‹ La science sociale au point de vue des faitsChapitre 33 sur 151 · LIVRE l| CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE l| CHAPITRE IX

sûreté. Que cet individu, au lieu de déraisonner sur un point comme le simple maniaque, déraisonne au long et au large, en niant ou brouillant les principes fondamentaux de Tordre social; qu'au lieu d'une allumette, il saisisse une plume ^

et la tienne assez dextrement pour allumer des 3

incendies révolutionnaires dont nul œil ne peut <

prévoir la fin, il pourra marcher le front haut et jouer le rôle d'un grand politique.

II est assez généralement reçu, depuis plus d'un ]\

siècle, parmi les classes influentes, que pour devenir capable de quelque chose en matière politique, il faut avant tout être exempt de préjugés religieux^ et l'on sait que, dans le jargon philosophique» les préjugés religieux ne sont que les données de la \

foi chrétienne sur la destinée temporelle et éter^ nelle des hommes. La maxime se réduit donc à ceci : Voulez-vous apprendre à gouverner les bom** ; |

mes, commencez par ignorer ce qu'ils sont et oe | '

qu'ils doivent être.

Cette absurdité, comme tant d'autres, est encore une émanation du livre de VEsprit des lois. En séparant totalement le droit divin du droit politique général] en déclarant le premier affaire de la religion, et autre œuvre de cette sagesse humaine qui a fondé toutes les sociétés; en répétant sans cesse que le législateur ne.doitpaî» être un théologien et qu'il faut se garder de sta-*

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tuer par les lois dwines ce qui doit F être par les lois humaines (ï) y etc., elc, Montesquieu enfanta cette politique aveugle, confuse, nébuleuse, bavarde, qui devait bientôt se résoudre en une politique francbement athée.

On peut déjà voir ce que l'Europe doit à ce patriarche des idéologues constituants et des légomanes sans principes; on le verra encore mieux par un aperçu plus juste du système social.

Nos études précédentes sur l'homme ne prouvent pas seulement l'institution divine de la société humaine; elles prouvent de plus que le genre humain ne peut, à lui seul, former une société proprement dite, c'est-à-dire un corps organisé de telle manière qu'il puisse se suffire et vivre d'une vie propre et indépendante. Il est visible que, par leurs besoins moraux et l'exercice de leurs facultés supérieures, les hommes tendent vers Dieu, et que, par leurs besoins physiques, ils se rattachent à la nature matérielle, leur sujet. Séparez l'association humaine de Dieu et de la terre, vous y anéantissez toute vie morale et matérielle, c'est un corps sans tète et sans pieds.

La société humaine, ou plutôt l'humanité, n'est donc qu'une partie, une fraction, un organe de la société une et indivisible des êtres. Celle-ci, telle

(i) Voy., entre autres passages, liv. XXVI , ch. i et ii.

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que nous la représente la philosophie chrétienne, est corame une sphère dont Dieu occupe le cen« tre avec les purs esprits, ses premiers satellites et ministres; la matière ioerte et aveugle en forme la périphérie ; entre deux est placée la famille humaine, avec sa nature mixte, comme l'appareil destiné à relier la circonférence au centre et à faire rayonner la vie du centre à la circonférence^

Que certains esprits, qui se croient sages parce qu'ils aiment le médiocre en tout, jugent trop grande cette destinée de Fhomme, et qu'ils s'ac<commodassentd'un rôle moins élevé, cela va sans dire; mais la médiocrité ne va ni au cœur humain ni au plan de Dieu.

À quoi ont toujours aspiré les hommes? A devenir des dieux sachant lout, pouvant tout. Dévots et impies, croyants et athées, tous visent là. Les uns croient et adorent Dieu pour arriver jusqu'à lui ; les autres le nient et veulent le détrôner pour occuper sa place et s'adorer eux-mêmes.

Que s'est proposé Dieu en créant l'homme? Il a voulu se donner une image, un semblable, un lieutenant, un plénipotentiaire dans l'ordre matériel ; et comme l'Être créateur possède la perfecr tion absolue et ne la tient que de lui-même, il était convenable que l'homme, pour ressembler mieux à son divin type, concourut librement à

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son élévation et que celle*ci ne connût pas de borne.

Dieu dit donc à cette créature privilégiée : Enfant de mon amour, deviens le fils de tes œuvres. Voilà ma loi qui te guidera dans la carrière de répreuve. Si tu la gardes, elle te gardera. En marchant à sa lumière, tu arriveras à la plénitude de la lumière, de la vie, de la puissance, et ce bon usage de ton domaine terrestre sera récompensé par la domination de l'universalité des mondes. Si, au contraire, tu la violes et que tu veuilles te frayer une autre route, tu ne feras que travailler à ta dégradation. Cet univers, où je te destine la première place, est conçu de telle manière , que toutjr concourra (tu bien de ceux qui rrCaimeronlj et a la perte de mes contempteurs, (i) C'est en même temps un appât offert aux âmes droites pour les attirera moi, et un piège où se prendront les âmes Jolies (a); c'est un trône pour les braves qui s'ef* forceront d'en gravir les marches, c'est un échafaud où les lâches périront de leurs propres mains (3).

Telle est la constitution immuable de la société, telle est la fonction que l'homme est appelé à y

(i) Épure aux Romains^ ch. vin, a8.

(a) Sagesse f ch. xiv, ii.

(ft) Ft. n, 17.

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remplir. Croyons-y, n'y croyons pas, adorons le plan comme l'œuvre de la sagesse infinie , conspuons-le comme une utopie absurde, un enfantement ténébreux du mysticisme chrétien, il im-* porte assez peu à son exécution. Conçu sans nous, le plan s'accomplira par nous et contre nous, si nous ne voulons pas qu'il s'accomplisse par nous et pour nous.

Ce plan , dont j'ai ébauché une démonstration à la fois théologique et philosophique dans la Science de la vie y je ne fais ici que le signaler au lecteur, comme le premier principe de la science sociale, propre à éclairer les déductions suivantes :

I® La société n'est pas seulement l'œuvre de Dieu, c'est Dieu lui-même s'associant l'universalité des êtres, qu'il a librement créés dans les conseils de son amour, qu'il conserve par amour, et qu'il veut élever à toute la perfection dont il les a faits susceptibles, par les moyens arrêtés dans son infinie sagesse.

a*^ La société n'est donc point le fait de Ven^ fant de la nature y issu du cerveau malade des poètes, et qui, à la vue de quelques animaux de sa façon, s'avisa de les attirer par ses signes, se mit à grogner avec eux, et posa le fondement de tous les progrès sociaux par l'invention du plus merveilleux des arts : l'art de multiplier les hommes»

La société était déjà très-ancienne , quand son éternel auteur y introduisit le premier couple humain, et lui dit : Croissez, multipliez-vous, remplissez la terre, et assujettissez -la : voilà devant vous le bien à conquérir, le mal à éviter; choisissez, et vous aurez à tout jamais ce que vous aurez choisi (i).

3^ Il n'y a donc pas une société purement humaine. Il y a moins encore une société purement spirituelle, et une société purement temporelle, ou bien, une société purement religieuse, purement civile, purement industrielle. Ces divisions, si chères à nos idéologues, sont des fruits de l'ignorance,qui aboutiraient à la destruction deThomme, si Dieu ne l'avait fait indestructible.

Mais si Fhomme ne peut se détruire, il peut se dégrader, se désorganiser sans mesure, et, par une lutte insensée contre les lois de Tordre universel, se faire éternellement broyer sous le char de cette grande création , dont il était appelé à saisir les rênes. Or, pour pulvériser ainsi l'homme, on n'a qu'à le partager, comme font nos idéologues, en homme purement spirituel, et en homme purement temporel ou matériel, et encore mieux^ en homme purement religieux, en homme purement politique, et en homme purement industriel.

(i) Ecclésiastique f ch. xv, 17, i S.

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