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CHAPITRE VlU

Nous venons de passer en revue les lois objectives de la connaissance. Teœps, espace, nombre, substance et cause sont les lois primordiales qui érigent nos sensations en objets et les rendent inlelligibles. Avant de rechercher si elles sont une voie ouverte vers l'absolu, nous devons soumettre à une vérification synthétique les analyses que nous en avons données, et pour cela en confronter les résultats avec les résultats les plus généraux de la science positive.

On a divisé, non sans raison, les sciences de la nature en deux groupes distincts : les sciences abstraites et les sciences concrètes. Cette division correspond à celle que nous avons proposée des lois objectives de la connaissance, en lois du possible et lois du réel. Les lois du possible, temps, espace, nombre, sont les principes de la mathématique; les lois du réel, substance et cause, sont les principes de la physique.

La mathématique est à la fois une science et un instrument. Comme science, elle détermine les rapports

fondamentaux des quantités discrètes et des quantités continues; comme instrument, elle applique à la réalité les méthodes issues de la science. L'arithmétique et la géométrie construisent à priori leurs objets. Le débat entre ceux qui veulent tirer de Texpérience les notions mathématiques, et ceux qui les rapportent à une source rationnelle, repose sur un malentendu que dissipe la critique. Nous n'aurions Tidée d'aucun nombre déterminé ni d'aucune figure géométrique, si nous étions réduits à l'intuition de nous-même. Faisons abstraction de toute représentation sensible. Que reste-t-il? L'unité abstraite du moi. Mais elle ne peut même pas se saisir comme unité, car il lui faut pour cela s'opposer à une multiplicité, et les fonctions multiples qu'on peut supposer en elle sont virtuelles, tant qu'une multiplicité réelle et extérieure ne les a pas sollicitées à l'action. A plus forte raison n'aurions-nous, dans cet état hypothétique, aucune notion de l'étendue et des déterminations dont elle est susceptible. La plus simple des figures implique une pluralité de parties coexistantes, extérieures au moi, et extérieures l'une à l'autre. D'autre part, si les notions mathématiques dérivent de l'expérience, telle que la rêvent les empiriques, les vérités mathématiques doivent déposer tout caractère d'universalité et de nécessité. Mais si, comme l'enseigne la critique, le temps, l'espace et le nombre sont des conditions de toute expérience, nous ne pouvons les saisir que dans l'expérience elle-même, et elles y apparaissent avec le double caractère d'universalité et de nécessité propre à toute condition de la pensée. Dès lors l'intuition mathé-

manque, bien que donnée dans un cas singulier, a force de loi universelle et nécessaire.

Les objets de la mathématique sont la quantité discrète ou le nombre, et la quantité continue, ou l'étendue figurée. Comme tout objet d'expérience est soumis à la triple loi du temps, de Tespaee et du nombre, les mathématiques doivent avoir une application universelle. Les progrès de la science prouvent chaque jour qu'il en est ainsi. A Torigine, les mathématiques formaient une science à part, un domaine déterminé, à la juridiction restreinte. Aujourd'hui, elles ont toutes les autres sciences pour tributaires; elles ont pénétré dans toutes les provinces du savoir positif, et il n'est pas de question scientifique à la solution de laquelle elles ne concourent. La mécanique, l'astronomie, sciences con- (rètesau premier chef, s'y sont incorporées; la physique les a reçues en plus d'une de ses parties; la chimie commence à en sentir l'influence heureuse. En présence des résultats admirables auxquels conduit cette alliance des sciences abstraites et des sciences concrètes, on peut dire que l'excellence d'une science se mesure à la part qu'y obtiennent les mathématiques.

Nous n'insisterons pas davantage sur ce point. Il n'est douteux pour personne queles lois de la quantité, c'est-àdire, en dernière analyse, les lois de temps, d'espace et de nombre, sont parmi les principes fondamentaux de la science positive. Il est plus difficile d'établir qu'il en est de même des lois de substance et de cause. A cet effet, traçons à larges traits un tableau de la science.

Le grand destructeur des idoles métaphysiques, Descartes , enseignait , au nom qe l'évidence , que l'essence de la matière 8sl l'étendue' et que tous les changementé subis par elle se ramènent au mouvement, dont la quantité demeure constante dans l'univers. — Partie d'un autre point que Descartes, la science moderne a retrouvé, par d'autres voies, cette conception générale; elle enseigne, elle aussi, que hors de nous tout se réduit à l'étendue et au mouvement; que, dans l'inflniment grand et dans l'infiniment petit, dans un système planétaire et dans une molécule, ces mêmes lois régissent une matière homogène ; que le mouvement circule d'un pôle à Y autre du monde, et que le déploiement infiniment varié des phénomènes n'est au fond que l'éternelle répétition d'un même fait, l'éternelle manifestation d'une même loi.

Elle prouve d'abord que tous les phénomènes sont mécaniques. Nos sensations ne sont pas les images, maislee signes de choses extérieures. Chaque nerf a un type propre d'action, une énergie spécifique (1) ; c'est nn ressort qui joue toujours de la même façon, de qeelque manière qu'il soit mis enjeu. Déjà nous avons eu occasion d'en donner des preuves expérimentales. Toute sensation est un produit de deux facteurs, l'un intérieur, Tautre extérieur, qui eet le mouvement. On ne saurait le contester pour les phénomènes, qui apparaissent dans le corps sans en changer l'état, et sans en

(1) J. Mueller, Manuel de phyiiclogiê.

modifier la constitution moléculaire. Par exemple, un son musical est, hors de nous, une somme déterminée de vibrations mécaniques. Si Tamplitude des vibrations augmenle ou diminue, l'intensité du son varie dans un rapport constant; si la somme en est accrue, dans Tunité de temps, la hauteur du son s'élève. Outre Tintensité et la hauteur, les sons ont un timbre, qualité qui a longtemps semblé réfractaire à l'analyse expérimentale. Mais les récents et mémorables travaux d'Helniholtz ont fait rentrer dans la règle commune Tapparente exception; un son est l'union d'un son fondamental et d'un cortège variable de sons auxiliaires, les harmoniques; de là résultent les variétés des timbres. Physiquement, les sons sont donc des mouvements et des nombres; les mélodies et les harmonies qui charment nos oreilles sont des mélodies et des harmonies numériques et mécaniques, réglées par des lois mathématiques. — On peut en dire autant des autres qualités sensibles. La chaleur, par exemple, n'est pas un agent matériel spécifiquement distinct du son et de la lumière; c'est un mouvement moléculaire. De même la lumière; de même aussi, sans doute, l'électricité et le magnétisme.

Les changements d'état subis par les corps, sans que la constitution chimique en soit altérée, sont aussi des résultats du mouvement intime qui en anime les dernières particules. L'eau, par exemple, passe de l'état liquide à l'état gazeux, sous l'influence de la chaleur. Les molécules n'en sont pas décomposées, mais les distances qui les séparent sont accrues. La vitesse de

leurs mouvements est augmentée ; de là résulte la force expansive de la vapeur (1).

Cette explication, purement mécanique, enveloppe de même les phénomènes qui allèrent et modifient la constitution des corps. Longtemps on a rapporté les phénomènes chimiques à une force spéciale et mystérieuse, l'affinité, mais ce n'était en donner qu'une explication verbale. « Cette force entièrement inconnue, cette force h occulte devient la clef qui ouvre tous les secrets de nos » opérations chimiques. Il y a des affinités plus grandes » et d'autres plus petites: il y en a d'électives. L'affinité » devient un être de raison ; j'allais dire qu'elle a des » préférences, qu'elle a des sentiments. On la satisfait, » ou elle n'est pas satisfaite selon les circonstances (2). »

Aujourd'hui la chimie tient un autre langage. « Les » atomes ne sont pas immobiles, même dans les corps en » apparerceles plus fixes et dans les combinaisons toutes » faites. Au moment où celles-ci se forment, les atomes » se précipitent les uns sur les autres. Dans ce conflil, on » remarque ordinairement un dégagement de chaleur, y> résultant de la dépense de force vive que les atomes » ont perdue dans la mêlée, et l'intensité de ce phénof> mène calorifique donne la mesure de l'énergie des » affinités qui ont présidé à la combinaison. . . Les atomes » des divers corps simples ne sont pas doués des mêmes » aptitudes de combinaison les uns à l'égard des autres; » ils ne sont pas équivalents entre eux; c'est ce qu'on » nomme l'atomicité, et cette propriété fondamentale des

(1) Voy.Tyndall, La chaleur considérée comme mode dumouvemeni.

(2) Sainlc-Claire De ville, Revue des cours scientifiqueSy 1868.

» atomes est liée sans doute aux divers modes de mouve- » ment dont ilssontanimés. Lorsque ces atomes se com- » binent entre eux, leurs mouvements ont besoin de se ,, coordonner réciproquement, et cette coordination dé- » termine la forme des nouveaux systèmes d'équilibre qui » vont se former, c'est-à-dire des nouvelles combinai- » sons (1). » Ainsi, celte harmonie des sphères célestes, qui enchantait les Pythagoriciens, se retrouverait dans le monde des infmiments petits; dans une molécule, comme dans un système planétaire, tout vibrerait, tout serait en mouvement.

Certes, on est encore loin d'avoir ramené tontes les actions naturelles à l'action primitive du mouvement. « La variété et la complication multiple de ces actions, » l'impossibilité de les observer directement sont autant » d'obstacles qui empêchent d'arriver à la forme pre- > mière du mouvement. C'est une œuvre dont la réalisa- » tien est réservée à un avenir encore lointain, et que la » génération présente ne verra peut-être pas (2). » Cependant cette grande conception du mécanisme universel inspire à la science des découvertes, qui la confirment chaque jour.

Une autre thèse scientifique, inséparable de la théorie mécanique des phénomènes naturels, est celle de la conservation de l'énergie. On sait , depuis longtemps déjà que les diverses forces de la nature sont liées les unes aux autres. Si l'on prend l'une d'elles pour ori-

(1) WurU, Diseotin inaugural de VassociatUm françatse pour Cavancement de» sciences. Lille, 20 août 1874. ^2) HcImholU. Congrét des naturalistes allemands. Inspruck, 18b».

gine, on en voit sortir toutes les autres, directement ou indirectement ; dans quelque ordre qu'on les dispose, elles forment une chaîne continue (1). Il y a plus : nonseulement les forces de la nature sont corrélatives, mais elles sont équivalentes. L'équivalence est l'expression rigoureuse et mathématique de la corrélation. La chose est démontrée pour la chaleur et le mouvement. La chaleur et le travail mécanique diffèrent en qualité ; l'unité de l'une, la calorie, n'est pas l'uniié de l'autre, le kilogrammètre. Cependant, entre les deux unités, il existe "une liaison invariable, évaluée mathématiquement : une calorie est équivalente à 425 kilogrammètres, et réciproquement. Dans le calcul et dans le fait, chacune de ces deux quantités peut être substituée à l'autre ; la force motrice développée par la dépense d'une calorie égale 425 kilogrammètres, et, réciproquement, la quantité de chaleur développée par la dépense de 425 kilogrammètres est une calorie. Par suite, la disparition de la chaleur ou du mouvement n'est qu'apparente : à une quantité déterminée de mouvement, qui semble disparaître, est substituée une quantité équivalente de chaleur; et une quantité déterminée de chaleur, qui paraît anéantie, est remplacée par une quantité équivalente de mouvement. Généralisant ces données désormais acquises sans retour, la science proclame « qu'il y a équivalence parfaite entre tous les phéno- » mènes dynamiques de l'univers, et que, quand l'un de » ces phénomènes se manifeste, il y en a nécessairement

(1) Grove, De la corrélation des forces physiques

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J88 lA SCIENCE POSITIVE ET LA MÉTAPHYSIQUE.

« un autre qui cesse sous forme proportionnelle (1). » On est ainsi conduit, par induction, au principe général de la conservation de Ténergie.

Une quantité demeure constante dans Tunivers : c'est la somme de l'énergie potentielle et de Ténergie actuelle. Tout se résout en mouvement, mouvement apparent et mouvement invisible, mouvement de translation, et vibrations moléculaires et atomiques; ces divers modes des mouvements se transforment les uns dans les autres, ou plutôt se succèdent les uns aux autres suivant des rapports fixes. Tout mouvement, en apparence disparu, est devenu un mouvement insensible équivalent, ou une énergie capable de le reproduire.

Ainsi <c la loi universelle est la généralisation inat- 1» tendue de Taphorisme de Salomon, qu'il n'y a rien » de nouveau sous le soleil, en ce sens qu'elle nous » apprend à retrouver partout la môme puissance pri- » mitive, dans Tinfinie variété de ses manifestations. » L'énergie de la nature est une quantité constante, et » tout ce que Thomme peut faire dans la recherche de » la vérité physique, ou dans les applications des » sciences physiques, c'est de changer de place les » parties constituantes d'un tout qui ne varie jamais, » de sacrifier l'une d'elles pour en produire une autre. » La loi de conservation exclut rigoureusement la créa- » tion et l'annihilation. Les vagues peuvent se changer » en rides et les rides en vagues; la grandeur peut être

(1) Hirn, Conséquences métaphysiques de la thermodynanique^

p substituée au nombre, et le nombre à la grandeur; » des astéroïdes peuvent s'agglomérer en soleils, des soleils se résoudre en faunes et en flores, les flores et les faunes peuvent se dissiper en gaz; la puissance en circulation est éternellement la môme; elle roule en flots d'harmonie à travers les âges, et toutes les énergies de la terre, toutes les manifestations de la vie, aussi bien que le déploiement des phénomènes, ne sont que des modulations ou des variations d'ui:e même mélodie céleste (1). »

Traduisons en langage philosophique ces conclusions de la science, il vient :

1° Tout phénomène est mécanique, c'est-à-dire tout phénomène est déterminé par des conditions antécédentes invariables.

2° La quantité d'énergie est constante dans la nature, c'est-à-dire la quantité d'ôlre est invariable, et cette existence permanente est le fond commun de tous les phénomènes, le support de tous les changements.

Ne reconnaissons-nous pas dans ces formules les deux lois objectives de la cause et de la substance?

Ainsi, la science positive aboutit aux mômes résultats que la critique. En ses inductions les plus générales, elle retrouve les lois primitives qu'à son insu elle applique.

La science et la critique coïncident; mais coïncident-elles en toutes leurs parties? Temps, espace,

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(1) Tyndall. La chaleur considérée comme mode du mouvements UARD. — La science positive. , W

nombre, substance et cause, sont des principes de la science positive; mais n*en est-il pas d'autres?

A s'en tenir aux termes mêmes dont nous avons fait usage, on peut croire que notre liste des lois objectives de la connaissance est incomplète. Nous avons, en effet, souvent parlé des forces de la nature. La force, envisagée scientifiquement, c'est-à-dire dans les objets, est-elle une notion primitive et originale, ou n'est-elle, sous un nom nouveau, qu'une des notions déjà analysées? Passer outre à cette question serait laisser derrière nous un inconnu qui suffirait à taire suspecter nos conclusions futures.

* Le mot force a, en effet, un sens d'apparence profonde et quelque peu mystérieuse; quand on l'a prononcé, il semble qu'on ait dit le dernier mot des choses. De réduction en réduction, savants et philosophes, et, parmi ceux-ci, spiritualistes et matérialistes, arrivent à quelque chose d'irréductible, qu'ils nomment, avec des sens divers, les forces essentielles et primordiales des choses. Aussi importe-t-il, au plus hau point, pour prévenir toute méprise et couper court à des débats souvent mal engagés sur un malentendu, de déterminer la signification objective de ce mot.

Rappelons d'abord une distinction plus haut étabhe. Les choses sont sujets et objets : les considérer comme sujets, c'est considérer ce qu'elles sont pour ellesmêmes; en ce sens, chacun de nous ne connaît directement qu'un seul sujet, lui-même; — les considérer comme objets, c'est considérer ce qu'elles sont pour

d'autres sujets; en ce sens, les sujets, différents de moi, s'il en existe, ce que j'ignore encore, me sont donnés comme objets. La science ne traite que des objels, et les lois premières qu'elle applique à les connaître, sont ce que nous avons appelé les lois objectives de la connaissance. La notion de force est à la fois subjective et objective. Nous n'avons à la considérer ici que sous le second de ces aspects.

Objectivement, le mot force sert à désigner des choses très-différentes : ainsi, on distingue les forces physiques, telles que la chaleur, la lumière, Télectricité, le magnétisme, des forces mécaniques, telles qu'un choc ou une pression. L'auteur de la Corrélation des forces physiques, Grove, les définit « les principes » actifs, inséparables de la matière, qui sont supposés D amener les divers changements qu'elle subit. » Ainsi entendue, force ne serait pas synonyme de cause : la cause, en effet, c'est l'ensemble des conditions déterminantes d'un fait; la force, au contraire, serait une activité distincte de la matière, bien qu'inhérente en elle, dont l'initiative produirait les divers faits liés entre eux par la causalité. La cause régnerait, pour ainsi dire, à la surface, et la force, dans l'intimité des objets.

Mais, ainsi définie, la notion de force n'est d'aucun usage scientifique. On a fait depuis longtemps justice de ces explications verbales, autrefois en faveur, et qui consistaient à rapporter un phénomène à quelque puissance cachée et inconnue. Expliquer les faits, c'est en formuler les lois, et la loi d'un fait est le rapport constant qui le lie à un autre fait, simple ou complexe; les attri-

buer à des activités mystérieuses, c'est donner le change à l'esprit, et doubler le problème au lieu de le résoudre. Que sert-il, par exemple, de dire que tous les phénomènes calorifiques émanent d'une force appelée chaleur? Ya-t-il, dans cet énoncé, rien qui nous permette de les calculer, deles prévoir, rien qui nous en rende maîtres? Cependant, ceux mêmes des physiciens qui sont le moins suspects de métaphysique, parlent de la corrélation et de l'équivalence des forces de la nature. Mais entendent-ils désigner par ces mots une sorte de drame invisible qui s'accomplirait sous les phénomènes, hors de la prise de nos sens? — En aucune manière. Par les diverses forces de la nature, ils désignent les diverses affections de la matière, et c'est uniquement entre phénomènes spécifiquement distincts qu'ils déterminent des corrcUilions ot des équivalences. Ainsi, dire que Félectricité et la chaleur sont forces corrélatives, c'est dire que des phénomènes électriques provoquent des phénomènes de chaleur, et réciproquement, que, par exemple, « si des métaux dissemblables sont mis en » contact et soudés ensemble, et qu'on chauffe le point » de contact ou de soudure, un courant d'électricité cir- » cule au travers des métaux, dans une direction déter- )) minée (1). » Dire qu'il y a équivalence entre la chaleur elle mouvement, c'est dire qu'en toute expérience, une quantité déterminée de chaleur est remplacée par une quantité déterminée de mouvement, et vice versa. Dans chacune de ces expressions, le mot force désigne les

(1) Grove, De ht corrélation des forces physiques.

phénomènes eux-mêmes, et non pas une puissance occulte qui aurait pour fonction de les produire suivant des corrélations et des rapports numériques constants. Tout au plus pourrait-on dire que, dans le langage des physiciens, force et cause sont synonymes : ainsi la chaleur serait une force, parce que les phénomènes calorifiques sont suivis d'effets invariables ; mais, ainsi compris, le mot force ne peut désigner qu'un rapport constant do succession entre les faits.

Si maintenant on se rappelle la conclusion générale de la physique mécanique' on verra que, à parler en toute rigueur, l'expression de forces physiques envisagées comme spécifiquement distinctes des forces mécaniques, n'a plus de raison d'être; on la conserve par respect pour un usage séculaire et pour abréger le langaide, mais on ne la tient que pour l'expression brève et commode d'ordres de faits multiples et divers. Les forces physiques ne seraient donc pas à s'en tenir aux résultats le plus généraux de la science, différentes en espèces des forces mécaniques. Nous sommes ainsi conduits rà cette question : Qu'est-ce que la force mécanique?

On l'a définie de plusieurs façons. — Tantôt on la considère comme une traction ou une pression exprimable en kilogrammes ; c'est ainsi que Delaunay a dit : « Une force quelconque peut toujours être mesurée par » un poids, et, en conséquence, évaluée en nombre, au » moyen de Tunité de poids (1). » — Tantôt on la con-

(1) Delaunay, Traité de mécanique rationnelle, p 118 Piri«, 185«.

, il

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sidère comme une vitesse exprimable en mètres; ainsi Laplace a dit : « La force n'étant connue que par l'es- » pace qu'elle fait décrire dans un temps déterminé, il est » naturel de prendre cet espace pour sa mesure (1). » — Tantôt encore on la considère comme un travail, c'est-à-dire comme un poids soulevé à une certaine hauteur, et, dans ce cas on Texprime en kiiogrammètres; c'est dans ce sens que d'Aubusson a dit : « Dans les arts, on a toujours dit et l'on dira toujours : » la force d'un courant d'eau, d'une machine, d'un » cheval (2).»

Malgré des différences apparentes, toutes ces définitions ont ceci de commun qu'aucune d'elles ne définit la force par elle-mêm»* mais par ses effets et les moyens de les mesurer. N'est-il pas dès lors possible de les condenser toutes en une définition unique? c Le défaut » capital de la définition généralement adoptée, di » M. de Saint-Robert, est de s'appliquer à une quantité » de choses diverses. Par exemple, lorsqu'un corps en » mouvement en rencontre un autre en repos, il le met » en mouvement, il est la cause de ce mouvement. Donc » d'après la définition, un corps en mouvement est une » force. — Un corps abandonné à lui-même se met en » mouvement; il tombe. La cause qui le fait tomber, et » qu'on SiipipeWe pesanteur^ est une force. Cette force agit » toujours sur le corps, même lorsqu'il est suspendu ou » déposé sur un appui. La force qui détermine la presù sion exercée sur l'appui est-elle de môme nature que la

(1) Laptace, Afécanique céleste^ t. 1. p. 15.

(2) D'Aubusson, Traité d'hydraulique, p. 334.

» force d'un corps en mouvement? — Lorsqu un obstacle » arrête un corps en mouvement, il est la cause qui mo- » difle le mouvement; donc, cet obstacle est une force. „ ^ous pourrions multiplier les exemples, pour faire » ressortir combien la définition ordinaire du mot force » est indéterminée.» Mais, malgré celteindétermination, » toutes les forces, qu'elles reçoivent le nom de près- » sion, de tension, d'attraction, de répulsion, sont de » même nature, en ce sens qu'elles peuvent se mesurer » toutes par des poids. Elles obéissent toutes à la loi de la » réaction égale à l'action... Si l'on envisage la force » comme une pression ou une tension, toutes les forces » deviennent de même nature et numériquement com- » parables, quelle que soit la différence des agents qui » les fout naître. Nous définissons donc la force comme » étant la pression ou la tension qui agit sur un corps » pour en modifier l état de repos » . de mouvement (1). » Si maintenant on se rappelle qu'une loi mathématique lie la force exprimée en kilogrammes à la vitesse exprimée en mètres, on arrive à cette conclusion que la force est « non la cause subsistante de tout mouvement, mais la cause qui modifie tout mouvement variable (2). » — Ainsi se trouve dissipé par la science elle-même, le prestige attaché par l'imagination au mot force. La force n'est pas une entité cachée aux sens et se dérobant au calcul, mais uniquement la cause qui modifie tout mouvement variable. Est-ce là une notion

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1) De Saint-Robert, Qvfest-ce que la force? Appendice i Touvrage U» Balfour Siewait sur la Conservation de Vénergte. (2) Ibid.

Sort OKI

distincte de la notion de cause proprement dite? Et dans l'acte de la force, n'a-t- on pas seulement à distinguer un acte antécédent, c'est-à-dire un mouvement défini dans un mobile donné, et un acte conséquent, c'est-à-dire un mouvement de même nature que Tantécédent et qui le détermine suivant une relation mathématique? Force signifle donc, in concreio, le mouvetîient lui-même, in absiracto, la loi du mouvement.

Objectera-t-on que le mot force signifie aussi capacité de travail^ et qu'ainsi lui est rendu ce sens de puissance que les précédentes analyses lui avaient enlevé? — L'objection est sérieuse. La force ou les forces sont transitoires; la puissance est éternelle et impérissable. Mais il suffit de distinguer, dans la puissance totale, la puissance vide^ la puissance disponible, \ énergie actuelle et \ énergie virtuelle^ pour que nos conclusions subsisleni. La physique mathématique nous apprend que toutes les puissances naturelles peuvent se convertir les unes dans les autres suivant des rapports fixes, ou, en termes plus précis encore, que la somme de toutes les puissances d'un système livré a lui-n)ême est constante. On doit en conclure que la puissance totale d'un tel système est invariable et toujours égale à la somme de la puissance vive et de la puissance disponible, et que la variété indéfinie des phénomènes résulte des variations numériques dans la proportion de ces deux facteurs. Les forces sont les intermédiaires qui transforment les puissances vives en puissances disponibles, et les puissances disponibles en puissances vives ; elles résultent donc de l'échange du mouvement

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entre les différents éléments de l'univers, ou plutôt elles ne sont que ce mouvement et les lois qui le régissent. Nous n'avons donc pas à rectifier notre liste des lois objectives de la connaissance ; la notion de force n'a droit à y figurer que comme un second nom de la notion

de cause.

Nons ne saurions trop le répéter, la science ne poursuit pas des entités insaisissables ; les forces dont elle donne les formules et dont elle calcule les relations, ne sont pas des puissances cachées d'où sortiraient les phénomènes. Peut-être le langage mécanique de la nature n'est-il que la traduction d'un texte écrit en une autre langue; peut-être nos sensations sont-elles un symbolisme à deux degrés, et de même que sons, couleurs, saveurs, sont les signes et non pas les images des mouvements moléculaires, peut-être ceux-ci sont-ils à leur tour les signes d'une réalité plus profonde. La science l'ignore, et sous peine de se dénaturer ellemême, elle fait profession de l'ignorer. Des êtres, nous l'avons déjà dit, ont un dedans et un dehors ; par leur dehors, ils constituent l'objet de la science. Nous ne les voyons et ne les parcourons qu'en surface, l'intérieur nous en est inaccessible. Dans le monde moral, par un consentement mutuel, les esprits peuvent s'aborder et s'aboucher. Mais, même dans ce cas, il n'y a pas pénétration de l'un par l'autre. Pour que deux intérieurs moraux communiquent ensemble, il faut entre eux des manilestalions, parole orale, parole écrite, gestes, signes en un mot, et que ce sont ces signes, sinon des mouvements du corps et des milieux où il se trouve, c'est-à-

dire des phénomènes objectifs? Nous pouvons traduire le langage extérieur de l'âme, parce qu'en nous-mêmes nous trouvons le texte qu'il exprime; mais le langage mécanique delà nature est intraduisible à la science; elle parvient à déchiffrer le sens des sensations proprement dites, mais elle ne va pas plus loin. Il se peut que les choses objectives ne soient que les phénoniènes d'elles-mêmes; la science n'a pas souci de cette question, elle la laisse à la métaphysique.

C'est donc trahir la. physique au profit de la meta-' physique^ et préparer à celle-ci d'irréparables mécomptes, quand vient le jour du contrôle scientifique, que d'attribuer à certains des termes famiUers à la science une signification qu'ils n'ont pas dans l'esprit du savant, et de s'en prévaloir au profit de la métaphysique.

Nous pouvons donc conclure, d'une manière générale, que nos analyses critiques ont résisté à l'épreuve de la confrontation scientifique; les lois objectives de la connaissance, temps, espace, nombre, substance et cause> sont les principes de la science, et en sont les seuls principes.

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