LIVRE IVy CHAPITRE IV
Les sauvages créés par l'industrie ignorent jusqu a Fart de se décrasser et de se délivrer de la vermine (i).
Le sauvage du désert choisit et nettoie le ter» rain sur lequel il élève sa hutte; il se procure abondamment l'air, la lumière, l'eau et le feu. -— Les sauvages de l'industrie sont condamnés, et par les spéculations des maîtres du terrain et des logements, et par leur propre incurie^ encore plus que par leur misère, à s'entasser dans des
(i) « Et le pauvre lui-même, comment est-il au milieu de ce taudis? Ses vêtements sont en lambeaux, sans consistance, consommés, recouverts, aussi bien que ses cheveux, qui ne connaissent pas le peigne, des matières de l'atelier. Et sa peau ? Sa peau , bien que sale, on la reconnaît sur sa face ; mais sur le corps elle est peinte, elle est cachée, si vous le voulez, par les insensibles dépôts d'exsudations diverses. Rien n'est plus horriblement sale que les pauvres démoralisés. Quant à leurs enfants, ils sont décolorés, maigres, chétifs, vieux, oui vieux et ridés; leur ventre est gros et leurs membres émaciés ; leur colonne vertébrale est courbée, ou leurs jambes torses ; leur cou est couturé ou garni de glandes ; leurs doigts sont ulcérés et leurs os gonflés et ramollis; enfin, ces petits malheureux sont tourmentés, dévorés par les insectes. » Rapport cité par M. Villermé, 1. 1 , p. 87. — Sur l'Angleterre, voy. les Études de M. Faucher et le travail de MM. Mounier et Rubichon, fondé sur le Rapport de M. Chadvick, constatant que, dans les enquêtes officielles, la même question adressée aux ouvriers a partout obtenu la même réponse : Quelle est la dernière occasion où vous vous êtes lavé? — La dernière fois que je fus en prison, — De l'action de la noblesse et dès classes supérieures ^ etc., p. 173.
4 10 l'a âCIKUCE SÛCIiaE»
cloaque» d'une saleté et d'une insalubrité vraiment indescriptibles (i).
Du reste, c'est l'imprévoyance brutale et pué^ rile de l'Indien sauvage, abattant l'arbre dont il convoite le fruit, et vendant ce matin, pour un verre d'eau^^de-vie, la pelisse dont il pleurera la perte dans quelques heures, alors qu'il sera transi par le froid.
Qu'a-t«on gagné par les caisses de préwjrance et (Tépargnes'i — Il est constant que ces insti-tutions ont beaucoup profité aux domestiques, aux gens à salaires constants et fixes, aux ouvriers agricoles ou travaillant en famille, aux petits fabricants et boutiquiers, mais très^peu aux ouvriers des manufisictures, payés à la semaine, si gros que soient leurs salaires. « Règle générale : ce n'est pas l'élévation, c'est la régularité du salaire qui porte l'aisance dans les familles. L'ouvrier qui pas$e par des alternatives de hausse et de baisse dépense tout ce qu'il gagne, quand il gagne beaucoup^ et ne réserve rien pour les époques de détresse (2). »
Finissons par un résultat général que le même observateur signale ainsi :
(i) Voy. les ouvrages précités.
(a) Études sur l'Jagleterre^ U l,p. 357. '^ Ibid-i p. 4o6 et suiv. — M. Villermé , t. Il , p. 47 «t ftuiv. , 1 69 et suiv.
LIVaiE IV f QHÀPIXKE IV. 4ll
<c La rac^ d^s manufactures dégénère sur le continent comme dans la Grande-Bretagne ; elle nous donne des citoyens rachitiques^ impropres au métier des armes, qui agitent le pays sans pouvoir le défendre (i). »
« Sont-ce les ouvriers des campagnes, produisant le pain» la laine et le vin, qui voua menacent en ce jour; ou bien les ouvriers des villes, que vous avez appelés à produire tous les objets de votre luxe ?
« Vous avez arraché les bras à la terre, ils se retournent contre vous !
ce Ce n'est, pas le cultivateur qui fait ces révolutions. L^homme qui tient suspendu sur vos têtes le glaive du désordre est celui que vos besoins (factices) ont enlevé à la destinée que Dieu lui avait faite, pour l'envoyer fondre comme une cire dans vos cités, en produisant pour vos plai<sirs. Car voilà que le luxe a pourri maintenant et la classe qui le consomme et la classe qui le rapporte ; voilà que le peuple est tout semblable à vous (2). »
Hélas, les campagnes ne se ressentent que trop de la puissance corruptrice des agglomérations citadines. Là, aussi, l'adaiblissement de la religion,
(i) Études y etc., 1. 1, p. 368.
(2) M. Saint-rBonnot, la Re$iauniU'on /ramfaise, p, 9.
4ia hk SCIBKCE SOCIALB.
les excès d'un travail ingrat, Tinsuffisance du repos, Tinsuflisance encore notoire de la nourriture et sa mauvaise qualité (i), Técole du cabaret, etc., ont produit une grande baisse dans la santé morale et physique de nos populations. Si les officiers qui président au recrutement militaire s'alarment du nombre toujours croissant des individus impropres au service , si leurs rapports constatent une dégénération rapide du sang (a), la dégénération morale n'est-elle pas encore plus alarmante? N'est-il pas à craindre que ces populations épuisées, exaspérées, finissent par prêter l'oreille aux passions sauvages qui leur disent : Finissonsen avec les gouvernements- et les classes insatiables du fruit de vos sueurs?
Si faible que soit cet aperçu des misères enfantées par nos systèmes économiques anglais, je l'aurais moins chargé de citations puisées aux meilleures sources , si je n'avais eu à confondre les critiques malveillants qui n'ont pas craint
(i) t On ne paraît pas, au reste, savoir assez en France combien la viande est nécessaire aux travailleurs. » M. Villermé, t. II , ch. i , p. 9. — C'est un point sur lequel on trouvera d'excellentes réflexions appuyées sur une multitude de faits et de documents dans l'ouvrage précité de MM. Mounier et Rubichon , comme aussi dans le livre de ce dernier intitulé : Mécanisme de la société moderne, etc.
(%) M. Villenné, t. II , p. a4^y ^9 et sitiv.