LIVRE II, GHAPITRJ2: IV
Oi) raconte, d'un certain cheval deCorinthe, que, ayant eu Fhonneur de porter un pape qui a pria rang parmi nos martyrs (i), il en devint, contre son naturel, tellement fier et rétif que le propriëtaire dut en faire cadeau au pontife.
Vraie ou fausse , l'histoire du cheval de Corinthe est celle de l'Europe moderne. Nourrie, élevée , disciplinée , harnachée par les disciples du grand Maître, elle a eu l'honneur, du v®au xvi* siècle, de marcher à peu près exclusivement sous l'inspiration et le commandement du Dieu- Homme.
« Le fait est évident , nous dit M. Guizot; le développement moral et intellectuel de l'Europe a été essentiellement théologique. Parcourez l'histoire du V* au XVI® siècle , c'est la théologie qui possède et dirige l'esprit humain ; toutes les opinions sont empreintes de théologie; les questions philosophiques, politiques, historiques, sont toujours considérées sous un point de vue théologique... L'esprit théologique est en quelque sorte le sang qui a coulé dans les veines du monde européen jusqu'à Bacon et à Descartes (a). » Le célèbre professeur aftirme ensuite, à l'encontre des sots qui regardent le moyen âge comme un long
(i) Saint Jean 1*^, mort de misère en prison , en 5a6. (a) Cours d'histoire moderne^ vi* leçon.
ia6 LA 80IENGB SOGIÀLG.
cauchemar, que cette in/iuence fut salutaire^ en^ treiint et féconda le moiwement intellectueL A «'en référer même aux appréciations, d'ailleurs bien défectueuses, du même écrivain dans son Histoire de la ciifilisation moderne^ le chemin fait par TÊarope sous l'impulsion théologique fut prodigieux.
Quoi qu'il en soit du progrès dans les institutions civiles et politiques, progrès réellemet)t immense (i), tenons-nous*en à ce grand fait :
Durant onze siècles, notre Occident a marché dans le plan de la théologie catholique. Grands et petits, savants et ignorants, souverains et sujets ^ gens d'église et du siècle , tous se dirigeaient alors, ou convenaient du moins qu'ils devaient se ditiger, en toutes choses, par la loi du Christ; et il n'y avait qu'une seule loi du Christ Le Dieu fait homme était à la tête et au centre du mouvement social, stimulant les lâches, gourmandant les ré* trogrades, modérant les impatients, montrant à tous le jour des grandes réparations et cette éternelle cité des cieux qui explique et fait supporter les inégalités et les abus inévitables de la cité tenrestre. On marchait au petit pas , comme il con* vient à une innombrable famille remplie d'en* ftints et de malades, mais on marchait toujours* La
(i) Voy. De l'Édw^tion 4e l'homme, 9h* MX et xx^
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confiance illimitée qu'on avait dans la justice ^ Tamour et là toute*puis9auce du grand Chef fai* sait qu'on pardonnait bien des choses à ses mi* nistres au spirituel et au temporel. Jésus-Christ était, en effet, universelletnent reconnu comme le souverain suprême des âmes et des corps, de Té* ternîté et du temps, et jusque sur la monnaie qu'il avait lui-même déclaré appartenir à César (1% on lisait la devise : Le Christ est vainqueur^ ilrègMy il commande*
On connaissait alors, et on connaissait un peu mieux que de nos jours, le texte fameux : Mon royaume ri est pas de ce monde ! Mais l'homme d'État qui aurait voulu l'interpréter dans le sens de la politique moderne, eût couru grand risque d'être placé entre la rétractation et le fagot.
La forme sociale qui résultait de là n'était pas simplement théocratique, comme dans l'ancienne loi, oii Dieu réglementait tout, parce que l'homme était enfant ; elle était ce qu'était son Chef, théan* drigue , Dieu sUmissant indissolublement à V homme pour im^estir celui-ci de la toute^puissance et lui donner la force de £éles^er à la perfection suprême. C'était la réalisation du vœu humanitaire, du vœu de notre moi à tous.
I (i) Saint Matthieu, ch. xxu, ^lé
l'àS . LA SGIEJVGE SOCIALE.
Que demande 9 en effet ^ notre moi?l\ demande à entrer dans l'infini , sans cesser d'être lui par absorption ou confusion. Il Teut se remplir de Dieu sans cesser d'être ce que Dieu l'a fait, homme; il veut dire comme le Christ : Moi et le Père^ nous ne faisons qijiun\ je sais ce qui il sait ^ parce qiiil me Va appris^ et il ne fait rien quHl ne niait donné lepousHÀrde le faire (i). Or, c'est par le vrai Dieu devenu vrai homme et se communiquant tout à tous et à chacun 9 que notre moi entre en partage de la nature divine , selon la belle parole de saint Pierre (a).
Qu'est-il résulté de ce système d'éducation , qui subsiste toujours dans sa vigueur pour les croyants au Christ?
Il en est résulté dans nos deux cents millions d'enfants de Japhet une telle hauteur du moi individuel, que nulle individualité humaine ne peut plus y trôner.
Pour en revenir à ma comparaison , bien cavalière sans doute, mais des plus expressives à ce qu'il me paraît, l'Europe est un coursier trop longtemps nourri à la crèche de Bethléem, à l'atelier de Nazareth, trop abreuvé du Discours de la montagne et du sang du Calvaire, pour ne pas
(i) Saint Jean, ch. v, 19-ao ; ch. x, 3a (a) //* Épùrey ch. i, 4.^