LES ABSOLUS : LE TEMPS, LTSPACE, LE NOMBRE
rectiligne, elle peut être circulaire, et revenir sur ellemême ; alors il n'y a pas, à proprement parler, de premier phénomène, et dans cette chaine finie et sans fin tout à la fois, chaque anneau est lié à d'autres anneaux en avant et en arrière. — On évite ainsi, nous le reconnaissons, les difficultés et les contradictions que nous venons de signaler dans l'hypothèse d'une série rectiligne des phénomènes, mais on provoque d'autres aussi manifestes et aussi invincibles. Il y a longtemps qu'Aristole a fait justice d'une causalité circulaire des phénomènes, revenant périodiquement sur elle-même, sans rupture et sans lacune. Pour plus de simplicité, réduisons à quatre les phénomènes en nombre fini qui sont censés constituer l'univers absolu et s'engendrer réciproquement. Soient A, B, C, D. Prenons A pour origine arbitraire de la circulation causale qui sa déroule dans le temps. D'après la définition de la cause, B est déterminé par A et le suit ; C est déterminé par B et le suit ; D est déterminé par C et h suit ; mais comme la causalité est supposée circulaire, A est luimême déternjiné par D et le suit. Supprimons les intermédiaires B et C, qui ne servent qu'à transmettre, après l'avoir reçue, la causalité, on aboutit à ces contradictions que A tout à la fois détermine D et est déterminé par lui, que D ne peut exister que par A, et que A ne peut exister que par D, que A est à la fois antérieur et postérieur à D. — La causalité absolue que, par hypothèse, on attribue à l'ensemble des phénomènes, ne peut donc pas plus être circulaire que rectiligne.
D'ailleurs une telle conception est pour ainsi dire frappée de relativité à toutes les faces. L'existence de Tunivers phénoménal nous est révélée par nos sens itions subjectives; avant d'être un objet pour notre connaissance, c'est une série de modifications qui ne nous font pas sortir de nous-môme. Dans cet état, qui précède la représentation objective, il n'y a ni moi, ni nonmoi, ni sujet, ni objet, car il n'y a pas d'opposition entre un intérieur et un extérieur. Mêlés et confondus, ce qui sera plus tard le sujet et ce qui sera plus tard l'objet n'en font qu'un, sorte de réalité insaisissable qui n'a de nom dans aucune langue. Nous savons comment les sensations, d'abord purement subjectives, sont érigées en objets par l'intervention des lois objectives de la pensée, temps, espace, nombre, substances et cause; c'est en les localisant à la suite les unes des autres, et en dehors les unes des autres, c'est en attribuant à ces représentations successives et simultanées des quantités déterminées, en les reliant les unes aux autres en un système unique où chaque partie est déterminée par les autres, que nous en faisons des objets de pensée. L'univers ainsi représenté et pensé est donc relatif au temps, à l'espace, au nombre, à la substance et à la cause. Quelle chimère que de vouloir en faire un absolu!