REMARQUES GÉNÉRALES SUR VITRUVE ET SON TRAITÉ * D’ARCHITECTURE
En parcourant le traité deVitruve sur l’architecture, je fus frappé du nombre considérable de faits particuliers , étrangers même au but de l’ouvrage , qui s’y trouvent , et sont de nature à donner une idée assez nette des connaissances des Romains tant au point de vue théorique que pratique dans les diverses sciences, à l’époque d’Auguste. C’est ce qui m’engagea à en réunir divers extraits, en les classant méthodiquement, non d’après l’ordre d’exposition, mais autant que possible d’après la nature des objets auxquels ils se rapportent.
Quelques mots d’abord sur Yitruve et son traité d’archi-
tecture. On sait peu de choses sur sa vie, si ce n’est par ce qu’il en dit lui-mème; il n’est cité que par Pline et par Frontin, qui vivait sous Nerva et a écrit un commentaire sur les aqueducs de Rome.
Yitruve (Marcus- Vitruvius-Pollio) est né, suppose-t-on , à Formies, aujourd’hui Mola di Gaeta, ville de la Campanie, ou tout au moins en est originaire ; cette opinion est basée sur ce lait, que l’on a trouvé û diverses époques, dans les ruines de Formies, de nombreuses inscriptions où il est question de la famille Vitruvia.
Il vécut sous le règne d’Auguste et au commencement de ce règne ainsi que le fait entendre la dédicace de son ouvrage ; la preuve convaincante qu’il vécut à cette époque, c’est qu’il ne parle de l’existence que d’un seul théâtre de pierre à Rome, celui de Pompée, tandis que le Colisée a été commencé à la même époque. Il dut appartenir à une lamille aisée et reçut une bonne éducation ; il avait fait des études libérales. Dans la préface du Livre YI, après avoir, par divers exemples, montré l’utilité de l’instruction, il ajoute :
Alexis dil que les Athéniens doivent être loués d’avoir corrigé la loi commune à toute la Grèce, qui oblige les enfants à nourrir leurs parents, en ordonnant que ceux-là seuls y seraient contraints dont les parents auraient eu soin de les faire instruire. Les présents que nous fait la fortune, elle nous les enlève aussi facilement, tandis que la culture intellectuelle ne nous fait jamais défaut, et nous ne saurions la perdre qu’avec la vie.
Aussi je reconnais que je dois beaucoup de reconnaissance à mes parents, qui, persuadés de la justice de cette loi des Athéniens, m’ont fait étudier un art qui exige la connaissance des lettres et de toutes les sciences. Grâce à la sollicitude de mes parents , aux leçons de mes maîtres, j’ai acquis des connaissances étendues; je me complais dans les études philologiques et philotechniques , dans la lecture des ouvrages scientifiques ; j’ai acquis un bien , dont le fruit le plus importanl est de me faire comprendre que la plus grande ricbesse est de ne rien désirer, et que le superflu est inutile.
Yitruve se peint (Préface du Livre II) à regret comme
petit, déjà défiguré et affaibli par l’âge, à l’époque où il écrit son ouvrage :
La nature, Empereur, ne m’a pas accordé une grande taille ; mon visage porte les traces de l’âge; la maladie a détruit mes forces. Aussi, quoique privé de ces avantages, j’espère obtenir ta faveur, grâce à la science et à cet ouvrage.
Il fait cet aveu après avoir raconté comment l’architecte Dinocrate étant doué d’une taille avantageuse , d’un visage agréable, parvint à attirer l’attention d’Alexandre, en se présentant, pendant une de ses audiences, costumé en Hercule, la tète couronnée d’une branche de peuplier, l’épaule couverte d’une peau de lion, et tenant une massue en main. 11 avait proposé au roi de tailler le mont Athos sous la forme d’un homme tenant dans la main gauche une grande ville, et dans la droite une coupe recevant les eaux de tous les fleuves qui coulent de la montagne pour tomber dans la mer.
Alexandre , quoique ayant objecté à Dinocrate qu’il ne manquerait à sa colonie que des champs de blé pour la nourrir, le retint néanmoins près de lui et le chargea de bâtir la ville d’Alexandrie.
C’est ainsi , dit Vitruve , que Dinocrate, recommandé à Alexandre par sa figure et ses avantages corporels, parvint à une grande fortune.
Vitruve semble donc s’excuser auprès d’Auguste de ses défauts physiques ; la crainte de déplaire par cette raison devait être bien plus grande dans l’antiquité, où l’on cultivait toutes les qualités du corps, où le costume même, ne permettait pas, comme le costume moderne, d’en dissimuler les défauts ; où enfin, au moins à l’origine de la Société Romaine, le père de famille avait le droit d’ôter la vie à tout enfant contrefait.
Vitruve fut attaché longtemps aux armées de Jules César en qualité d’ingénieur militaire pour la construction des machines employées dans les sièges ; il en avait reçu une
gratification on une pension de retraite que lui continua Octave. Yoilà ce qu’il dit, en effet, dans la dédicace de son ouvrage à Auguste, Livre I.
En voyant que tu t’occupes non-seulement du bien-être de chaque citoyen, et de l’organisation de la République, mais aussi de l’opportunité qu’il y aurait à construire des édifices publics, voulant, après avoir accru l’Empire de tant de provinces, en rehausser la majesté par la splendeur des monuments publics, je n’ai pas cru devoir différer à te faire connaître mes écrits sur l’architecture. J’étais déjà connu de Ion père et admirateur de ses vertus. Quand le conseil des Dieux l’appela à la demeure des immortels, et eût transmis le pouvoir entre tes mains, j’ai reporté sur toi l’affection que je conserve à sa mémoire. Aussi, après avoir avec M. Aurelius, P. Numesius et Cn. Cornélius, été chargé de construire les balisles et de perfectionner les scorpions et autres engins, je reçus avec ceux-ci une pension. Tu me l’as accordée également, et tu m’en confirmes la possession grâce à la recommandation de ta sœur. Ce bénéfice m’ayant donné l’assurance de ne pas craindre le besoin jusqu’à la fin de ma vie, j’ai entrepris d’écrire cet ouvrage, ayant remarqué que tu avais déjà fait faire de nombreuses constructions, que tu continuais à t’occuper des édifices publics et privés, pour laisser à la postérité la mémoire de tes grandes actions.
La forme donnée à cette dédicace permettrait presque de supposer que cet ouvrage a été écrit par ordre d’Auguste ou tout au moins à son instigation ; on comprendrait sans cela difficilement qu’un auteur se permît de donner ainsi des conseils à un personnage aussi haut placé que l’était l’empereur, quoi qu’à cette époque, il n’y eût pas encore, entre l’empereur et les autres citoyens , la même différence que celle qui s’établit plus tard entre la Majesté Impériale et les sujets.
Vitruve dut faire de nombreux voyages à la suite des armées de César, sans cependant avoir eu le temps de beaucoup séjourner dans les divers pays, ni d’étudier les monuments les plus célèbres, particulièrement ceux de la Grèce, de l’Asie mineure et delà Syrie. Mais il semble qu’il ait été en Gaule, en Espagne, en Portugal ; car dans le Livre II Chap. I, à l’occasion des premières maisons construites par les hommes, avant les progrès de la civilisation, faites de
branches d’arbre, d’argile et recouvertes de joncs et de feuilles d’arbres, il dit :
Nous pouvons observer que les choses se sont passées ainsi à 1 origine, puisqu’aujourd’hui encore, chez les nations étrangères, les maisons sont couvertes avec les mêmes matériaux, de bardeaux de chêne, ou du chaume, comme en Gaule, en Espagne, en Lusitanie, en Aquitaine.
Vitruve décrit également les maisons de bois construites par la nation des Colchidiens dans le Pont, les habitations souterraines de Phrygiens, toutes semblables à celles que les Kurdes nomades se construisent encore aujourd’hui dans les plaines désertes de l’Asie mineure, les maisons couvertes de terre des Marseillais.
Vitruve doit aussi avoir été en Mauritanie, probablement pendant la guerre que César fit à Caton, qui avait rallié les restes de l’armée de Pompée. Parlant en effet, (Livre VIII, Chap. II) des eaux minérales, et en particulier de celles qui se trouvent en Afrique, près du château d’Ismuc, il dit :
C. Julius, fils de Massinissa, qui possédait, de nombreuses terres autour de ce château, combattit avec César ton père ; il accepta l’hospitalité chez moi ; nous avions pris l’habitude, dans les repas quotidiens, de disputer sur la philologie. Un jour que nous parlions de l’eau et de ses propriétés
Est-ce bien d’un des fils directs du roi Massinissa, l’allié des Romains dans la troisième guerre punique, qu’il s’agit ici? Cela ne semble pas très probable; car, quoique Massinissa ait eu encore un fils à l’âge de 92 ans, il serait mort en 149 avant J.-C., et la bataille de Thapsus, qui correspond à la campagne de César en Afrique, eut lieu en 46, ce qui donnerait à ce soi-disant fils l’âge de 103 ans au moins, quand Vitruve le rencontra. Il est très probable qu’il s’agit d’un petit fils de Massinissa.
Vitruve, à plusieurs reprises, fait comprendre que ce n’est pas dans un but intéressé qu’il a entrepris la publi-
-lo-
cation de cet ouvrage, ayant toujours préféré l’honneur à la fortune. Il dit, en effet, Livre YI, préface :
Il y a des gens cependant, qui, traitant de futile cette opinion, ne considèrent comme sages que ceux qui ont de la fortune. Aussi, beaucoup, grâce à ces principes, à leur audace, ont acquis à la fois la richesse et la renommée. Pour moi, César, je n'ai jamais cherché à acquérir de la fortune par mon art; j’ai toujours préféré la médiocrité avec une bonne réputation à l’abondance avec une mauvaise. C’est pourquoi je suis peu connu actuellement; mais j’espère aller à la postérité grâce à la publication de cet ouvrage.
Peu s’en est fallu cependant que ce désir si légitime n’ait pu être satisfait ! A l’époque d’Auguste , en effet, combien peu de Romains, après avoir vu le repos et la tranquillité succéder aux troubles et aux agitations des dernières années delà République, pouvaient croire à l’effondrement du monde ancien sous les flots de l’invasion des barbares, dont on soupçonnait vaguement l’existence. Et cependant, c’est grâce à un seul exemplaire de Yitruve retrouvé au couvent du Mont-Gassin, que nous le connaissons aujourd’hui.
A plusieurs reprises, Vitruve se plaint de l’ignorance de ceux qui se donnent pour architectes, sans connaître les principes de leur art. C’est pourquoi beaucoup de propriétaires aiment mieux diriger eux-mêmes les travaux des constructions qu’ils font faire, que de se lier à des hommes incapables. Aussi, ajoute-t-il :
Personne ne songea exercer chez lui un métier quelconque, tel que celui de cordonnier, ou de tisserand, ou d’autres qui sont plus faciles, mais seulement celui d’architecte, parce que ceux qui en font profession, ne méritent pas ce titre. C’est ce qui m’a engagé à donner avec le plus grand soin les règles et préceptes de l’architecture, pensant que ce serait un présent agréable aux propriétaires.
Vitruve cherche à bien convaincre son lecteur du mérite qu’il a d’avoir écrit son traité. Dans la préface du Livre VIII,
il fait l’éloge des anciens dont les écrits ont contribué au perfectionnement des diverses sciences :
Nous devons être très reconnaissants à ceux qui n’ont pas passé leur existence dans un silence jaloux, mais ont par leurs écrits perpétué des pensées de toute espèce. Sans cela, nous n’aurions pu savoir ce qui se passa à Troie; ce que Thalès, Démocrite, Anaxagore, Xénophanes, et les autres physiciens ont pensé de la nature ; quels préceptes, pour la conduite de la vie. ont donné aux hommes, Socrate, Platon, Aristote, Zénon, Épicure, et les autres philosophes ; ou bien quelles furent les actions de Crésus, Alexandre. Darius, et les motifs qui les ont déterminés.
Le chapitre premier du Livre I est consacré à l’énumération de toutes les connaissances que doit posséder un architecte, sans cependant exiger une étude approfondie de chaque branche ; cet ensemble correspond à peu près à l’instruction générale de ceux qui font aujourd'hui des études universitaires ; mais on comprend qu’à l’époque de Vitruve , il était plus rare de trouver des écoles philosophiques où l’on pût acquérir toutes ces connaissances élémentaires, et pourquoi Vitruve, comme il le fait entendre, se trouvait en réalité supérieur à la plupart des autres architectes ayant plus de réputation et de clientèle que lui.
Voici quelles sont les diverses connaissances que doit posséder l’architecte, et ce à quoi chacune doit servir :
Les études littéraires augmentent la mémoire ; le dessin sert à mieux exprimer ce que l’on veut exécuter ; la géométrie à manier habilement la règle, le compas, le niveau, le fil-à-ploinb ; V optique à savoir percer les jours dans les édifices suivant leur situation ; l’ arithmétique à établir les comptes, les rapports des grandeurs, les questions difficiles étant au contraire résolues par la géométrie ; l 'histoire à faire connaître l’origine de certains ornements employés en architecture, tels que les cariatides ; la philosophie à développer les qualités morales, à donner à l’architecte du désintéressement et de la loyauté dans l’exercice de ses fonctions,
à lui donner l’explication de la nature des choses, (Natural Philosopliy des anglais) dont il a besoin à chaque instant, dans la conduite des eaux, par exemple, et pour comprendre les divers ouvrages, tels que ceux de Gtésibus et d’Archimède ; la musique pour apprécier l’égalité de la tension des deux cordes qui servent à tendre les balistes, pour la construction des vases renforçants employés dans les théâtres et celle des machines hydrauliques (les orgues) ; la médecine sert à connaître les conditions hygiéniques des diverses localités et les propriétés des eaux ; le droit, pour ce qui est relatif aux murs mitoyens et aux conduites d’eaux et la rédaction des contrats de location; V astrologie à connaître les points cardinaux et tracer les cadrans solaires.
Il paraît probable qu’à l’époque de Yitruve, les arts manuels n’étaient peut-être pas plus estimés à Rome qu’ils ne l’avaient été en Grèce ; les hommes qui avaient fait des études libérales dans les écoles philosophiques s’adonnaient peu à ces arts , et inversement les praticiens possédaient rarement les connaissances générales qui étaient l’apanage des classes élevées se destinant aux fonctions publiques et politiques. D’où cette espèce de prééminence que Yitruve se glorifie à plusieurs reprises d’avoir sur les autres architectes n’ayant pas reçu la même éducation libérale que lui.
La préface du Livre III est consacrée toute entière au développement delà même pensée. Yitruve exprime d’abord le regret, que, suivant le désir formulé par Socrate, il n’existe pas dans la poitrine de chacun une ouverture permettant d’y lire ses pensées, et de reconnaître ainsi son instruction et sa valeur. C’est ainsi que des ignorants parviennent à en imposer au public et à faire croire à une science et à des talents qu’ils ne possèdent pas.
Yitruve cite à ce sujet des anciens sculpteurs et peintres, tels que Myron, Polyclète, Phidias, Lysippe, qui auraient dû, d’après lui, leur réputation, à certaines cir-
constances heureuses, plutôt qu’à leur mérite transcendant. Il cite ensuite, les sculpteurs Hellas d’Athènes, Ghion de Corinthe, Myagre de Phocée, Pharax d’Ephèse, Bedas de Byzance, et les peintres Aristomène, Polyclès, Nicomaque qui firent des ouvrages non moins remarquables, mais n’ont pas acquis la même réputation, à cause de leur peu de fortune et des circonstances défavorables dans lesquelles ils se sont trouvés.
Si donc , conclut Vitruve , comme l’avait voulu Socrate , les pensées , l’instruction de chacun eussent été visibles, on ne verrait pas prévaloir la faveur et l’ambition ; mais c’est à ceux qui auraient par leurs œuvres fait connaître leur science, que l’on confierait la direction des travaux. Comme le mérite ne peut ainsi être distingué, que les ignorants l’emportent en faveur sur les savants, ne jugeant pas que je doive lutter sur ce terrain avec ces derniers, je préfère, en publiant ce livre, montrer la valeur de ma science.
Dans la préface du Livre IX, Vitruve cherche, en s’appuyant sur d’autres arguments, à bien démontrer quel mérite il a eu d’écrire ce traité. 11 compare le mérite, assez faible d’après lui, des athlètes auxquels on accordait de si grands honneurs, à celui des grands philosophes tels que Pythagore, Démocrite, Platon, Aristote, dont les écrits servent non seulement à leurs contemporains, mais encore à toute la postérité et à tous les peuples, et qui jouissaient, de leur vivant, de faveurs bien moins grandes. C’est ainsi que les écrivains vivent non seulement par leurs écrits, mais même leurs traits sont encore présents à ceux qui lisent leurs œuvres.
Ainsi, ceux qui ont du goût pour la littérature ne peuvent manquer d’avoir gravé dans leur cœur l’image du poète Ennius, comme celle des Dieux Ceux qui aiment les vers d’Accius semblent, tout en appréciant les grâces de son style, avoir sous les yeux l’image du poète. Parmi nos descendants, il y en a qui semblent s’entretenir avec Lucrèce de ! Nature, avec Cicéron de la Rhétorique ; d’autres discourront avec Varron sur la langue latine ; les philologues consultant les Sages de la Grèce sembleront avoir des entretiens avec eux ; en un mot, lorsque les anciens philosophes, malgré leur absence, sont invoqués dans les conseils et les discussions, ils doivent tous
à rancienneté de leur gloire, une autorité plus grande que n’est celle des philosophes vivants. C’est pourquoi, César, m’appuyant sur ces auteurs, guidé par leurs préceptes, j’ai écrit cet ouvrage.
Ne semble-t-il pas résulter de ces diverses citations que Yitruve se plaint avec un peu d’amertume de n’ètre pas apprécié par ses contemporains à sa juste valeur, tandis que d’autres architectes d’un moindre mérite ont acquis plus de fortune et possèdent une plus grande clientèle? Ne présente-t-il pas un peu son ouvrage comme une sorte de réclame, voulant démontrer que la plupart de ses collègues seraient incapables d’en faire autant ?
D’avance, il exprime son blâme (Livre Vil, Préface) à l’égard de ceux qui se permettraient des critiques contre son ouvrage ; il cite, à cette occasion , l’épisode de Zoïle , qui se faisait appeler le fléau d’Homère, et vint demander une récompense au roi d’Egypte, Ptolémée. Celui-ci la lui refusa, et môme l’aurait fait mettre à mort, comme parricide. Suivant les uns, il fut lapidé à Cbio, et d’autres, brûlé vif à Smyrne.
Mais, ajoute Yitruve, quelqu’ait été le genre de son châtiment, il est certain qu’il le mérita ; c’est ainsi que doit être traité celui qui critique un auteur qui ne peut rendre compte des pensées qu’il avait en écrivant ses ouvrages.
Il se défend ensuite de s’attribuer les préceptes et les renseignements qu’il a puisés dans les auteurs plus anciens ; il cite au contraire les noms de trente auteurs au moins, la plupart grecs, qui ont laissé des écrits relatifs à l’architectnre, dont les ouvrages sont perdus. Il ne parle de ses propres travaux qu’à l’occasion de la Basilique qu’il fit construire dans la colonie Julienne de Fanuin (aujourd’hui Fano, Ombrie). Il cherche, le plus souvent, à dégager sa propre responsabilité, en disant, comme pour la construction des temples : « J’ai décrit toutes les diverses manières » de construire les temples, comme on me l’a enseigné...» Dé même, après avoir parlé des diverses propriétés des eaux
minérales, dont les unes sont exactes, dont les autres sont données d’après des fables plus ou moins accréditées et rapportées d’après divers auteurs, il ajoute: « De toutes ces x choses, j’en ai expérimenté quelques unes moi-même, les )) autres je les ai trouvées dans les livres des Grecs »
Malheureusement aussi Yitruve accepte sans contrôle, ni critique les assertions des anciens, et son ouvrage est presqu’une œuvre de compilation , semblable en cela à celui de Pline , quoiqu’avec moins d’étendue ; toutes les citations de Yitruve montrent du moins la grande place qu’occupaient les auteurs grecs à Rome, au point de vue de la littérature, et surtout au point de vue scientifique. Mais on est forcé de reconnaître cependant qu’il devait exister des lacunes dans les bibliothèques ; car Vitruve, ainsi que je le ferai constater plus loin, tout en citant des auteurs peu connus aujourd’hui, omet de dire un seul mot de Héron d’Alexandrie et d’Euclide, qui ont cependant occupé une si grande place parmi les savants de l’antiquité, appartenant à l’école d’Alexandrie.
Au point de vue de la précision, de l’ordre des idées, de la netteté de l’exposition, le traité de Yitruve est loin d’être un chef-d’œuvre ; à chaque pas l’auteur se laisse détourner du sujet principal pour raconter une anecdote, plus ou moins accessoire. Il prend souvent des moyens détournés, des transitions peu adroites pour aborder un sujet n’ayant que des rapports plus ou moins éloignés avec l’architecture. Ainsi, le Livre X est consacré a la description de toutes les espèces de machines employées soit pour la guerre,
soit pour soulever les fardeaux Gomment justifier cette
adjonction à un traité d'architecture ? Dans la préface de ce livre, Vitruve parle des architectes qui dépassent les devis, chose déjà assez fréquente de son temps; il ajoute :
Ce vice existe non-seulement dans la construction des édifices, mais aussi dans les travaux qui incombent aux magistrats pour la préparation
des théâtres et des combats de gladiateurs sur le Forum Ces constructions doivent être faites rapidement, dans un temps déterminé ; il faut s’occuper de la pose des sièges pour les spectateurs, des voiles, des machines employées dans les théâtres. Pour bien connaître et se servir de ces machines, il est nécessaire d’avoir fait des études sérieuses, et d’être doué d’un esprit inventif. Dans ces conditions, il serait bon, avant de commencer le travail, d établir scrupuleusement et avec exactitude le devis des dépenses. Mais, comme il n’y a pas de loi, ni de coutume qui l’exigent, que les Préteurs et les Ediles, chaque année doivent faire préparer les machines destinées aux jeux, j’ai pensé, Empereur, qu’il ne serait pas inopportun, ayant dans les premiers livres traité des Edifices, de consacrer ce dernier Livre à exposer les principes des machines et les préceptes qui servent à leur emploi.
Quel rapport peut- il exister entre les machines employées dans les théâtres et les machines hydrauliques , ainsi que les divers engins employés dans la guerre , tels que ies catapultes et les scorpions?
Je ne me crois pas assez compétent pour me permettre de porter un jugement sur le style môme de l’auteur; sans compter les obscurités qui existent sur divers points et qui peuvent être dues à des altérations du texte, il y avait une grande difficulté à traiter pour la première lois un sujet technique dans une langue qui ne possédait pas tous les mots indispensables ; aussi, à chaque instant, Yitruve emprunte-t-il des expressions au grec ; il fait ce qu’aujourd’hui encore on est obligé de faire dans les écrits relatifs à la construction des chemins de fer, par exemple, où l’on introduit forcément un grand nombre de noms anglais. Mais, malgré cela, il me semble que le style de Yitruve n’a rien de cicéronien ; entre son latin et le latin classique existe la même différence qu’un étranger pourrait trouver entre le style de Vignole ou du parfait Jardinier et celui d’une oraison de Bossuet. Yitruve s’excuse, du reste, lui-même, de n’avoir pas écrit son traité dans le latin le plus pur :
Je te demande, César, et à ceux qui liront ce travail, de me pardonner si certains passages ne sont pas écrits suivant les règles de la grammaire.
Car ce n’est pas comme philosophe consommé, ni rheteur disert, ni grammairien exercé dans les subtilités delà langue, mais c’est comme architecte possédant toutes les connaissances relatives à son art, que je me suis efforcé d’écrire cet ouvrage. Quant à ce qui concerne au contraire 1 architecture, et les règles qui en dépendent, j’espère pouvoir promettre aux praticiens et aux savants qu’ils le trouveront dans cet ouvrage.
Yoici la division et le sommaire des divers livres dans lesquels l'ouvrage est divisé. Chaque livre est précédé d’une préface dans laquelle l’auteur se laisse surtout aller à des digressions intéressantes, mais en même temps les plus étrangères à l’objet général de l’ouvrage.
Livre I. — Préface. — Dédicace à Auguste et justification d’avoir écrit cet ouvrage dans le but de lui être utile, à cause des nombreuses constructions qu’il a entreprises.
Indication des diverses connaissances que doit posséder l’architecte; but de l’architecture ; la division de cette dernière en trois parties : 1° la construction des édifices privés et publics; 2,J la gnomonique; 3° la mécanique ; étude des conditions hygiéniques des diverses localités; principes de la castramatation appliqués à la construction des murs des villes ; tracé des rues d’une ville d’après la direction des vents dominants, et , enfin , choix des lieux propres aux édifices publics.
Livre IL — Préface. — Épisode relatif à Dinocrate et Alexandre ; se recommande de nouveau à César.
Construction des maisons des hommes primitifs ; étude des divers matériaux de construction.
Livre III. — Préface . — Plaintes relatives au succès immérité d’artistes anciens et modernes, d’une valeur médiocre.
Préceptes relatifs à la construction des temples d’ordre ionique.
Livre IY. — Règles des ordres dorique et corinthien et sur la distribution des temples.
Livre V. — Préface. — Raison qui ont déterminé Yitruve à abréger son ouvrage autant que possible.
Construction des édifices publics: théâtres, bains, ports.
Livre VL — Préface. — Exposition de la prééminence de l’instruction sur la fortune et des avantages que l’auteur pense retirer de la publication de son ouvrage.
Construction des maisons particulières.
Livre VIL — Préface. — Éloge de ceux qui ont laissé des écrits sur les sciences, l’histoire, avec divers épisodes.
Procédés employés pour les revêtements du sol , les enduits des murs, les couleurs naturelles et artificielles.
Livre VIII. — Préface. — Rôle important de l’eau dans la nature et les phénomènes physiologiques.
Recherche des sources naturelles; examen des qualités des eaux potables, des eaux minérales ; principes relatifs aux conduites d’eaux.
Livre IX. — Préface. — Supériorité des hommes qui s’occupent de sciences sur les athlètes qui reçoivent cependant plus de récompenses que les premiers. A ce sujet, Vitruve cite diverses découvertes faites dans les sciences mathématiques et physiques, et explique à nouveau les motifs qui l’ont déterminé à publier cet ouvrage.
Exposition des principes de l’astronomie et construction des cadrans solaires et des clepsydres.
Livre X. — Utilité de la description des diverses machines dans le but de faciliter rapidement l’érection des théâtres destinés aux jeux publics.
Machines hydrauliques ; machines destinées à élever les fardeaux ; machines de guerre.
Le premier exemplaire de Vitruve, malheureusement sans les planches qui accompagnaient le texte, fut retrouvé dans la Bibliothèque du couvent du Mont-Cassin. Les principales éditions du texte latin sont celles de Joconde
(Venise, 1511) , Philander (Lyon, 1552) , l’édition elzévirienne (Amsterdam, 1649). En 1553, Jean Martin, secrétaire du cardinal Lenoncourt, et l’architecte Jean Goujon, traduisirent Vitruve en français. Claude Perrault fit une deuxième édition française dédiée à Louis XIV, reproduite dans la collection des auteurs latins publiés sous la direction de M. Nisard, avec des notes dues presque intégralement à Perrault. Enfin, dans la collection Panckoucke existe également une traduction plus fidèle que celle de Perrault due à Ch. Maufras, professeur au Collège Rollin.
J’ai cherché à rendre peut-être moins élégamment que les traducteurs précédents, surtout Perrault, les passages de Vitruve que j’ai cités, voulant bien saisir l’idée de l’auteur, ce qui n’est pas toujours facile. Je me suis attaché, du reste, de préférence aux parties étrangères à l’architecture , qui font l’objet de nombreuses digressions, répandues dans tout l’ouvrage