LIVRE I, CHAPITRE V
Pour acquérir la preuve que le monde n'est pas nécessaire, éternel^ et qu'il n'existe que par le fait d'une puissance créatrice, il faut un long travail de réflexion. Aussi voyons-nous que de grands philosophes de l'antiquité ont admis l'éternelle coexistence de Dieu et de la matière. La création fi
universelle est un de ces faits que l'esprit humain f
accueille volontiers, quand on le lui apprend, et i
qu'il démontre très-bien une fois qu'on le lui a montré. Il n'en est pas de même du petit monde de notre personne; tout esprit non malade peut faire le raisonnement suivant:
Mon existence ne remonte pas très-haut. Ceux qui ont servi à me la communiquer n'en sont pas les auteurs. Quel est le père, quelle est la mère, qui pourraient sans folie se vanter d'avoir conçu, calculé et produit, dans leur sagesse, les ineffables merveilles qui font de leur progéniture un corps vivant et une âme intelligente? Au-dessus des générateurs visibles qui ont concouru, en instruments aveugles, à me donner l'existence^ il y a donc évidemment un générateur suprême assez intelligent, assez fort, pour coordonner entre elles les milliards de molécules qui composent i
mon organisme, et y loger cette âme humaine qui, depuis tant de siècles qu'elle philosophe dans mes semblables, est encore à se demander
^8 LA SCJEIfCE SOGULE.
ce qu'pUe esj et commeitit elle se trouYP pmboiirbée dans un corps.
Voilà ce que tous les peuples pnt compris et senti. Aussi en vénérant la paternité buffiaint, oDt-ils constamment salué^ adoré cette paternité divine qui se pose, comme cause première et irremplaçable, au berceau, non-seulement de nptre espèce, mais de chacun de nous.
Notre création par un être infiniment sage n'est donc pas une idée mystérieuse, philosophiquement inacceptable, comme le prétendent les athées et les panthéistes; c'est, au contrsiire, h seule lumière qui éclaire notre entrée dans la vie; c'est l'unique solution raisonnable de ce pfpfond mystère : Hier nous n'existions pas, en vertM de quoi existons-nous aujourd'hui? Rejeté* }e Créa-r teqr intelligent et libre, seule cauçe suffisante de l'ordre, de l'intelligence et de la liberté qui sont en vous, que vous reste-t-il? Il vous reste à opter entre les deux créateurs chimériques que vous proposent les panthéistes et les athées, les uns spqs le mot de Grand-Toul^ les autres sous le mot d^ Nature, Vous devrez croire que ce^ créateurs vou^ ont communiqué ce qq'ils q'ont pas, de l'aveq même de leprs croyants : pne personnalité propri», douée dHptelJigencp et de liberté; cp qpi donn^rp popr b^se à votr^ philosophie cp b^l ^sjioipc; J'existe en vertu de ce qui n'existe pas.
LIVBE I, C^iFlTRE Y. 3^ C
Au rester mon but n'est pas d« r^ier ici le j
panthéisme et l'athéisme. Si je rappelle oe pre-» '-
mier fait qui s'impose irrésistiblement à la pensée
humaine : Dfeu est l'auteur de^ existenceSé ce n'est i
que poijr arriver à cet autre fait qui s'y rattache i
et qu'il s'agit maintenant de reconnattre t Dieti \
est le foyer de toute science, le seul maiire qui pfifsse noifs déchiffrer V énigme de la vie^
Membre^ de la sQciété universelle des éites^ qui ne cpippreqd le besoin que nopi^ avons d'étte ini-4 t|é$ k la science universelle? Or^ que trouvons^ nous dans notre propre fonds ^ sinon riiniver*^ salité de l'ignorance ? N'est-^ce pas ce que nous trouvons encore d^ns les trésors dé la science humaine, accumulés depuis des siècles autour dé nops, quand nous avons le courage de les scru-^ ter à une certaine profondeur ?
a l^es sciences, dit Pascal, ont deux extrémités qui se touchent : la première est 1^ pm^ ignorance naturelle où se trouvent les homme» en naissant L'autre extrémité est ce}le où arrivent les grandes âmes qui, ayant parcouru tout ce que les hom^ mes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent riep^ et se rencQutrept dans celte mâme ignorance d'qù ils étaient partis. Mais e'est une ignôrane^ ^^yante qui se oounait. Ceux d'entre eus qui sonf sortis de l'ignorance naturelle, et qui n'ont pu aiv river à l'autre , ont quelque teittlui^e de celte
4o LA. SCIENCE SOCIALE.
science suffisante et font les entendus. Ceux-là troublent le monde, et jugent plus mal de tout que tous les autres. » (JPensées.)
Montaigne était aussi du même avis^ lui qui répète si souvent que nous ne voyons le bout de rien et que les extrémités de nos perquisitions tombent toutes en éblouissement (i).
L'avantage du vrai savant sur l'enfant est donc que le premier peut dire comme Socrate et Platon : Je sais du moins que je ne sais pas ^ et qiCilj a des choses que les hommes ne sauront j ornais ^ à moins que Dieu ne les leur enseigne.
Or la science sociale est évidemment du nom* bre de ces cboses. Elle exige un œil capable d'embrasser et de comparer l'universalité des existencesy l'infini et le fini. Comment, en effet, apprécier avec certitude les rapports véritables de Dieu avec les hommes, des hommes entre eux et avec la nature matérielle, si l'on n'a pas des données certaines sur le caractère essentiel de l'être divin, de l'être humain et des êtres physiques? Autant vaudrait demander à un arithméticien qu'il opérât sur trois nombres inconnus.
Nous savons tous que Dieu existe; mais qui peut dire : Je le connais tel qu'il est, et je sais la pensée qui l'a dirigé dans ses œuvres? Quand
(i) BssaiSf liv. II, ch. xn.