‹ La science sociale au point de vue des faitsChapitre 13 sur 151 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

COmmiT LA NATURE DE l'hOHMB RENVERSE L^HOIOII Dl L4 lUTUBI.

Quel malheur que l'auteur de V Esprit des lois ait employé vingt ans^ comme il nous le dit dans sa Préface^ à écrire sur la meilleure manière de diriger les hommes et la société, sans avoir con<sacré quelques heures à Fétude sérieuse de rhoqrime et de la société ! S'il eût arrêté son re« gard, d'ailleurs si pénétrant, sur ces deux choses qui n'en font qu'une, il n'aurait pas fondé son œuvre colossale sur un thème de collège, et nous ne serions pas obligé de dire : Montesquieu a contribué plus que personne au chaos de notre politique moderne ; c'est aux ténèbres répandues par son livre que les sinistres clartés du Contrat social ont du la puissance d'éblouir et d'embraser l'Europe (i).

(i) «Montesquieu n*a parlé que des lois positives; il a laissé son bel édifice imparfait : mais il fallait aller à la source

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Faisons enfin, dans la simplicité 4e notre bon sens, ce que le grand écrivain oublia ou dédaigna' de faire. A de^ fictions poétiques, ridicules au point de vue de la science et désastreuses dans leur portée sociale, substituons des faits notoires, palpables, prosaïques jusqu'à la trivialité. Aux hommes fabuleux de Vétât de naturey qu'on nops dit avoir conçu l'idée de la société, en avoir rédigé librement le pacte, sous la réserve d'une partie de leurs droits antérieurs, opposons les millions et milliards d'hommes très-réels, très-historiques, que leur constitution physique et morale condamne à tout recevoir de la société et à n'en pouvoir sortir sans cesser d'être hommes, selon le mot d'Aristote : Vhomme isolé est un dieu ou une bêle.

Que le citoyen du pays le plus libre et le sujet de l'État le plus despotique, égalernent incapables de se donner l'existence, soient condamnés à la recevoir d'autrui, c'est un fait. — Qpe cçlte aumône ne leur arrive que par le ministère de

même des lois, remonter à cette première convention, expresse ou tacite, qui lie toutes les sociétés. Le Contrat social a paru ; c'est le portique du temple et le premier chapitre de VJSsprit des lois. C'est de l'auteur qu'on peut dire véritablement : Le genre humain avait perdu ses litres; Jean-Jacques les a retron^ vés. » Note de Brizard , édition de Poinçot, t. VIII.

a8 hk SCIENCK SOGIALK.

deux individus humains déjà vivant en société^ c'est un fait.

Que, pour s'élever de l'éiat d'embryon à l'état de foetus viable, l'un et l'autre soient assujettis durant neuf mois à vivre aveuglément de la vie de leur mère, c'est un fait. — Que, du moment où ils tombent dans un berceau jusqu'au jour où l'un se reconnaît libre et l'autre esclave, la vie de ces deux hommes soit une servitude des plus complètes, des plus humiliantes, et pourtant des plus salutaires, c'est encore un fait.

Une extrême indigence et une extrême faiblesse, qui nous livrent à la merci de nos entours; une infinité de besoins, de souffrances et de périls, avec l'impuissance absolue de pourvoir aux uns, de remédier et d'obvier aux autres : voilà les seuls privilèges incontestables que nous apportions en naissant et dont la jouissance nous soit assurée durant la première période de la vie. Placardons de l'un à l'autre pôle l'abolition de l'esclavage et de la mendicité, notre bonne mère la nature n'en persistera pas moins à nous jeter chaque année trente et quelques millions d'esclaves et de mendiants.

Chose singulière et pourtant déjà vieille ! dans la hiérarchie des animaux, dont nous occupons le sommet, nous sommes précisément les derniers à obtenir cette plénitude de vie qui ressemble à

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la liberté : il est même visible que nous n'en jouissons jamais; l'apogée de la vie humaine est encore de l'enfance. Exemple :

A l'âge où Napoléon et Daniel O'Connell distin* guaient à peine leur droite de leur gauche , le lionceau, né le même jour qu'eux, était déjà lion, l'égal en force et en sagesse de tous les individus de son espèce. Trente ans plus tard^ quand nos deux grands hommes employèrent leur génie, l'un à courber l'Europe sous son épée, l'autre à relever sa nation par la seule puissance de la parole, croyezvous qu'ils atteignissent la dernière limite dans l'art de gouverner? Non; comme nous^ et même plus que nous, ils expérimentèrent la faiblesse des visées de l'homme, la faiblesse encore plus grande de ses movens d'action. Ni l'un ni l'autre ne jouirent de ce tact infaillible qui dirige le roi du désert et en fait un être assez indépendant pour faire tout ce qu'il veut, assez sage pour ne vouloir que ce qu'il peut. Alors même que tout obéissait à leurs ordres. Napoléon et O'Connell devaient soumettre à des tiers le gouvernement de leur personne. Pourquoi des médecins, des chirurgiens dans leur entourage? Parce que, dans l'art de se nourrir et de soigner leur existence, ces puissantes têtes étaient ce que nous sommes à peu près tous, des enfants, dix fois moins experts que les moins experts des animaux.

3o LA SGIBNCE SOCIALE.

Ce n'est pas tout : quand, à force de veilles et de soins qui suffiraient à Tëducation de vingt troupeaux, on est parvenu à consolider assez l'organisme d'un enfant pour qu'on lui accorde une certaine liberté d'action sans l'exposer à se rompre la tête, voilà qu'on découvre en lui un nouvel être encore plus besogneux, et dont l'éducation, toujours inachevée, dure autant que la vie. L'âtne, quel foyer de besoins éternellement renaissants, d'aspirations illimitées, de désirs insatiables! Il y a une mesure d'aliments qui suffit à l'estomac le plus vorace; mais trouvez-moi, dans le passé ou le présent, une âme humaine pleinement satisfaite!

On ne manquera pas de me dire que, si les désirs de l'âme sont infinis, la sagesse consister leiir donner des limites et à pratiquer cette belle maxime : Qui vit selon la nature se contente de peu^ rien ne suffit à qui vit selon Vopinioiï. En effet, depuis le stoïcien Sénèque, qui parlait ainsi et vivait autrement, jusqu'au jour où Jean- Jacques écrivait : Vhomme qui médite est un ani^ mal dépravé, des milliers de sages ont eu la bonté de nous avertir que notre âme est une folle à cloîtrer dans les limites de ce monde. L'époque actuelle fourmille de publications grosses et petites où l'on rebat de toutes manières la thèse des Feuerbach, Heînzen, Robert Owen, Proudhon et

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autres: «Ce sont les religion s ^ surtout le christianisme, qui ont dévoyé et perverti l'homme, en le passionnant pour des chimères^ en le dégoûtant des réalités. Qu'on extirpe l'idée de Dieu, l'attente d'une vie meilleure, et le genre humain jouira enfin du bonheur qui lui eât propre. »

Voici ce que le bon sens philosophique, appuyé sur l'évidence des faits, répond à ces tristes idéologues : Au lieu de cajoler toujours la vieille abstraction de V homme de la nature ^ pourquoi n'étudiezvous pas la nature de l'homme réel, de l'homme qui se rencontre partout, même dans votre honorable personne? Si à des observations sérieuses sur cet homme vous ajoutiez quelques notions élémentaires de psychologie et de métaphysique, peut-être comprendriez-vous ces deux choses : i^ nos pensées et nos désirs n'étant que l'exercice vital de nos facultés intellectuelles, nous pouvons et nous devons les diriger au but; mais il y aurait crime et folie à vouloir les restreindre et les extirper : ce serait travailler à l'abrutissement et au meurtre de notre âme; 2® Prétendre que nous avons acquis ou reçu du christianisme des tendances et des inspirations supérieures à notre nature, c'est dire que nos facultés sont devenues plus grandes qu'elles*»mêmes ) ce qui est d'une absurdité parfaite. Vous voudriez que, renonçant aux prétendues

chimères d'uue existence surnaturelle, les hommes fussent assez raisonnables pour s'appliquer exclusivement à embellir leur vie présente, et qu'ils ne fissent consister leur supériorité sur les animaux que dans la multiplicité et la variété de leurs jouissances. Mais c'est précisément parce qu'ils sont de leur nature raisonnables ou raisonneurs, que les hommes agiront toujours à l'encontre de votre théorie, alors même qu'ils la professeront de bouche. S'élever du connu à Tinconnu, du présent à l'avenir, du visible à l'invisible, de l'effet à la cause, de l'imparfait au parfait, telle est l'incorrigible manie de cette faculté qu'on appelle raison. Se dégoûter du connu, du présent, du visible, de l'imparfait, et aspirer à la possession de l'inconnu, de l'avenir, de l'invisible, du parfait, telle est la manie non moins incorrigible de ce que nous appelons notre volonté, notre cœur.

Les animaux ne sont pas sujets à cette maladie, aussi jouissent-ils d'une paisible existence qui parait exciter voire envie et vous inspirer cette question : Pourquoi ne ferions-nous pas comme eux? Le sens commun répond : Parce qu'il est évident que nous ne sommes pas, comme eux, bornés par la nature de nos facultés à un rôle subalterne et des plus étroits dans le monde des existences. Depuis des milliers d'années qu'on étudie les animaux, nous voyons la chaîne de leurs générations

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