie à l'autre, l'anéantit. 11 est l'identité ou l'unité dans la multiplicité, c'est-à- dire dans la différence, et la différence, c'est-à-dire la multiplicité, dans l'identité ou l'unité. Le temps, fait d'événements distincts, n'est pas le nombre, mais il est apte à le recevoir. Nous pouvons, à mesure que les événements se produisent, assigner un nombre à chacun d'eux; mais ce n'est pas parce qu'ils sont différents les uns des autres, puisque les unités sont identiques; ce n'est pas non plus parce qu'il est loisible à l'esprit d'en élimmer tout caractère distinclil, car alors, cessant d'être distingués, ils se confondraient; c'est uniquement parce que le nombre est d'une applica-

lion générale. La ressemblance et la différence sont au- fond de tous les nombres, mais elles ne sauraient les constituer en se rapprochant uniquement l'une de l'autre, puisqu'alors elles s'annulent mutuellement. Le nombre est, comme nous le montrerons plus tard, la synthèse de l'unité et de la pluralité, deux notions corréhitiyes, dont le rapport constitue un concept irréductible.

Il serait plus difficile encore de réduire aux nombres les figures géométriques. D'une manière générale, l'espace est essentiellement différent du nombre. A partir de l'unité prise comme point de départ, la série des nombres se compose par Taddition de l'unité à ellemême et aux sommes précédemment construites. Dans l'espace , à partir d'un point pris pour origine, on peut développer la série des nombres, en haut et en bas, à droite et à gauche, en avant et en arrière. Numériquement, ces directions diverses ne diffèrent pas Tune de l'autre, puisque chacune d'elles peut recevoir la série illimitée des nombres. D'où vient donc la différence du droit et du gauche, du haut et du bas, de Pavant et de l'arrière? Leibniz, en définissant l'espace Tordre des coexistences possibles, l'a effacée et n'en a pas rendu comple. C'est qu'elle est quelque chose d'absolument original. Une série de nombres, comptée en un sens ou en l'autre, est toujours la même; deux directions opposées dans l'espace, fussent-elles sur le prolongement l'une de Tautre, sont choses différentes. Nous pouvons, par un artifice de l'esprit, les replier, et les faire coïncider, pour en constater Tégalité ou l'inégalité ; mais elles

n'en restent pas moins distinctes. Et d'ailleurs l'espace est extérieur à nous; nous pouvons concevoir et construire les nombres sans sortir de nous-mème.

L'impossibilité de ramener, par voie analytique, les déterminations géométriques à des déterminations purement numériques sera plus manifeste encore, si, au lieu de l'espace en général, nous considérons les figures déterminées quMl contient. Toute question de géométrie revient en définitive à une question de mesure, et comme toute mesure s'exprime par des nombres, il pourrait sembler que les nombres sont les éléments essfîiitiels des figures. Ainsi paraissent l'avoir pensé les pythagoriciens. Mais la forme n'a-t-elle pas quelque chose d'irréductible au nombre? Est-ce la même chose de former le nombre trois, par exemple, et de construire un triangle équilatéral? Un même nombre ne peut il pas être le schème numérique de plusieurs schèmes géométriques? L'existence de la géométrie analytique semblerait devoir lever ce scrupule et nous incliner à croire que les nombres sont de tout point les substituts exacts des formes tracées dans l'espace. La c7?ra>î/5^ de Descartes, comme on l'appelait au dix-septième siècle, ne se passe-t-elle pas de toute intuition de l'étendue, et ne parvient-elle pas cependant, sans autres moyens d'expression que les signes de l'algèbre, à résoudre des problèmes pour lesquels la géométrie intuitive des anciens n'avait peut-être pas de méthode? — Il est vrai que les signes de l'algèbre sont devenus, aux mains de Descartes, les symboles des formes géométriques. Toutefois ce n'est pas à dire que les choses signifiées, en s' effaçant

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derrière les signes qui les expriment, aient perdu leur physionomie propre. L'établissement des premières formules de la géométrie analytique requiert la vue de figures déterminées. L'artifice de Descaries consiste en effet à ramener les diverses positions d'un point en mouvement à des variations de grandeurs susceptibles d'expressions algébriques. Il en résulte que l'intuition de l'étendue, qui semble disparaître sous la formule, en est cependant l'assise. Et, quand le mathématicien a développé ses formules par l'analyse, n*a-t-il pas de nouveau recours, pour en interpréter les résultats, à l'intuition desfigures?Sanscelaferait-il œuvre de géomètre? La chose est si vraie, que l'analyse conduit parfois à des résultats, les quantités négatives, par exemple, qui n^ont de sens que par une convention relative à l'espace. Sans pousser plus loin celte revue des conceptions qui servent de cadres à nos représentations, n'est-il pas visible que si elles sont distinguées par des caractères irréductibles, elles ne sauraient sortir, les plus complexes des plus simples, par la voie de l'évolution? L'évolution en effet, nous l'avons vu au dernier chapitre, ne crée ni ne transforme; elle se borne à développer, suivant une >! règle uniforme un germe donné. Concevra-t-on qu'au cours du développement, la loi qui Ta dirigé cède toutàcoup la place à une loi nouvelle? Concevra-t-on que continuant d'agir, elle reçoive, à des instants imprévus, le concours de règles étrangères, qui viendraient on ne sait d'où, puisqu'elles n'auraient pas de raison d'être dans les périodes antérieures de l'évolution ? De telles interventions ne seraient-elles pas des crises miraculeuses, et

ne ruineraient-elles pas cette idée d'un développement régulier et continu, par laquelle la théorie de l'évolution prétend l'emporter en intelligibilité sur les doctrines opposées? Imaginez qu'on ait construit une machine capable d'engendrer les nombres, dans Tordre de la numération ; elle les engendrera à l'infini, et l'on pourra dire qu'ils sortent les uns des autres par complication croissante, puisqu'ils seront tous faits suivant la même loi. Mais l'esprit se refuse à admettre qu'à un certain instant cette machine se mette à construire des formes géométriques, plus tard des propriétés chimiques, et plus tard encore des propriétés vitales. Il n'en est pas autrement de la machine universelle. Si les produits en sont de plus en plus complexes, ils sont tous semblables cependant, et faits d'après une règle commune.

Mais en accordant à M. Spencer l'unité de composition qu'il réclame pour l'esprit, et sans laquelle il est impossible de voir dans les formes actuelles de la pensée de lentes acquisitions de l'humanité entière et des races d'où elle serait sortie, l'hypothèse ne soulève-t-elle pas d'autre part d'invincibles difficultés?

L'auteur des Principes de psychologie reconnaît que chacun de nous apporte en naissant une constitution mentale déterminée, de laquelle résultent les conditions sous lesquelles nous nous représentons toutes choses et les pensons. Seulement, et c'est là le trait original de sa doctrine, ces possessions actuelles des individus humains sont, à ses yeux, des acquisitions de la race, sorte de capital transmis et accru de génération en gé-

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nération. Par suite il est tenu de dire d'où vint la première mise de fonds qui fut le noyau des épargnes sans cesse grossissantes de l'humanité, car déclarer que l'intelligence humaine est impuissante à le découvrir, si loin qu'elle remonte dans la chaîne des ascendants, ce serait trahir l'hypothèse, et introduire, en contrebande, des sujets qui contiendraient déjà, au moins à l'état d'enveloppement, les notions que l'on déclare issues par évolution de la seule expérience. Où donc sera le commencement de ces notions? On ne saurait le fixer, sans pétition de principe, dans un sujet déjà déterminé par l'objet et en correspondance avec lui; car un tel sujet est un produit de l'évolution, et, si voisin qu'il soit de l'origine, il a reçu ce qu'il contient. Il faut donc le fixer ou bien dans un sujet sans rapport avec l'objet, ou bien dans l'objet sans rapport avec aucun sujet. Entre ces deux partis, le choix ne saurait être douteux.

L'existence d'un sujet pur est incompatible avec l'hypothèse de l'évolution. De tels sujets qui sont, par définition, étrangers à Tobjet, ne sauraient en effet rien receler qui vînt de l'expérience, et une philosophie qui rapporte tout à l'expérience doit les déclarer impossibles. On ne peut les concevoir qu'en les composant ou d'attributs purement moraux, conscience, liberté, bonté, désirs, passions, ou de ces formes vides de la pensée, dont on nie l'origine à priori, et auxquelles on assigne une genèse expérimentale. C'est donc dans l'objet qu'il faut placer l'origine première des conditions mentales de l'expérience et de la pensée. Mais que pouvons-nous dire de cet objet? Nous nous

le représentons sous certaines conditions dont nous ne pouvons, par aucun effort de Tesprit, l'affranchir; il est étendu, soumis au devenir, au nombre et à la causalité; nous pouvons le feindre sans couleur, sans odeur, sans saveur; mais, sous peine de le supposer anéanti, nous ne pouvons en bannir l'espace, le temps, le nombre, la causalité. L'espace, le temps, le nombre, lui appartiennent-ils en propre, à titre d'éléments constitutifs? — Alors nous demandons comment nous en sommes assurés? Ce ne peut être que par l'universalité et la nécessité dont ces notions nous semblent revêtues. Mais la logique du système permet-elle d'ériger en garantie de la vérité objective une nécessité subjective que l'on prétend dérivée de l'objet? Et pourtant quelle autre caution pouvons-nous avoir de la correspondance des nécessités de notre esprit avec les nécessités des choses? Ce n'est là toutefois qu'une difficulté préjudicielle. Si l'on fait de l'espace, du temps, du nombre, de la causalité, des attributs constitutifs de l'objet, comme ce sont là précisément les formes principales sous lesquelles l'esprit se représente les choses et les pense, cela revient à dire que les formes de la représentation et de la pensée sont primitivement dans l'objet, ou mieux encore, qu'elles sont l'objet lui-même, et que celui-ci, en provoquant l'apparition et l'évolution de sujets de plus en plus déterminés, crée lui-même des miroirs où il se réfléchit avec une exactitude et une ampleur croissantes. C'est alors attribuer une existence absolue à des choses que cependant on a déclarées relatives; c'est poser, hors de tout commerce avec le sujet sentant et pensant, un

temps absolu, un espace absolu, un nombre absolu, un ordre absolu de causalité. Hegel faisait-il autre chose? M. Spencer ne souscrirait pas sans doute à cette conséquence, et il objecterait que cette représentation d'un objet pur, en fonction de l'espace, du temps, du nombre et de la causalité, est une illusion et une contradiction, parce qu'en nous le figurant ainsi nous obéissons à des exigences qui ne se manifestent qu'au terme de l'évolution, et que d'ailleurs tous ces éléments d'un objet supposé pur sont empruntés au sujet. — Mais, répondrons-nous, si l'origine des notions universelles et nécessaires, qui sont aujourd'hui les règles fixes de notre pensée, ne peut être placée, sans pétition de principe, dans un sujet pur, il faut, par suite, la placer dans l'objet pur ; si, d'autre part, cet objet, sous peine de contradiction, doit être posé en dehors de tout rapport avec les formes de la pensée, comme nous ne pouvons rien penser sans faire usage de ces formes, un tel objet n'a rien où l'esprit puisse se prendre; nous ne pouvons ni le concevoir, ni le nommer. L'origine de ce qui nous permet de nous représenter et de concevoir tout ce que nous nous représentons et concevons se soustrairait donc à la pensée. On est ainsi conduit à cette conséquence au moins étrange, qu'à l'origine les notions universelles et nécessaires sont un pur néant, ou, ce qui revient au même, que leur germe n'a rien de commun avec elles.

On se demande alors ce que peut pour elles l'évolution ù laquelle on en attribue le lent enfantement? Qu'un germe donné se développe progressivement, on le com-

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prend; mais que rien ne soit donné, et rien ne sera produit; la machine fonctionnera à vide, sans rien rendre. Attribuera-t-ou à 1 évolution elle-même un pouvoir créateur? Dira-t-on que la matière élaborée, primilivement étrangère aux formes de la pensée, les revêt peu à peu, grâce à l'élaboration même qu'elle subit? En soumettant à l'analyse Tidée d'évolution, nous nous sommes prémunis contre le prestige des prétendues transmutations des choses. Peut-être les organismes les plus parfaits, où siègent aujourd'hui les instruments de la pensée raisonnante, ont-ils succédé par évolution à des organismes plus simples; peut-être encore l'action réflexe a-t-elle été le seul mode de réagir des sujets primitifs sur Taction de l'objet; il se peut aussi qu'à cette réaction simple aient succédé, la complication des organes croissant, desréactionsdeplusen pluscomplexes ; que l'instinct soit apparu et à sa suite le souvenir, l'imagination, la prévision, la raison. Mais qu'en conclure? Que l'action réflexe est devemie l'instinct, ei l'instinct la raison, uniquement par addition du même au même, c'est-à-dire par accroissement de quantité? Nous l'avons déjà dit, et nous le répétons : s'il est vrai que la quantité de matière soit constante dans l'univers, le fond inorganique de tous les êtres est le même, et Ton peut dire qu'ils sont des transformations les uns des autres ; mais c'est à la condition de prendre ces mots en un sens métaphorique, et d'entendre par là qu'à travers la variété des formes successives, les lois de la corrélation et de l'équivalence mécanique des phénomènes persistent; j mais à chaque degré de l'évolution, quelque chose ap-

paraît qui ne préexistait pas, et qui n'a pas toute raison d'être dans les états antérieurs. Par conséquent, ou bien les notions universelles sont en germe à l'origine de l'évolution ; alors celle-ci ne les crée pas, elle les développe, et les formes de la pensée ont un commencement absolu. Ou bien elles apparaissent à un degré quelconque de l'évolution ; alors elles ne sont pas davantage un produit de révolution, et dans ce cas encore, ^ elles ont un commencement absolu. C'est donner le change à l'esprit que de les affaiblir pour en reculer indéfiniment les origines; si loin qu'on nous force à en poursuivre les commencements, nous les retrouvons toujours avec leurs caractères spécifiques, et, si atténuées qu'elles soient, nous reconnaissons en elles les conditions sans lesquelles rien ne serait pensé.

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