PHYSIQUE
On trouve éparses, dans l’ouvrage de Vitruve, diverses notions de physique incomplètes, il est vrai, comme ensemble de doctrine, mais qui donnent quelqu’idée des principes adoptés à son époque.
Parmi les physiciens qui avaient écrit antérieurement sur les phénomènes de la nature, les lois qui les gouvernent, Vitruve cite en particulier (livre IX, chap.VI), Thalès de Milet, Anaxagore de Clazomène, Pytliagore de Samos, Xénophanes de Colophon, Démocrite d’Abdère.
Il parait avoir une estime particulière pour ce dernier, quoiqu’il ne partage pas ses opinions au sujet de l’existence des atomes de diverses natures. Après avoir cité, dans la préface du Livre IX, parmi les savants auxquels on devrait rendre plutôt des honneurs qu’aux athlètes, d’abord Architas et Eratosthène, à cause de la solution trouvée par eux de la duplication du cube, il parle de Démocrite comme d’un véritable expérimentateur, disant :
J’admire également les ouvrages de Démocrite sur la nature et son commentaire qu’il a appelé Xeîpoxf xnvôjv (recueil d’expériences), dans lequel il s’était servi d’un cachet pour marquer avec de la cire rouge toutes les expériences qu’il avait faites lui-même.
J’indiquerai successivement les notions que donne Vitruve sur diverses parties de la physique.
Constitution générale des corps. — Dans diverses parties de l’ouvrage, il est question de la constitution générale des corps ; Vitruve penche, en général, vers les idées d’Aristote, sans toutefois citer ce dernier explicitement; dans le Livre II, consacré surtout à l’étude des divers matériaux de construction, Vitruve commence dans le Chapitre II, par donner, comme il le dit, les principes des choses, conformément aux opinions des Philosophes.
Thaïes, le premier, pensa que l’eau est le principe de toutes choses ; Héraclite d’Ephèse, que l’obscurité de ses écrits fit appeler par les Grecs Exo'rei'voç (le Ténébreux), que c’est le feu. Démocrite et son successeur Epicure, nommèrent atomes ce que nous appelons corps insécables, et d’autres non divisibles. L’école des Pythagoriciens ajoute à l’eau le feu, l’air et la terre. Par suite, Démocrite, quoiqu’il n’ait pas désigné les substances, mais ait admis l’existence de corps indivisibles, semble avoir dit la même chose, puisque, quand ces corps sont séparés, ils ne peuvent subir d’altération, ni être augmentés, ni divisés en plusieurs parties, mais conservent à perpétuité et pour l’éternité leur solidité.
On ne voit pas bien quelle raison Vitruve peut avoir pour préférer le système des Pythagoriciens à celui de Démocrite.
Dans l’introduction du Livre VIII, il revient sur la constitution des corps, en développant la théorie un peu différemment et insistant davantage sur les idées de l’Ecole d’Anaxagore.
Thaïes de Milet, parmi les sept sages, adopta l’eau comme principe de toutes choses, Héraclite le feu , les prêtres de la secte des mages, l’eau et le feu ; Euripide, disciple d’Anaxagore, que les Athéniens appelaient le philosophe du théâtre, l’air et la terre ; il admettait en outre que la terre fécondée par les pluies célestes, et ayant conçu, avait procréé dans le monde les fœtus des hommes et des animaux ; que toutes les choses qui en proviennent, quand elles se sont dissoutes, forcées par la nécessité de leur durée, y retournent de même que ce qui naît de l’air, retourne dans les régions du ciel ; rien ne se détruit, mais toutes les choses, modifiées par la dissolution, reviennent à la même propriété qu’elles possédaient. Mais Pythagore, Empédocle, Epicharme et d’autres philosophes et physiciens ont émis la proposition qu’il y a quatre principes, l’air, le feu, l’eau et la
terre et que leur cohésion due à une configuration naturelle, constitue les qualités des corps par la différence des genres.
Vitruve revient encore sur cette constitution des corps par les quatre éléments, à l’occasion de l’emploi du mortier c’est-à-dire du mélange de chaux, de sable et d’eau pour relier entre eux les moellons dans les murs ; l’explication qu’il donne de l’adhésion du mortier aux pierres ne pouvait, du reste, être exacte.
Les pierres, comme les autres corps, dit-il, sont formées des mêmes principes ; ceux qui contiennent le plus d’air sont moux ; le plus d’eau, sont rendus, par suite de la présence de ce fluide, flexibles ; le plus de terre, sont durs et le plus de feu, fragiles.
Pour expliquer la transformation des pierres en chaux par la cuisson, et la chaleur développée, quand sur la chaux on verse de l’eau, Vitruve admet que la cuisson a pour effet de faire partir l’eau et l’air, de rendre les pierres poreuses, en leur faisant perdre leur solidité.
Le feu, dit-il, reste à l’état latent, et trempée dans l’eau, avant que le feu n’en soit sorti, cette pierre reprend de la force ; et tandis que l’eau pénètre dans les espaces des pores, cette pierre s’échauffe; et ainsi refroidie, elle rejette la chaleur en excès.
Il semble donc que la calcination fasse perdre aux pierres l’eau et l’air, comme le démontre la perte de poids de 1/3 environ que signale Vitruve ; puis l’eau enlève l’excès de feu qui était resté ; de là, formation des pores, de cavités dans lesquelles se précipite le sable mélangé à la chaux, ce qui produit la cohésion du mortier utilisée dans les constructions.
Dans le même Livre II, Chapitre IX, à l’occasion des divers bois de construction, Vitruve cherche également à expliquer leurs diverses propriétés par suite d’un mélange, en quantité plus ou moins considérable, des principes qui s’y trouvent réunis.
Le sapin, contenant beaucoup d’air et de feu, peu d’eau et de terre, n’est pas pesant; Je chêne, contenant beaucoup de principes terrestres, peu d’eau, d’air et de feu, a une grande dureté, surtout enterré dans le sol, parce que l’bumidité n’y peut pénétrer; Vesculus (espèce de chêne), ayant tous les principes en égale proportion, est très utile dans les constructions. Le cerrus [sorte cle chêne), le chêne liège, le hêtre, contiennent peu d’eau, peu de feu et de terre, plus d’air, prennent l’bumidité et pourrissent facilement. L z peuplier blanc et noir , le saule , le tilleul , le vitex, ont un excès de feu et d’air, assez d’eau, peu terre, sont légers et tendres et sont employés pour les sculptures. L'aulne a beaucoup d’air et de feu, peu de terre et d’eau, est bon pour les pilotis, qui prennent de l’eau quand on les enfonce dans les marais, et deviennent résistants. L'orme et le frêne ont beaucoup d’eau, très peu d’air et de feu, modérément de terre et sont flexibles. Le charme , ayant peu de feu et de terre, beaucoup d’air et d’eau, est très résistant. Le cèdre et le genévrier doivent à la résine, comme le pin et le cyprès , ôt à l’huile qu’on en extrait, de durer fort longtemps ; cette huile était également employée à préserver les livres des insectes. Le cyprès et le pin se conservent aussi en raison de la liqueur amère qu’ils renferment, qui empêche qu’ils ne soient mangés par les vers. Gomment Vitruve admet-il qu’est constituée cette liqueur amère, qui doit différer évidemment de l’eau qui y entre comme principe fondamental? Mais jusqu’à ce que la théorie atomistique ait été reprise, la chimie était remplie de ces contradictions. Vitruve parle enfin d’une certaine espèce de bois résineux le larix, poussant sur les bords du Pô, bois amer également, très lourd, qui ne peut brûler ; il donne une résine semblable au miel, qui guérit les phthysiques ; il a ses feuilles semblables à celles du pin. Ce ne peut être évidemment une conifère, plutôt une espèce de chêne ou d’acacia ; on ne sait au juste quelle arbre a pu désigner Vitruve. On penche pour le
mélèse ; mais celui-ci est très combustible et n’a presqu’aucune des propriétés du fameux larix.