CHAPITRE VII
Ainsi l'esprit n'est pas impuissant à se faire quelque idée de l'absolu, s'il renonce à vouloir le dériver de l'objet pour le chercher dans le sujet. Mais une métaphysique, avec une notion toute morale de l'absolu pour centre, est loin de ressembler à celte science des premiers principes et des premières causes, rêvée, dès les premiers jours de la réflexion, par la sagesse antique, et depuis lors vainement poursuivie, d'échec en échec, pendant plus de vingt siècles.
La métaphysique morale n'a pas et ne saurait avoir de fonction scientifique. Rien en elle qui vienne de la science; rien d'elle qui aille à la science. Tous les philosophes, Socrate et Kant exceptés, ont pensé que la notion du premier principe des choses était la prémisse indispensable du savoir universel, et que d'elle devaient sortir, par une déduction progressive, les lois particulières de chaque être et de chaque phénomène. 11 faut abandonner sans retour celte prétention. Science positive et métaphysique sont essentiellement distinctes. On s'est plu parfois à les considérer comme deux sœurs temporairement ennemies, qu'il s'agissait de récon-
cilier. Toute tentative en ce sens est condamnée à échouer, car elle n'a pas de raison d'être. La science et : la métaphysique n'ont ni le même objet, ni les mêmes procédés, ni le même but, ni le môme rôle; partant, j elles n'ont rien à s'emprunter l'une à l'autre. La science ne peut pas plus conduire à la métaphysique, que la métaphysique ne peut fournir à la science un point de départ et des principes régulateurs.
Le divorce de la science et de la métaphysique semble un fait accompli sans retour. Dans tous les cas, ce ne sont pas les sciences particulières qui chercheront à renouer l'alliance. Que gagneraient-elles à aliéner une féconde indépendance? N ont-elles pas un champ de recherches nettement délimité, des procédés de découverte longuement éprouvés, des résultats incontestés chaque jour grandissants? Si la prétention qu'elles élèvent parfois de relever en tout et pour tout de la seule expérience est illégitime, ce n'est pas à dire pour cela qu'elles soient tributaires de la métaphysique. Kant n'a-t-il pas montré que les principes suivant lesquels nous unissons les phénomènes fuyants en assemblages durables ne révèlent pas l'ordre absolu des choses? Mais l'antique contrat, depuis si longtemps déjà dénoncé par la science, est loin de l'être par la métaphysique. Celle-ci maintient toujours la plupart de ses prétentions. Si elle semble avoir renoncé depuis peu à construire à priori le monde de l'expérience, elle revendique toujours cette hégémonie spirituelle qu'à Torigine elle exerça sur tout le savoir, et elle répugne a ridée de se confiner dans un domaine fermé aux
iucursions de la science. C'çst mal comprendre son essence, ses intérêts et son rôle.
D'innombrables mécomptes et, pins encore, les analyses de Kant ont prouvé notre impuissance irrémédiable à faire à priori la théorie scientifique de Tunivers. Le monde est là, et pour le connaître il faut Tobserver. Si nous devons croire à une existence en soi et par soi, nous n'en avons pas l'intuition. Aussi n'en pouvons-nous rien déduire. Par conséquent, poser un absolu duquel on voudrait faire sortir, par la pensée, sans recours à l'expérience, l'ordre entier des choses relatives, serait-ce aujourd'hui se livrer volontairement à rillusion d'un mirage depuis longtemps déjà redressé. Tous les absolus dont on a essayé de faire les principes [^Générateurs des sciences positives, contenaient quelque élément emprunté à la science elle-même. Mais si la métaphysique ne prétend plus imposer sa loi aux sciences, elle refuse cependant de s'en isoler. Peut être espère-t-elle être aduiise au partage des certitudes qu'on ne leur conteste pas. C'est un symptôme qui doit être noté, que cette abdication dissimulée de la science, autrefois si allière, des premiers principes. Naguère encore elle revendiquait la magistrature suprême de l'esprit, et se disait la source unique de toute certitude et de toute vérité. Aujourd'hui, plus modeste en apparence, elle se réclame, au moins dans la forme, de ses anciens tributaires, désormais affranchis. Elle invoque en faveur de ses conceptions les découvertes scientifiques, et cherche à s'étayer sur ce que naguère elle déclarait sans solidité. Base fragile, pour une métaphy-
sique, que les vérités de Tordre scientifique : une science dérivée de la métaphysique est illusoire; une métaphysique appuyée sur la science est ruineuse Que trouver, en effet, dans la science pour en faire l'absolu? Ce ne sauraient être les phénomènes qui, par définition, sont relatifs; ce ne sauraient être davantage les lois suivant lesquelles l'esprit les unit et les compose. Universelles et nécessaires, ces lois sont liées à la fortune de l'esprit; elles disparaîtraient s'il disparaissait; notre croyance à leur stabilité est uniquement notre croyance à la stabilité de la pensée ; chacune d'elles, * si on l'élève à l'absolu, devient contradictoire à ellemême, et se détruit ainsi; un temps, un espace, un nombre, une substance et une cause en soi et par soi, sont notions contradictoires. Une métaphysique qui relèverait de la science subordonnerait son sort à celui de la science elle-même; elle cesserait d'être la recherche de l'absolu, pour devenir uniquement le répertoire des lois relatives, et se confondrait ainsi avec cette science idéale, rêvée par les adversaires de la métaphysique, qui, pr^olongeant au delà du point où elles s'arrêtent les données du savoir positif, cherchent à se représenter Tordre encore inobservé des phénomènes. Si, au contraire, la métaphysique répudie tout commerce avec la science, non-seulement elle se met en garde contre la contradiction, ruine de toute pensée, mais elle s'établit en une position que la science ne sau- j rait lui disputer, et où la suprématie des âmes lui est assurée. Nous savons quelles sont les limites de la recherche positive, et quels problèmes elle ne peut abor-
(1er. Elle se propose uniquement de délerminer Tordre des phénomènes relatifs, et, en décomposant l'expérience actuelle, de composer l'expérience future. Ce n'est pas là tout ce que nous désirons savoir, tout ce que nous avons besoin de connaître. Môme à supposer que le domaine du relatif eût été exploré en toutes ses parties, que les lois de tous les phénomènes fussent découvertes, que la subordination de ces lois nous fût connue, au delà nous demanderions autre chose. La science va de condition en condition, et non pas de raison en raison. Or
j ce qu'il nous importe de connaître, c'est la raison dernière des existences en général, et, en particulier, de la nôtre. A cette question, la science, et elle l'avoue, n'a pas de réponse» Or c'est la question métaphysique par excellence. Nous savons qu'on ne peut tenter de la résoudre avec les procédés ordinaires de la science. Pourquoi donc s'obstinerait-on à les employer et négligerait-on d'autres moyens peut-être plus efficaces ? La question métaphy-
j sique, ne nous y trompons pas, a surtout un intérêt moral. Si l'homme était uniquement un composé d'organes, la science suffirait à satisfaire pleinement ses désirs, et lui assurerait la possession du souverain bien. Ne met-elle pas à son service une nature chaque jour mieux domptée ? Mais le bien-être matériel n'est pas le tout de notre vie. Si nous avons soif de bonheur, les biens que la sensibilité dispense ne suffisent pas à nous abreuver. La satiété qu'enfante la jouissance répétée est une preuve de son infirmité. Le bien que nous voulons est infini, et ce que nous en saisissons n'est rien, de sorte qu'on serait tenté de croire, non sans une apparence de
raison, que cette aspiration incessante vers un mieux toujours fuyant est un leurre bienfaisant de la nature, qui a voulu donner ainsi à notre activité un ressort sans cesse tendu.
Ce qui nous garde de cette pensée désolante, c'est itt conscience du devoir. La difl'érence est profonde et irréductible entre les biens sensibles et le bien moral : les premiers nous sollicitent par un attrait auquel peu d'âmes résistent, auquel pourtant elles se sentent capables de se soustraire; le bien moral, au contraire, s'impose à la volonté avec une autorité sans réplique. S'il n'est pas sans attrait sur les cœurs qu'il possède, ce n'est là qu'un surcroît, et sa vertu vient d'ailleurs. En mettra-t-on en doute l'autorité impérieuse? N'y verral-on qu'un autre artifice plus puissant et plus subtil de la nature, pour nous asservir, en nous leurrant d'une liberté et d'une dignité apparentes, à des fins étrangères à notre destinée? Un tel soupçon serait un outrage à l'obligation morale.
En croyant au devoir, nous éprouvons le besoin de croire à un autre ordre de choses (|ue l'ordre logique et scientifique.* — Nous sentons en nous deux autorités distinctes : celle des lois de la pensée et celle de la loi morale. Notre être nous paraît ainsi partagé en deux tronçons séparés, car la nécessité, inhérente à l'intelligence, et la liberté, indispensable à la morale, sont incompatibles. Force est donc, semble-t-il, de se porter exclusivement vers l'un ou l'autre de ces deux pôles de la vie. A quel parti se résoudre? Préférera-t-on les nécessités de la science? Marché de dupes, assurément.
La science peut-elle donner à l'esprit toutes les satisfactions qu'il réclame? Lui dira-t-elle le dernier mol des choses? Franchira-t-elle les limites du relatif pour lui dévoiler l'absolu? Et que lui procure-t-elle en échange de Tabdication d'une liberté incompatible avec Tordre rigide et inflexible de la pensée? Un surcroît de jouissances, assurément, mais qui, comme par un retour fatal, engendre un surcroît de besoins et de désirs. Si, au contraire, nous nous portons vers l'autre pôle, nous ne perdons aucun des fruits de la science, et nous gagnons tous ceux de la bonne volonté. Mais à quoi bon cette comparaison d'avantages? L'autorité de la conscience prime celle de la science.
Il faut donc inscrire au début de la métaphysique, comme première vérité certaine, non pas une vérité intellectuelle, mais une vérité morale, et demander à la conscience une explication du monde, conforme à la conscience. Ce n'est pas que nous trouvions, dans le sentiment de notre liberté et du bien auquel elle est unie, l'intuition de l'absolu. La liberté humaine est limitée, et le bien réalisé par elle n'est qu'un fragment du bien suprême. Mais la conscience nous révèle un ordre de causalité distinct de la causalité extérieure. Les idées se réalisent en nous en vertu de leur perfection relative. Dès lors, qui nous empêche de concevoir sur ce type un ordre de choses dont la perfection serait le mot suprême, et, sans atteinte portée à l'explication scientifique, de nous représenter le monde de façon à satisfaire les besoins les plus élevés et les moins contestables de notre être? Que fait dans son domaine la
raison spéculative? Elle résume en des formules générales les données d'une expérience toujours incomplète, et elle en devance les révélations par l'hypothèse; en un mot, elle a pour fonction de construire un ordre de choses conforme aux données de l'expérience sensible. Pourquoi l'expérience morale ne fournirait- ' elle pas à la métaphysique un point de départ et un contrôle analogues? Pourquoi renoncerions-nous à faire pour et par la conscience ce que, chaque jour, la science fait, avec un succès incontesté, pour et par les sens? Les obstacles à cette œuvre sont venus de tout temps, nous l'avons constaté, d'une méprise longuement perpétuée sur la nature des matériaux à employer et des règles à suivre. Ces obstacles écartés, la délimitation du domaine scientifique et du domaine métaphysique établie, pourquoi se refuserait-on à reconnaître aux constructions morales une valeur égale à celle des constructions scientifiques, alors qu'en fait l'expérience morale est aussi indubitable que l'expérience sensible, et qu'en droit l'autorité du devoir est supérieure à celle de la raison spéculative?
Un telle métaphysique ne s'établira pas sans doute par des démonstrations géométriques ; de là le faible crédit qu'elle ne manquera pas de rencontrer chez des esprits enivrés de science. Mais, encore une fois, d'où vient donc l'autorité des sciences positives, sinon de la conformité de leurs hypothèses avec les faits? Alors, si les conceptions de la métaphysique morale concordent . avec les faits de la conscience, pourquoi trouveraientelles, dans lésâmes, moins d'accès et de créance, que
LIARD. — La science positive. 31
les conceptions de la spéculation scientifique? Pour justifler cette défaveur, il faudrait que le devoir eût moins d'autorité que l'expérience sensible. En fait, il en est souvent ainsi. Personne ne se refuse à voir la lumière extérieure; mais souvent la lumière intérieure est obscurcie, pour ne pas dire éteinte, par les préjugés et les passions. Aussi la métaphysique morale, qui ne peut répondre aux derniers besoins spéculatifs de l'esprit qu'avec les ressources de la conscience, se propose- t-el le aux âmes, et ne s'impose-t-elle pas aux esprits. Pour la recevoir, il faut, avec une bonne volonté, la croyance que la vérité morale est le premier et le dernier mot des choses. Elle ne donne pas, mais elle suppose l'intuition du bien, de même que la science qui explique les sons et les couleurs ne les fait pas sentir aux sourds et aux aveugles. Aussi un exemple de vertu, même obscur, est-il, pour la métaphysique, un meilleur auxiliaire que la plus brillante des découvertes scientifiques.
Ainsi entendue, la métaphysique a, dans la vie humaine, un rôle incomparable. Issue de la moralité, elle en devient, par un retour bienfaisant, la sauvegarde et Tahment. Sans doute l'autorité du devoir ne peut être contestée. Pourtant, si l'être moral devait à tout jamais se sentir isolé et comme perdu dans une nature aveugle et sans moralité, qui sait si, pris d'une sorte de vertige, il ne se précipiterait pas, loin du devoir, vers des biens plus accessibles, et. en apparence, moins trompeurs. L'impassibilité du stoïcien était soutenue par la croyance à un ordre invariable. Ce n'est pas que nous
crovons nécessaire de faire dériver la loi du devoir d'une autorité extérieure à la conscience; mais on ne sera pas tenté de prendre le devoir pour un accident, que l'on peut supprimer, s'il nous apparaît comme la fin suprême à laquelle le monde entier est suspendu.
Ce rôle et cette action salutaire de la métaphysique morale et pratique s'étendent à la société tout entière. On se plaint de divers côtés, et non sans raison, que, dans nos sociélés modernes, les âmes tendent chaque jour davantage à se séparer et à s'isoler, et l'on demande à la science un lien nouveau pour les unir. C'est plus qu'elle ne saurait donner. Tous les esprits, à coup sûr, acceptent les lois des mathématiques et les lois physiques, et, en ce sens, ils ne font qu'un. Mais cette union des intelligences en une même vérité est loin d'être la communion des âmes. La science, par ellemême, n'a pas de fonction morale ; les vérités qu'elle met au jour ne sont pas essentiellement des raisons d'agir, et son unité ne peut, par suite, servir de centre de ralliement à des volontés dispersées. Il y a plus : loin de porter remède à cette dispersion, elle la favoriserait plutôt. Envisagée à un point de vue pratique, n*a-t-elle pas, en effet, pour résultat de fournir à l'homme des moyens plus variés et plus efficaces pour satisfaire ses besoins, et des armes nouvelles et mieux trempées pour le combat incessant de l'existence? Et de la sorte ne doit-elle pas aboutir à stimuler le sentiment de Futilité personnelle?
L'union des âmes ne peut s'étaWirque par lacom-y munauté des raisons d'agir. Seul le motif moral, comme
Ta vu Kant, peul être érigé en loi universelle, valable pour tous les êtres raisonnables; seul, par conséquent, il peut être, en une société, le ciment des volontés. En vain attendrait-on cet office d'une sorte de physique humaine qui déterminerait les lois des sociétés avec une précision infaillible, et dont les résultats devraient, semble-t-il s'imposer unanimement comme s'imposent ceux des sciences de la nature. Une telle science constaterait les faits et ne créerait pas, par elle-même, de nouveaux motifs d'agir; elle verrait qu'en certains temps, les hommes se sont unis en une action commune, sous l'influence de certaines circonstances, et qu'en d'autres temps, ils se sont séparés sous l'influence de circonstances difl'érentes; mais elle ne saurait prétendre à agir efficacement sur eux, car les libertés sont là qui se déterminent par la considération du meilleur, et l'ordre des faits passés les laisse indiflérenls s'il n'est pas bon.
Il faut aux peuples, comme aux individus, un idéal. Dans la vie individuelle, c'est l'idéal entrevu et poursuivi qui donne à des actes successifs, en les rattachant n une même fin, l'unité qu'ils n'ont pas par eux-mêmes. Dans la vie sociale, c'est encore l'idéal qui rassemble les âmes autour d'un but commun. Hors de là, il n'y a qu'utilité, et l'utilité, loin de concentrer et d'unir, sépare et disperse. En vain à l'utilité privée propose-1-on de substituer la poursuite de l'utilité générale. Ou bien c'est un moyen de mieux satisfaire l'intérêt individuel, et, alors, les volontés qui semblent concourir sont isolées et hostiles; ou bien l'utilité générale s'offre à l'activité
comme une fin bonne en soi, à laquelle doit se subordonner l'intérêt particulier; dans ce cas, c'est d'ailleurs qu'elle tire efficacité et vertu, et alors elle est un idéal. — L'office social de la métaphysique est d'entretenir la foi dans l'idéal, et d'arrêter deux maux contraires, également funestes, l'affaissement des activités et la fièvre utilitaire. Elle seule est capable d'y réussir. Tout autre idéal que l'idéal moral peut être atteint ou épuisé: alors les volontés qu'il soutenait et reliait retombent éparses et désorientées. Mais l'idéal moral, et c'est là son plus grand bienfait, est inépuisable. Il n'est pas à craindre, si les âmes y sont suspendues, qu'il vienne jamais à leur manquer.
Ainsi la métaphysique ne renonce pas à l'empire universel, toujours revendiqué par elle. Le Bien où elle voit l'existence en soi, et, par suite, la raison de toute perfection et de toute existence relative, est senti de toute conscience. En y ramenant tout, la métaphysique peut donc raflier toutes les âmes. Elle est déchue de la magistrature inteUectuelle qu'elle s'était arrogée. Mais elle exerce, et elle continuera d'exercer, tant que durera la conscience, cette haute magistrature morale dont Socrate l'avait investie aux plus beaux jours de la sagesse hellénique, et que, dans les temps modernes, Kant lui a rendue, après vingt siècles de dépossession.