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CHAPITRE IX

La science positive a pour fonclion de lier les phénomènes suivant des rapports universels et constants; il en résulte qu'elle est par nature, à tout jamais confinée dans le domaine du relatif, et aussi qu'elle met en œuvre des principes dont l'expérience, toujours particulière et changeante, ne saurait être la source. Ces principes, expression diverses des exigences fondamentales de la pensée,^arant d'un ordre durable et nécessaire dans le monde, éléments immuables de notre connaissance des choses sensibles, ne sont-ils pas la ^ manifestation de l'absolu au sein du relatif? En d autres , termes, pouvons-nous à l'aide des lois à priori de la , science objective déterminer le premier principe des j choses? Voilà ce que nous avons à rechercher maintenant.

Cette recherche suppose que nous avons déjà quelque notion de l'absolu ; on ne cherche que ce qu'on pressent et si l'intuition et l'explication des faits ne suscitaient en nous l'idée de quelque autre genre d'explication plus complète et plus élevée, nous nous en tiendrions, sans

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rien demander davantage, aux résultats de la science positive; il nous suffirait d'unir en un système de plus en plus large et de mieux en mieux ordonné les lois des phénomènes, et l'idée d'une raison première et dernière des choses ne naîtrait même pas en nous. — En fait, il n'en est pas ainsi. Un instinct invincible nous pousse à franchir les limites de la science proprement dite. En y obéissant, courons-nous risque de nous perdre en de folles aventures, ou tendons-nous, au contraire, vers un terme réel et accessible?

Pour répondre à cette queslion, il nous faut d'abord définir l'absolu. Cette entreprise semble un défi jeté à la logique. Définir, en effet, c'est déterminer, délimiter; la définition suit la connaissance des objets, et ne la précède pas; elle en est la fin, non le point de départ. Pour définir Tabsolu il faudrait donc le connaître. Or il s'agit de savoir si l'absolu est une vaine idole, ou au contraire un objet réel de connaissance. — Pourtant, au début de toute investigation, on est forcé de fixer, au moins nominalement, le sens des termes. On ne peut se mettre à la recherche de l'absolu sans savoir déjà de quelque manière ce qu'il est ou ce qu'il n'est pas. Autrement on irait à l'aventure et sans guide. — D'ailleurs ici la contradiction n'est qu'apparente. N'estil pas possible de définir l'absolu, par opposition à son contraire, le relatif, sans que rien soit impliqué sur ses conditions internes d'existence et d'intelligibilité? N'en peut-on pas donner, s'il est permis de parler ainsi, une définition générique, avant d'en chercher les caractères spécifiques? Est-il interdit de fixer les limites par delà

L'xVBSOLU.

lesquelles il doit être, sans préjuger la question de savoir si l'esprit a des voies pour aborder et franchir ceslimites? On se plaît d'ordinaire à rapprocher, et même à identifier l'absolu et l'infini. Mais la précision des idées et du langage exige que ces deux notions soient séparées et distinguées avec soin. —Infini, nous l'avons vu, a un sens clair. 11 se dit de toute grandeur sans limites. Ainsi le temps et l'espace sont infinis, car si loin que par la pensée on en recule les bornes, toujours la durée et l'étendue s'ouvrent au delà de la durée et de l'étendue De même le nombre est infini, car si loin qu'on pousse l'addition de l'unité à elle-même , jamais la possibilité de nouvelles additions n'est épuisée; si loin qu'on poursuive la division de l'unité par un nombre sans cesse grandissant, toujours ce diviseur peut être accru d'une unité. L'infini n'est donc jamais pleinement réalisé ; suivant une parole toujours vraie d'Aristote, c'est une puissance qui devienl sans cesse, sans être jamais. —On établit, il est vrai, une distinction entre l'indéfini et l'infini : l'indéfini serait ce que nous venons de dire; l'infini, au contraire, serait tout attribut sans limites. En ce sens le nombre serait indéfini, et les perfections que métaphysiciens et théologiens prêtent à l'absolu, bonté, sagesse, justice, puissance, liberté, intelligence, seraient infinies. Mais cet infini, distingué de l'infini mathématique, n'offre à l'esprit qu'un sens métaphorique; la notion de limite qu'on en exclut ne ressemble en rien à la limite mathématique. Un infini mathématique est une grandeur à laquelle on peut toujours ajouter; un infini métaphysique serait, au

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contraire, un attribut réel, auquel on ne pourrait rien ajouter. Un tel infini, auquel rien ne manque, où tout est en acte, et rien en puissance, mérite mieux le nom de fini, c'est-à-dire d'achevé. Mais ainsi entendu, il ne fait qu'un avec l'absolu. Alors, puisqu'il a un nom sans équivoque, à quoi bon le désigner par deux termes différents, dont l'emploi arbitraire peut engendrer de graves malentendus?

Infini et absolu sont synonymes, au sens métaphysique. Que signifie donc l'absolu? — Si nous en avions une intuition directe et immédiate, nous le définirions comme on définit un nombre ou une figure géométrique, et le difficile problème, dont nous poursuivons laborieusementlasolution, ne se poserait pas. Mais, par cela seul que la nature et Texistence de l'absolu sont mises en question, on doit conclure que nous n'en avons pas cette vue qui mettrait fin à tout débat. Nous ne pouvons donc le définir encore que nominalement et par contraste.

L'absolu s'oppose au relatif. — Le relatif, soit dans la connaissance, soit dans Texistence, est ce qui ne peut être conçu et ne peut exister par soi. Ainsi, l'égalité des trois angles d'un triangle rectiligne à la somme de deux angles droits est une vérité relative bien qu'universelle et nécessaire, car elle est liée à d'autres vérités logiquement antérieures desquelles elle reçoit toute certitude. De même mon existence est relative, car je ne me la suis pas conférée, et si l'être duquel je la tiens n'eût pas existé je n'existerais pas; de môme encore, tout phénomène qui apparaît dans le temps et l'espace est relatif, car il n'a pas en lui-même la raison de son

existence, et, pour le comprendre, l'esprit est contraint de le rattacher aux conditions qui l'ont déterminé. Le relatif est donc, d'une façon générale, ce qui n'existe que par une autre chose que soi. — Par opposition, X absolu est ce qui existe en soi et est conçu par soi^ ce qui, pour exister, n'a besoin que de soi, et dont le concept, pour être formé, n'a besoin du concept d'aucune autre chose.

Si maintenant on consulte l'étymologie du mot, absolu signifie ce qui est achevé et ce qui est indépendant. « Le terme absolu, a dit Hamilton, présente une » ambiguïté double qui correspond au sens double du » mot latin. 1° Absolutum veut dire ce qui est libre ou » sans lien; en ce sens, l'absolu sera ce qui est en » dehors de toute relation, comparaison, limitation, » condition, dépendance, etc.. H est donc l'équivalent » du motTo anoXvzov des Grecs du Bas-Empire... 2" Ab- » sohitum veut dire fini, parfait, achevé; en ce sens, » l'absolu sera ce qui est hors de relation, etc., en tant » que fini, parfait, achevé, total; il correspond donc au » To oXov et au to tsXsîov d'Aristote (1). » — Ces deux sens, il est aisé de le voir, reviennent à celui que nous avons indiqué plus haut. Une chose achevée est celle à laquelle rien ne manque. Or il manque quelque chose à tout ce qui est relatif. N'est-ce pas une infirmité et une pénurie que de ne pas exister par soi-même, et de recevoir d'un autre être une existence précaire et sans cesse menacée? L'achevé existe donc par soi, il est Tal^-

(1) Hamilton, Discussions, p. 14, note.

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solu - Une chose indépendante est celle qui ne relève pas d'une autre qu'elle-même. Or le relatif est toujours tributaire de l'être duquel il reçoit Texistence. N'est-ce pas la dépendance la plus étroite et l'esclavage le plus lourd que de tenir l'être d'autrui ? L'indépendant existe donc par soi ; il est l'absolu. ^ Ainsi, absolu, achevé et indépendant sont trois termes synonymes qui désignent également l'existence en soi et par soi. ^ ^

Mais c'est là une forme ou un cadre vide ou n est contenue aucune détermination positive. Dire que l'absolu est ce qui existe en soi et est conçu par soi, c est ne rien dire sur sa nature; c'est n'énoncer aucune des conditions sans lesquelles il est impossible à Kesprit de le concevoir positivement ; c'est simplement tracer une délimitation abstraite et comme géométrique, sans rien préjuger sur les qualités qui pourront y être contenues. Ainsi le veut la dialectique. Ce sont, en effet, questions distinctes et bien différentes que celle d'afQrmer l'existence en soi et par soi, et que celle de déterminer les conditions intimes de cette existence. C'est pour les avoir confondues que plus d'un philosophe s'est emprisonné dans un labyrinthe sans issue.

Cela posé, écrivons un chapitre d'histoire.

Tous les philosophes, et ceux qui admettent que l'absolu peut être déterminé et ceux qui le nient, sont d'accord pour reconnaître, par opposition à l'existence des phénomènes relatifs, une existence en soi et par soi. lîne rapide revue de la philosophie ancienne et moderne va nous en convaincre.

Les premiers sages de la Grèce attribuaient tous les phénomènes sensibles aux métamorphoses infiniment diversifi^ées d'un principe unique et éternel, l'eau, l'air ou le feu. Ils concevaient les faits, et ceux du monde extérieur et ceux de l'esprit, comme relatifs, puisque,, pour les expliquer, ils les rapportaient à un principe ; le principe, au contraire, leur semblait absolu, c'està-dire existant en soi et par soi, puisqu'ils en faisaient l'origine et le fondement de tout, et qu'ils ne le rapportaient à rien d'antérieur. Négligeons les déterminations variées que s'en faisaient les Ioniens, et il reste : quelque chose existe en soi et par soi.

Plus tard, on explique tous les êtres de la nature et leurs changements par les combinaisons d'atomes éternels, éternellement en mouvement dans un vide éternel. Cette conception nouvelle contenait encore l'idée d'une existence absolue et fixe, en antagonisme avec l'existence relative et mobile des faits. Les êtres singuliers et les phénomènes apparaissent et disparaissent au hasard du rapprochement et de la séparation des atomes; ceux-ci, et le vide où ils se meuvent, sont en soi et de tout temps. — Négligeons cette détermination positive de l'absolu, et il reste : il est quelque chose d'existant en soi et par soi.

Les Pythagoriciens sont conduits à la même conclusion générale. Pour eux, les choses sensibles sont des apparences; les nombres sont les réalités véritables, c'est-à-dire ce qu'il y a d'immobile, de constant et d'universel dans les phénomènes changeants, passagers et particuliers. — N'est-ce pas encore affirmer, par

LiARD. — La science positive. 20

opposition aux existences relatives, une existence en soi

et par soi?

Platon ne tient pas un autre langage. Les choses des

sens n'ont, à ses yeux, qu'une ombre de réalité; seules les idées sont réelles, et, plus que chacune d'elles en particulier, celle qui en résume l'essence, l'idée du Bien — Faisons abstraction du contenu positif de cette détermination pour n'en retenir que la forme, et une fois encore nous obtenons ce reste : il est une existence en soi et par soi, soutraite aux vicissitudes des existences relatives. , ,, j La métaphysique d'Âristote diffère de celle de Platon. Mais le Bien, moteur immobile d'un monde sollicité par un irrésistible attrait, existe en soi, alors que les phénomènes, dont il provoque le mouvement et le progrès par sa perfection même, sont suspen.ius à lui, °et en reçoivent une existence relative et passagère.

Si, passant des anciens aux modernes, nous prenons chez ceux-ci quelques exemples caractérisés, Descartes, Spinoza, Schelling, si différents qu'ils soient l'un de l'autre, reconnaissent en commun, au premier principe des choses, l'existence en soi et par soi. - Pour D.sflartes. l'être parfait est l'ori8;iiie première du monde, et des choses étendues, et des choses pensantes; il poss.'de au degré le plus élevé, sagesse, intelligence il liberté; mais le fondement de ces attributs est l'existence en soi, opposée à l'existence d'emprunt que les corps K les esprits tiennent de la continuité de l'acte créateur. — Pouc Spinoza, la substance une et éternelle se oiani-

feste par une infinité d'altribuls infinis chacun dans son genre, lesquels se manifestent à leur tour par une infinité de modes finis. L'ensemble des modes, c'est notre monde, monde relatif, puisque les modes n'ont d'existence que par les attributs quils manifestent, et que les attributs eux-mêmes n'existent que par la loi nécessaire qui en fait des manifestations de la substance. Celle-ci, au contraire, existe en soi, et, pour la concevoir, nous n avons besoin de recourir au concept d'aucune autre chose. — Pour Schelling, l'univers des corps et des esprits est la mise en acte progressive de l'absolu. Chacun des êtres qu'il contient, des phénomènes qui s'y produisent, n'existe que par sa relation nécessaire au développement du principe commun. Seul, ce principe, dont l'évolution produit tour à tour les moyens par lesquels il se réalise, tient de lui-même l'existence. — Défalquons de cette conception le mode spécial de développement attribué par Schelling au premier principe, et il reste que le premier principe existe en soi et par soi.

Ainsi, tous les systèmes métaphysiques, sous les formes les plus diverses, matérialisme, idéalisme, panthéisme, spiritualisme, concourent en un même point. Toutes les conceptions positives, même les plus divergentes, sont contenues dans les limites de cette définition : t absolu est ce qui existe en soi et est conçu par soi.

Il y a plus. Ceux-là même qui nient la possibilité de la métaphysique s'accordent sur ce point avec les écoles de métaphysique. — D'après les positivistes.

cela seul qui est objet d'expérience sensible est objet de science. Nous ne connaîtrions donc que les faits et les lois : si loin que la science pousse ses démarches, jamais elle ne quitte le terrain de l'expérience, si loin qu elle cn-ase ses inductions et ses hypothèses, jamais elle ne dépasse les lois. Pourtant, au-delà de cette région ouverte à la science, le positivisme reconnaît qu'il existe une autre région dont il nous refuse l'accès. « Ce qui » est au delà du savoir positif, soit matériellement le » fond de l'espace sans borne, soit intellectuellement r, l'enchaînement des causes sans terme, est macces- » sible à l'esprit humain. Mais inaccessible ne veut pas „ dire ml ou non existant. L'immensité, tant mate- „ rielle qu'intellectuelle, tient par un lien étroit a nos „ connaissances, et devient, par celte alliance, une idée » positive et du même ordre; je veux dire qu en la y, touchant et en l'abordant, cette immensité apparaît » avec son double caractère, la réalité et l'inaccessibi- » lité (1). » «Le domaine ultérieur est celui des choses » qui ne peuvent être connues. La science positive pro- » fesse de n'y rien nier, de n'y rien affirmer ; en un „ mot elle ne connaît pas l'inconnaissable; mais elle „ en Constate t existence. Là est la philosophie supé- • rieuie; aller plus loin est chiméritiue; aller moins , loin est déserter noire destinée (2). .. - Mais qu'est cet inconnaissable dont on reconnaît l'existence en termes si formels, sinon ce qui existe en soi et par soi,

.n Littré Anmte Comte et la philofophie rositive. p. 620, 2' édU. S LUUé; La Lnce au point Ue vue pkilosophme; - Les kypotheses de cosmogonie positive.

c'est-à-dire l'absolu? Si c'était, en effet, une partie du relatif, elle devrait lomber sous les prises de la science, puisque la science recherche les rapports des faits, et qu'elle va jusqu'où ces rapports s'étendent, et qu'elle s'arrête là seulement où ils cessent. L'inconnaissable a donc un mode d'existence distinct de celui des choses qui entrent dans le savoir positif, et ne peut être par suite que l'absolu tel que nous l'avons défini. Qu'on le déclare inaccessible, que l'on soutienne que nous n'avons pour nous y porter et nous y diriger ni voile, ni boussole, c'est une autre question dont il n'est pas temps de nous préoccuper encore. On reconnaît qu'il existe, par cela seul qu'on reconnaît des limites à la science positive, et qu'on ne fait pas de ces limites celles de la réalité, et cela nous suffit. S'il est des positivistes qui refusent de souscrire aux paroles de M. Littré ils s'avancent plus que lui vers la métaphysique, et, cédant malgré eux à une logique secrète, plus forte que la logique de leur système, ils sont contraints de placer toute réalité dans nos sensations, et d'aboutir soit au matérialisme, soit à l'idéalisme.

Ceux qui, comme M. Herbert Spencer, sans être positivistes au sens orthodoxe du mot, professent, à la suite de l'école empirique, que toutes les connaissances humaines sont relatives, ne nient pas plus que M. Littré l'existence d'un inconnaissable au delà du relatif, c'està-dire d'un absolu, a A côté de la conscience définie^ » dont la logique formule les lois, il y a aussi une con- » science indéfinie qui ne peut être formulée. A côté 0 des pensées complètes et des pensées incomplètes.

8tO LA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.

D qui, bien qu'incomplètes, sont encore susceptibles de D recevoir leur complément, il y a des pensées qu'il est » impossible de compléter, et qui n'en sont pas moins » réelles, parce qu'elles sont des affections normales de » rintelligence. Notons d'abord que tous les raisonne- » ments par lesquels on démontre la relativité de la D connaissance supposent distinctement Texislence po- » sitive de quelque chose au delà du relatif. Dire que » nous ne pouvons connaître l'absolu, c'est affirmer im- 9 plicitement qu'il y a un absolu. Quand nous nions que I» nous ayons le pouvoir de connaître l'essence de Tab- » solu, nous en admettons tacitement l'existence, et ce » seul fait prouve que l'absolu a été présent à l'esprit, » non pas en tant que rien, mais en tant que quelque D chose. Il en est de même à chaque pas du raisonne- D ment qui sert d'appui à la doctrine de la relativité. Le » noumène, nommé partout comme antithèse du pké- » nomène, est pensé partout et nécessairement comme D une réalité. Il est rigoureusement impossible de cony> cevoir que notre connaissance n'ait pour objet que ]» des apparences, sans concevoir en même temps une n réalité dont ces apparences soient la représentation... » L'impulsion de la pensée nous porte inévitablement » par delà l'existence conditionnée à l'existence iucon- » ditionnée; et celle-ci demeure toujours en nous » comme le corps d'une pensée à laquelle nous ne » pouvons donner de forme (1). »

Kant enfin, rangé si souvent parmi les sceptiques,

(1) Herbert Spencer, Les jyremiers principes, trad. Gazelles, p. 199.

est loin de méconnaître cette existence, la seule solidement assise parce qu'elle repose sur elle-même. D'après lui, la sensibilité, soumise aux lois du temps et de l'espace, nous donne des représentations que l'entendement lie suivant des lois à priori. Mais ce monde de phénomènes ordonnés n'est pas à ses yeux toute la réalité; c'est la seule chose que nous puissions scientifiquement connaître; mais au delà existe un monde de choses en soi, de iioumènes invisibles aux sens, inaccessibles à l'entendement, doués d'une existence absolue. L'espace et le temps nous les voilent à jamais; cependant l'existence en est indéniable, autrement on ne saurait comprendre la matière de la sensation, cette excitation étrangère à notre volonté, qui sollicite à l'action nos puissances sensibles. La chose est si vraie, que jamais les explications de la science ne nous satisfont pleinement. Nous cherchons toujours à pousser la liaison des faits au delà du dernier terme atteint; un instinct intérieur excite sans cesse l'entendement à poursuivre la raison des choses, témoin irrécusable des limites de notre science, et aussi de l'existence d'un absolu inaccessible.

Ainsi, tous les systèmes, quand on en défalque les diflerences spécifiques, présentent un même résidu^ l'aflirmalion d'une existence en soi et par soi. Mais c'est là une pure constatation de fait. L'important est de savoir si celte affirmation commune est légitime, et si ces témoignages unanimes sont un témoignage de vérité.

De cette unanimité il ressort que la notion de Tab-

solu s'impose à l'esprit avec une nécessité invincible. Est-ce, comme on Ta prétendu souvent, par une nécessité de raisonnement issue du principe de causalité? — Tout ce qui est, dit-on, a sa raison d'être; c'est pour cela qu'étant donné un phénomène, nous le rattachons à une cause qui en est la raison; c'est pour cela que nous rattachons celte cause elle-même à une cause antérieure, et ainsi de suite, tant que nous demeurons dans Tordre des choses relatives. Mais nous ne pouvons y demeurer sans nous mettre en contradiction avec le principe même, qui nous en fait lier les éléments les uns aux autres par la causalité. Il est impossible que la série des causes et des effets relatifs soit infinie; il faut nécessairement s'arrêter quelque part. Quel est ce premier terme dont le raisonnement réclame si impérieusement l'existence, sinon l'absolu? Si, en effet, il ne se confère pas à lui-même l'existence, il la tient d'un autre être que lui; alors, il n'est pas le premier terme. Il doit donc être causa sut, comme disait Spinoza. — Mais Kant' a dégagé et mis en relief le vice irréniédiable de cet argument. Quand nous remontons de cause en cause, dans l'ordre de la nature, nous ne sortons pas des phénomènes, car la cause d'un fait, c'est l'ensemble des faits qui le déterminent. De deux choses Tune alors : ou rapplicalion que l'on fait du principe de causalité aux phénomènes est légitime, ou elle ne ne Te.st pas. Si elle l'est, on ne saurait, sans changer de principe et de voie, terminer arbitrairement la série des causes relatives, et passer brusquement a une cadse absolue; si elle ne l'est pas, on n'a pu fur-

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mer la série qui, dit-on, aboutit, en fin de compte, à l'absolu.

Ce n'est pas déduclivement, mais dialecliquement que la réalité d'une existence en soi peut être établie. — Les choses relatives vont par couples ; une circonférence partage l'espace entier en deux portions inséparables, l'une intérieure, l'autre extérieure; — une espèce ne peut être conçue sans le genre auciuel elle appartient, ni ce genre sans les caractères communs aux espèces qu'il renferme; — une cause physique ne peut être séparée de son effet, ni un effet de sa cause. Le relatif, dans l'ordre de la connaissance et dans Tordre de l'existence, étant ce qui ne peut être conçu et ne peut exister par soi, est lié d'une manière nécessaire à ce qui le rend concevable et existant. De même le relatif et l'absolu, au sens abstrait et général, sont une paire indissoluble de notions.

Les sciences du relatif témoignent de leur impuissance par leurs progrès même. Elles font tenir en des rapports de plus en plus généraux les rapports précédemment découverts; elles élargissent la synthèse des phénomènes à mesure que l'analyse en devient plus protonde; mais elles ne parviennent jamais à saisir un premier anneau auquel la chaîne entière serait suspendue, elles tendent, mais en vain, à remonter à l'infini. La raison de cette incapacité nous est connue : il serait contradictoire que l'esprit conçût une limite à l'espace, au temps, à la série des nombres, à celle des causes relatives, et qu'il pût faire varier la quantité donnée d'existence objective. Il faudrait, pour cela, qu'à

la limite de l'espace et flu temps, du nombre, de la chaîne des causes et des effets, à chaque variation dans la quantité d'existence, il changeât brusquement de manières d'être essentielles. Mais, précisément parce que l'application s'en poursuit indéfiniment, les lois objectives de la connaissance sont des témoins de l'absolu. Rien de ce qu'elles atteignent dans le domaine objectif ne se suffît à soi-même; chacun de leurs pas en avant, qui semble un progrès, laisse en réalité l'esprit aussi loin du terme; on ne gagne rien sur l'infini. IVIais cette notion du relatif, c'est-à-dire de ce qui n'existe pas en soi, suppose un corrélatif incessant, la notion de l'absolu, c'est-à-dire de ce qui existe en soi. Supprimez le second terme, et le premier cesse d'être intelligible. On pourra, il est vrai, se représenter une existence relative déterminée, celle de tel être et de tel événement; on pourra même en donner la raison, en la rattachant à une existence antérieure aussi infirme qu'elle. Mais on ne pourra pas s'élever à la notion abstraite et générale du relatif. L'idée même de relativité s'y oppose; l'existence par autrui ne se comprend pas sans l'existence par soi.

Dira-t-on que cette notion du relatif, abstraction faite de telle ou telle existence particulière, est une notion générale extraite de la représentation des existences particulières, données dans l'espace et dans le temps, et soumises aux lois du nombre, de la substance et de la cause? — Rien n'est plus vrai; mais qu'on prenne garde aux conditions même de toute généralisation. Une idée générale n'est intelligible qu'à la condi-

tion, disent les logiciens, de rentrer sous une idée plus générale encore; aussi l'idée de l'être abstrait, ce summum geniis dans lequel viennent se condenser et s'anéantir toutes les autres notions, appauvries peu à peu par une généralisation croissante, est-elle la plus inintelligible de toutes les idées, car, par définition, elle ne saurait tenir dans une autre idée plus générale. Si l'idée vide du relatif n'exige, pour être construite, rien de plus que les matériaux et les procédés ordinaires de la généralisation, il faut la déclarer inintelligible, car il n'est pas de genre plus étendu qu'elle, dans lequel elle spit contenue. Mais ceux qui la présentent comme se suffisant à elle-même ne l'entendent pas ainsi; ils la déclarent pourvue de toutes les conditions requises d'intelligibilité. Par là ils avouent, implicitement, s'ils ne le reconnaissent pas en termes formels, qu'elle est liée d'une façon indissoluble et nécessaire à la notion d'une existence absolue (1).

Comprendrait-on, sans cela, cette persistance obstinée de l'esprit humain à tenter de franchir les limites du relatif? Sans cesse déçu, sans cesse il recommence; courir l'aventure métaphysique semble êlre une de ses fonctions natives. N'est-ce pas une preuve que le relatif ^ ne se suffît pas à lui-même, et qu'il faut, pour le concevoir, le mettre en parallèle avec quelque chose qui possède la plénitude de l'existence? Nous ne préjugeons pas ici la question de savoir s'il est possible à l'esprit humain de déterminer l'absolu; nous affirmons seule-

(1) Voy. Herbert Spencer, Les premiers principes^ loc cit.

^ ment qu'il croit en l'absolu pur et simple, et cela par une nécessité permanente de sa nature. — Jusqu'à ce jour le pôle de notre hémisphère est demeuré inaccessible; diverses routes ont été suivies pour l'atteindre; aucune n'y a conduit. Doute-t-on cependant que lo pôle existe? — L'absolu est le pôle de notre connaissance; diverses routes ont été proposées et suivies pour y parvenir. Il se peut qu'aucune d'elles n'y conduise; mais devons-nous douter pour cela qu'il existe?

La démonstration qui précède de X absolu indéfîm est brève et simple. Pourtant elle peut soulever de nombreuses objections; allons droit aux plus importantes.

El, tout d'abord, cette façon de poser l'absolu en corrélation avec le relatif n'en est-elle pas la ruine? — L'absolu est, par définition, ce qui existe en soi, et ce qui, par suite, doit pouvoir être conçu, sans qu'il soit besoin de recourir au concept d'aucune autre chose. Cependant, pour en prouver l'existence, nous l'avons placé en relation avec son contraire. N'est-ce pas faire l'aveu que nous ne pouvons le concevoir qu'en recourant au concept d'une autre chose? N'est-ce pas le dépouiller du caractère essentiel dont on l'avait investi tout d'abord, et le transformer en une sorte A' absolu relatifs ce qui serait contradictoire?

La réponse est aisée. Il ne s'est pas agi, jusqu'à présent, de déterminer la notion de l'absolu, mais de prouver que l'absolu existe. Pour cela, nous avons pris pied sur le seul terrain dont la solidité est incontestée, le relatif, et nous avons dit : le relatif ne peut être

conçu que comme le corrélatif de son contraire. — j Est-ce avoir placé l'absolu en corrélation avec le relatif? N'est-ce pas plutôt avoir mis le relatif en corrélation avec l'absolu? Où est la contradiction? Elle serait dan§ une conception d'un- relatif hors de toute relation avec une existence absolue, c'est-à-dire, si l'on peut ainsi parler, d'un relatif -absolu. L'insuffisance incurable du relatif est la preuve de l'absolu; mais cela ne veut pas dire que la notion d'une existence en soi implique nécessairement celle des existences relatives.

Une objection plus grave est tirée de l'incapacité prétendue de l'esprit à s'élever au-dessus du relatif. Aucun philosophe ne Ta présentée avec plus de force qu'Hamilton. — L'absolu est pour lui Tinconditionnellement limité, par opposition à l'infini, dont il fait l'inconditionnellement illimité. — Que ces deux notions ainsi définies soient mutuellement incompatibles, nous le reconnaissons sans difficulté. Mais, que nous importe? N'avons-nous pas fait voir que l'infini ne doit se dire que des grandeurs susceptibles de croître au delà de toute limite assignable? Nous avons uniquement affaire à l'absolu, c'est-à-dire à l'existence pleine et achevée, se suffisant à elle-même. Acceplons la définition qu'en donne Hamilton, et pesons les arguments par lesquels il veut prouver qu'une telle notion est négative du concevable lui-même. « Penser, dit-il, c'est condi- » tionner; la pensée ne peut s'élever au-dessus de lacon- » science;or, la conscience n'est possible que par l'anti- » thèse du sujet et de l'objet delà pensée, connus seule- » ment par leur corrélation et se limitant mutuellement.

» D*oùrabsolu,c'est-à-dîre rinconditionnellemenl limité, » ne peut être positivement saisi par l'entendement. On » ne peut le concevoir qu'en faisant abstraction des con- » ditions même sous lesquelles la pensée se réalise; par » conséquent, la notion de l'inconditionné n'est qu'une » notion négative, négative du concevable lui-même. »

Nous ne pouvons nous refuser à admettre les prémisses de l'argument. — Penser, au sens objectif du mot, c'est conditionner, c'est soumettre les sensations, pour les ériger en objets, aux lois du temps, de l'espace, du nombre, de la substance et de la cause. — La pensée ne peut, d'autre part, s'élever au-dessus de la conscience. — Mais faut-il en conclure que l'absolu, conçu en dehors de toute détermination positive, est la négation du concevable lui-même? Les formes ou conditions de la pensée sont données dans la conscience. Au point de vue où nous sommes placés, elles sont les éléments constitutifs du sujet; elles s'appliquent à tous les objets de pensée, pour les déterminer positivement. Si elles impliquent la notion de l'existence en soi et par soi, on ne saurait soutenir qu'une telle notion dépasse la conscience et contredit les conditions de la pensée. L'absolu est alors donné dans la conscience.

Le philosophe écossais n'a pas vu que la question de l'absolu devait être divisée. 11 faut d'abord savoir si la notion d'une existence en soi et par soi s'impose à l'esprit, en vertu même de ses lois constitutives, et puis rechercher s'il est possible de connaître le contenu de cette idée. Il se peut qu'avec notre outillage intellectuel la solution du second problème nous soit interdite;

mais la solution du prenjer n'en serait pas moins acquise. Il se peut que les différentes déterminations qu'on a proposées de l'absolu soient contradictoires; mais, nous le répétons, c'est là une question réservée; avant de l'aborder, il faut savoir si oui ou non le concept d'une existence en soi est légitime. — Qu'on prouve que la notion du relatifse suffit à elle-même, et que pour le comprendre, force n'est pas de le placer en face de la notion de l'absolu, et Ton aura gain de cause; mais tant que cette démonstration ne sera pas faite, et elle ne saurait l'être sans contradiction, car un relatif hors de toute relation avec son contraire serait un relali/ absolu, nos conclusions demeurent.

Dira-t-on, et c'était là sans doute la pensée d'Hamilton, qu'un tel absolu est une notion vide, qui nous importe peu, si nous sommes impuissants à la remplir? — Mais alors même que cette impuissance serait démontrée, ce que nous allons examiner, ne serait-ce donc rien que d'être assurés de l'existence d'un inconnaissable? Les croyances, à défaut des certitudes scientifi(|ues, trouveraient en cette conviction une assiette inébranlable.

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