ANECDOTES HISTORIQUES
Vitruve ne manque aucune occasion, probablement dans le but de diminuer un peu la sécheresse de son ouvrage, et d’en rendre la lecture plus agréable, de raconter des anecdotes plus ou moins véridiques , sur divers points de l’histoire, ou sur l’origine de certains ornements employés en architecture. Voici les principales :
Origine du nom des Caryatides (Livre I, chap. I).
Pour démontrer l’utilité de la connaissance de l’histoire pour l’architecte, il raconte l’anecdote suivante :
Si l’architecte a remplacé les colonnes par des statues de femmes en marbre couvertes de draperie, que l’on nomme Caryatides , placées audessous des mutules et des corniches, voici l’explication qu’il en donnera à ceux qui l’interrogeront : La ville de Carye, dans le Péloponèse, s’unit avec les Perses dans la guerre que ceux-ci firent aux Grecs ; après la fin de cette guerre, terminée par la victoire des Grecs, ceux-ci, d’un commun accord, déclarèrent la guerre aux Caryates. Après s’être emparés de la citadelle, tué tous les hommes, détruit la ville, ils emmenèrent les femmes en captivité, sans leur permettre de quitter leurs robes traînantes (stolæ) et leurs ornements, afin qu’elles pussent ainsi figurer dans le triomphe des vainqueurs, et montrer que, réduites eu esclavage et accablées de honte, elles parussent supporter la peine qu’avait méritée leur cité. Les architectes de cette époque, désignèrent sous le nom de Caryatides, les statues placées dans les édifices publics, supportant un fardeau, afin que la postérité conservât également le souvenir de la punition infligée à la faute des Caryates.
Les Lacédémoniens de même après la bataille de Platée, élevèrent avec les dépouilles de l’ennemi un portique nommé Persique , dans lequel des statues de captifs revêtus de leurs ornements barbares étaient représentés soutenant la voûte, afin de punir ainsi l’orgueil de leurs ennemis et exciter au courage leurs concitoyens , par le souvenir de leur victoire ; telle aurait été d’après Vitruve, l’origine des statues persiques , que plusieurs architectes emploient pour soutenir les architraves et leurs ornements.
Sur la fontaine Salmacis (Livre II, chap. VIII).
Dans le Livre II, Vitruve parle de la construction des murs à l’aide de briques. Pour en prouver la solidité, il
cite diverses constructions faites en briques à Athènes, à Sparte, en Italie, le palais du roi Grésus à Sardes, transformé en hospice pour les viellards (gerusia) , le palais du roi de Mausole à Halicarnasse. Il remarque à ce sujet que ce ne pouvait être par raison d’économie que le puissant roi de Carie, avait fait faire en brique, les murs de son * palais, revêtus il est vrai de plaques de marbre de Proconèse. Il donne alors la description des principaux monuments et temples que Mausole fit construire à Halicarnasse, entre autres les temples de Vénus et de Mercure auprès de la fontaine Salmacis dont la nymphe, d’après la fahle, tomba amoureuse d’Hermaphrodite, le fils de Vénus et de Mercure; à cette occasion il donne l’origine de la croyance vulgaire que l’eau de cette fontaine rendait malades d’amour ceux qui en buvaient.
Mais, dilVitruve, cetle croyance n’est nullement fondée, quoique répandue dans tout l’univers, et il ne sera pas inutile d’en indiquer l’origine. 11 est impossible, en effet, que cette eau porte à la mollesse et à la débauche ; mais elle est excessivement limpide et d’une saveur agréable. Quand Mêlas et Arevanias amenèrent d’Argos et de Trézène une colonie dans ce lieu, ils en chassèrent la population barbare des Cariens et des Lélègues. Ceux-ci s’étant retirés dans les montagnes , se réunissaient pour faire des incursions, dévaster le pays, commettre des vols et toute espèce de cruautés. Par la suite, un des colons, à cause de la bonté de l’eau, construisit près de cette fontaine un magasin muni de toute espèce de provisions, et y attira aussi les Barbares. Ceux-ci, y venant ainsi isolément, et se mêlant à la société des autres habitants, perdirent peu à peu leurs mœurs sauvages, pour prendre les mœurs plus douces et la politesse des Grecs, el volontairement se civilisèrent peu à peu. C’est ainsi que s’établit la réputation de l’action corruptrice de l’eau de la Fontaine, qui eut son origine dans l’amollissement des mœurs des barbares par suite des effets de la civilisation.
Description de la ville d'Halicarnasse. — Guerre d'Artèmise avec les Rhodiens (Livre II, chap. VIII).
Continuant la description d’Harlicarnasse, Vitruve indique la position du palais du roi, dominant d’un côté la ville et son port, et de l’autre un deuxième port caché dans la montagne. 11 raconte comment, après la mort de Mausole, sa veuve, la fameuse reine Artémise, en guerre avec les Rhodiens, fit cacher dans ce port une flotte ; elle fit croire au contraire à la flotte ennemie, pénétrant dans le grand port que la ville voulait se rendre. Elle fit alors sortir la flotte enfermée dans le petit port, qui s’empara de celle des Rhodiens et la conduisit en pleine mer; les Rhodiens débarqués furent massacrés dans la ville. Artémise, avec les vaisseaux des Rhodiens, partit pour Rhodes, dont les habitants furent trompés à l’aspect de leurs vaisseaux. Artemise s’empara ainsi de Rhodes, fit mettre à mort les chefs, et fit construire, comme trophée de sa victoire deux statues d’airain, représentant sa propre image imposant à la ville de Rhodes le stigmate de la servitude. Plus tard les Rhodiens, arrêtés par le précepte religieux, qui interdit de détruire les trophées consacrés, construisirent autour de ces statues un édifice, qu’ils nommèrent a(3aTov (lieu impénétrable).
Toutes ces histoires à l’occasion des murs construits en briques !
Origine des trois ordres d' Architecture grecque (Livre IV, chap. I).
On sait que les Grecs n’avaient que trois ordres d’architecture, distincts surtout par la forme des colonnes, qui entouraient les édifices , les ordres dorique , ionique et corinthien. Voici, d’après Vitruve, comment furent inventés ces trois ordres :
La colonne dorique est la plus ancienne j elle fut inventee dans les circonstances suivantes : Dorus, fils d’Hellène et de la nymphe Orseïde, roi d’Achaïe et de tout le Péloponèse, fit bâtir dans l’ancienne ville d’Argos un temple consacré à Junon, qui par hasard était de cet ordre ; on l’imita dans les autres villes d’Achaïe, mais sans règles fixes pour les proportions. Plus tard, les Athéniens, d’après les réponses de l’oracle de Delphes, envoyèrent, par un commun accord de toute la Grèce, treize colonies en Asie, ayant chacune un chef, sous la conduite de Ion , fils de Xuthus et de Créüse, qu’Apollon, à Delphes, avait reconnu pour son propre fils. Arrivé en Asie, il s’établit en Carie, et y fonda treize villes importantes : Ephèse, Milet, Myonte, détruite par la mer, dont les droits furent transférés aux Milésiens, Priène, Samos, Téos, Colophon, Chios, Erythrée, Phocée, Clazomène, Lébedos et Mélite. Cette dernière ville fut détruite, à cause de l’arrogance de ses citoyens à la suite d’une guerre que leur firent en commun les autres cités ; plus tard, à sa place, la ville de Smyrne , par suite d’un don du roi Attale et de la reine Arsinoé fut reçue dans la confédération des cités Ioniennes.
Après avoir chassé les Cariens et les Lélègues, ils appelèrent le pays du nom de leur chef, Ionie, et commencèrent à élever des temples aux Dieux et d’abord à Apollon Panionius, semblables à ceux qu’ils avaient vus en Achaïe et les nommèrent Doriques, puisqu’ils en avaient vus dans le pays des Doriens. N’ayant pas les dimensions pour les colonnes qui supportaient le poids de l’édifice, et voulant leur conserver des formes gracieuses à la vue, ils prirent comme point de départ les dimensions du pied et du corps de l’homme ; ils leur donnèrent ainsi une hauteur qui avec le chapiteau était sextuple du diamètre du fût de la colonne à sa base. C’est ainsi que pour la colonne Dorique, on commença à adopter les proportions du corps humain avec sa beauté et sa force.
Pour un temple consacré à Diane, ils cherchèrent un nouveau genre et prirent comme type la délicatesse du corps de la femme, et firent le diamètre de la colonne la huitième partie de la hauteur, afin de lui donner un aspect plus dégagé. A la base ils placèrent un cordon imitant la chaussure, des volutes au chapiteau, figurant les tresses de cheveux tombant à droite et à gauche, et en outre des cymaises et des guirlande représentant les ornements de la chevelure ; sur le fût on creusa des canelures représentant les plis des robes. C’est ainsi qu’ils inventèrent ces deux genres de colonnes, pour lesquelles ils empruntèrent pour les unes la simplicité du corps de l’hoûime, et pour les autres la délicatesse et les ornements de la femme. Depuis on a donné à la colonne dorique en hauteur sept diamètres, et à la colonne ionique huit et demi.
Le troisième genre, le genre Corinthien, imite la grâce d’une jeune fille, à laquelle son jeune âge donne des formes plus déliées et dont la parure
augmente la beauté. Voici comment aurait été imaginé le chapiteau de cette colonne. Une jeune fille de Corinthe, sur le point de se marier, fut atteinte d’une maladie dont elle mourut. Après qu’elle fut ensevelie, sa nourrice ayant réuni dans une corbeille divers objets qu’avait aimés cette jeune fille , la déposa au- dessus du tombeau , et , pour empêcher que son contenu ne fût détérioré par l’action de l’air, elle la recouvrit d’une tuile. Cette corbeille fut placée par hasard au-dessus d’une racine d’acanthe ; vers le printemps, la racine, quoique comprimée par ce poids, émit des feuilles qui entourèrent la corbeille, et, arrêtées par les bords de la tuile, furent forcées de s’infléchir aux extrémités en forme de volutes. Callimaque, surnommé par les Athéniens Catatechnos (premier ouvrier) à cause de son habileté et de l’élégance de ses œuvres, passant près de ce monument, aperçut cette corbeille et, tout autour, les feuilles naissantes; ravi de la nouveauté de cette forme, il fit à Corinthe des colonnes d’après ce modèle et établit les règles pour les proportions de la colonne Corinthienne.
Origine de la fable d’Atlas (Livre VI, chap. VII).
A l’occasion de la distribution intérieure des maisons grecques, Vitruve parle des noms que donnaient les Grecs et les Romains ù diverses salles et ornements des maisons. Ainsi, dit-il, les statues des hommes qui soutiennent les mutules ou les corniches sont nommées lelamones, nom dont on ne trouve pas la raison dans l’histoire ; les Grecs les nomment à ^Xavreç. L’histoire représente, en effet, Atlas comme soutenant le ciel sur ses épaules, parce que grâce à la sagacité de son esprit, il découvrit et fit connaître le cours du soleil, de la lune, le lever et le coucher des astres et les lois de la rotation du monde. C’est en récompense de ce bienfait que les peintres et les statuaires l’ont représenté soutenant le ciel sur les épaules, et que ses filles, les Atlantides, que les Latins nomment Yergilia et les Grecs uXeuxSe; ont été mises au rang des étoiles.
Cette dernière anecdote, celle de la fontaine Salmacis et d’autres qui serontcitées plus loin, montrent combien Vitruve et probablement le monde Romain instruit attachaient
peu. d’importance aux fables du Paganisme. L ouvrage si sceptique de Lucrèce avait paru du reste peu de temps auparavant ; évidemment la société Romaine était attachée près qu’ uniquement aux deux grandes écoles philosophiques et religieuses en même temps, des Stoïciens et des Epicuriens ; ces écoles avaient comme point commun, l’affranchissement de l’esprit de toutes les superstitions auxquelles croyaient tout au plus le peuple et les gens de bas étage.
Concours de poésie à Alexandrie (Livre VIII).
Dans la préface du Livre VIII, après avoir, comme il a déjà été dit, rendu hommage aux écrivains du temps passé qui ont contribué par leurs écrits au progrès des lettres, de l’histoire et des sciences, Vitruve dit qu’on ne saurait assez blâmer et même punir les plagiaires, ceux qui ont dérobé les écrits des autres pour paraître en être les auteurs; il cite, à cette occasion, l’épisode suivant, qui a dù se renouveler souvent dans les temps anciens, et même modernes.
Les successeurs du roi Attale, par amour pour les belles -lettres, avaient fondé à Pergame une bibliothèque très importante à l’usage du public ; de même Ptolémée, animé des mêmes sentiments, avait cherché à doter Alexandrie d’institutions de même espèce. Après avoir mis tous ses soins à la fondation de cette bibliothèque, il voulut travailler encore à son accroissement en jetant les semences pour de nouveaux ouvrages. Il institua donc des jeux en l’honneur des Muses et d’Apollon, dans lesquels des prix devaient être distribués aux écrivains et aux poètes, comme on en décerne habituellement aux athlètes.
Au moment où eurent lieu ces jeux, il fallut choisir, parmi les hommes s’occupant de littérature, des juges pour décerner les prix. Le Roi en avait déjà choisi six et ne pouvait en trouver un septième compétent ; il s’adressa pour cela à ceux qui dirigeaient la Bibliothèque. Ceux-ci lui proposèrent un certain Aristophane, qui, doué d’un grand zèle et d’une extrême persévérance, consacrait toutes ses journées à la lecture des livres de la Bibliothèque. Aristophane fut donc invité à prendre place parmi les juges. Les poètes appelés les premiers, récitèrent leurs oeuvres, et tout le peuple indi-
quait aux juges ceux qu’il approuvait. Quand ceux-ci durent délibérer, les six premiers à l’unanimité accordèrent le premier prix à celui qu’ils avaient remarqué avoir plu davantage à l’assemblée, et au suivant le second prix. Mais Aristophane, quand on lui demanda son avis, mit au premier rang celui qui avait le moins plu à l’assemblée.
Comme le roi et tout le monde en témoignaient leur indignation, il se leva et demanda humblement qu’on le laissât parler. Le silence s’étant fait, il affirma qu’il n’y avait parmi les concurrents qu’un seul poète, que les autres avaient récité des pièces qu’ils n’avaient pas faites; et que les juges ne devaient donner leur approbation qu’à des œuvres propres et non à des larcins. Devant l’étonnement de l’assemblée et le doute émis par le roi, il fit, grâce à sa mémoire, prendre dans diverses armoires un certain nombre de livres, et en comparant le contenu avec ce qui avait été récité, il obligea les faussaires à avouer leur faute. Le roi ordonna de les traiter comme des voleurs, et après les avoir condamnés comme tels, il les renvoya couverts de honte. Il récompensa au contraire Aristophane et lui confia la direction de la BiblioLhèque.
Découverte des carrières de marbre d'Ephèse (Livre X, chap. II;.
A l’occasion, du procédé employé pour transporter les blocs de marbre et les colonnes taillées , des carrières aux chantiers de construction du temple d’Ephèse, Vitruve donne, sous forme de digression, la légende qui avait cours sur la manière dont furent découvertes ces carrières.
Pixodore était pasteur et habitait dans ces lieux. Tandis que les citoyens d’Ephèse, désirant construire un temple en l'honneur de Diane, songeaient à faire venir du marbre de Paros, de Proconèse, d’Heraclée, de Thasis, Pixodore faisait paître ses moutons non loin de là. Deux béliers se précipitant l’un sur l’autre, se manquèrent, et l’un d’eux, par suite de son impulsion alla frapper un rocher de sa corne, et en fit tomber un éclat d’une couleur entièrement blanche. On dit que Pixodore laissant son troupeau dans la montagne, courut porter le morceau à Ephèse, où l’on s’occupait justement de la question relative aux matériaux pour la construction du temple. On lui décerna immédiatement des honneurs, et l’on changea son nom de Pixodore en Evangelos. Aujourd’hui encore, un magistrat est obligé de se rendre en ces lieux et d’y offrir un sacrifice.
Quelque peu de vraisemblance que présente cette histoire,
elle démontrerait que: Mes cornes des béliers d’Ephèse étaient extraordinairement dures, puisqu’elles étaient capables d’entamer les rochers (il est plus probable qu’un morceau de pierre déjà détaché, serait tombé et se serait ainsi cassé) ; 2° que les bergers de l’Asie mineure étaient très civilisés et amateurs de beaux-arts 5 mais cela étonneia moins si l’on se rappelle que Paris, fils du roi Priam, faisait paître aussi le troupeau paternel, quand il rendit le fameux jugement qui eut pour sa patrie de si funestes conséquences.