LES PROFESSIONS LIBÉRALES
Les arts de l'extraction, de la fabrication, des transports et des échanges [ont pour but la satisfaction des besoins physiques des individus. Cependant, l'homme possède aussi des instincts intellectuels et moraux. Pour assurer leur développement harmonique , la famille suffisait à l'âge de productions spontanées. Mais, lorsque sous l'influence de l'accroissement de la population et de l'invention des machines, les sociétés commencent à s'adonner aux travaux agricoles, industriels ou commerciaux, le chef de groupe n'a plus les loisirs nécessaires pour assurer l'observation de la loi morale et en répandre la connaissance. Voilà pourquoi certaines personnes commencent à se vouer exclusivement à l'œuvre de l'éducation et de la religion.
Eût-il assez de loisirs, le chef manquerait *dc la force
indispensable pour se protéger contre les incursions des ennemis et les violences de ses voisins. De cette nécessité de la défense extérieure et de la paix intérieure naissent la classe des guerriers et celle des gouvernants.
Puis, l'homme, aux prises avec la nature à laquelle il doit arracher son pain quotidien, éprouve, d'assez bonne heure, le besoin d'économiser ses efforts, par l'emploi d'instruments plus commodes et plus productifs, le besoin aussi de se consoler de ses labeurs par la contemplation de la Beauté. Et, comme il est prêt à payer d'un prix élevé l'indication de procédés qui lui permettent d'épargner sa peine, ou les. œuvres destinées à charmer ses loisirs, il se forme bientôt des classes nouvelles, adonnées à la recherche du Vrai et de ses applications utiles, à la recherche du Beau et des moyens de rendre sensibles ses manifestations. Alors apparaissent les sciences et les beaux-arts.
Ainsi constituées en spécialités distinctes, les diverses fonctions que cumulait autrefois le père de famille, ne tardent pas à s'étendre elles-mêmes et à compliquer la société. La religion, la guerre, l'État, les sciences et les beaux-arts donnent naissance à une série d'institutions qui viennent, en même temps que les diverses formes du patronage déjà étudiées, se superposer à la famille ouvrière. Essayons de mettre en lumière le rôle historique et social des principales professions libérales (1).
I. La Religion. — A l'âge des productions spontanées et des engins à bras, le culte, on le sait, s'exerce sans intervention de ministres autres que le père de famille. 11 consiste, en dehors du peuple hébreu, qui est monothéiste et peut-être des autres peuples sémitiques, soit dans le culte des ancêtres, soit dans l'adoration de la nature minérale, végétale ou animale.
(i) Sur ces questions négligées par les continuateurs de Le Play nous avons dû nous servir à peu près exclusivement des travaux publiés en dehors des Ecoles de la Science et de la Réforme sociales .
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Mais peu à peu, les soins du culte, quelle qu'en soit l'origine, sont remis à quelques familles qui en ont le mone* pôle. Le culte de privé devient public.
S 1 er . — Les religions anciennes.
En Orient, et particulièrement en Egypte, dans l'Assyrie etlaChaldée, les prêtres s'organisent en castes héréditaires et privilégiées qui dominent l'État quand elles ne le gouvernent pas. Ce régime théocratique, comme Ta admirablement montré A. Comte, dans sa Dynamique sociale, facilita la systématisation et peut-être même l'invention des premiers éléments des sciences, en permettant à certaines personnes de se livrer à la méditation et à l'étude, en suggérant une théorie générale de la connaissance dans laquelle les phénomènes étaient rattachés à des causes précises, à l'intervention de forces divines distinctes du monde et qui sont le germe d'où naîtra l'idée de lois de la nature. — La théocratie rendit aussi un autre service. Par la menace des peines de la vie future, elle apprit à l' homme à obéir, ainsi elle fonda l'autorité. Puis en faisant prévaloir un ensemble de notions acceptées par tous, elle rapprocha les individus entre lesquels la spécialisation croissante des tâches et les inégalités de richesse, de science, de force, tendaient à créer l'antagonisme.
En Occident aussi, la religion domestique (1) ,qui n'avait d'autre pontife que le père de famille, ne tarda pas à faire place à une religion plus large qui, tout en ayant aussi comme prêtre le chef de maison, amena la constitution
(i) Probablement antérieure à la dispersion des groupes indo-européens. Cependant on a soutenu que les Hindous, les Grecs et les Romains étaient restés longtemps sans connaître le culte des ancêtre, et qu'il n'était pas pratiqué des Aryens avant leur séparation . Ot te opinion est combattue dans l'ouvrage posthume du romaniste allemand Ihering, les Indo-Européens avant V Histoire.
d'un corps public de ministres du culte. L'État fit construire des temples, protégea et même imposa cette religion nouvelle.
L'origine de ce culte public chez les populations grécoromaines remonte probablement, comme Ta établi l'auteur de la Cité antique, à l'époque où la religion des forces naturelles prit le pas sur le culte des ancêtres.
La religion des forces naturelles ne favorisa pas seulement la naissance d'un culte public, elle amena la transformation de la morale religieuse. Le culte des ancêtres est égoïste, étroit, intéressé, vise exclusivement à satisfaire les besoins physiques des membres de la famille qui sont morts, et dont la colère serait à craindre si on oubliait de leur servir les repas funèbres. Dans ce but, à Rome, par exemple, on impose d'abord à la famille, puis aux héritiers étrangers désignés par le Testament (vers l'époque des XII Tables), enfin, depuis deux édits pontificaux rapportés par Cicéron dans le de Legibus (II, 19-20) même à ceux qui, sans être membres de la famille ou héritiers, se bornent à recueillir une partie des biens, l'obligation de continuer les sacra, c'est-à-dire de nourrir le défunt, de l'enterrer et de lui rendre des honneurs.
La religion des forcesde la nature règle les rapports de l'homme et des puissances* supérieures, mais elle commence à s'occuper des rapports des hommes entre eux. Elle reconnaît des droits aux étrangers, elle enseigne et impose des devoirs envers eux : Jupiter est le dieu de l'hospitalité.
Cependant,tout en reconnaissant à ces croyances primitives de l'Occident et aussi de l'Orient une certaine influence sur la moralité, on peut, je crois, affirmer que dans l'antiquité et en dehors de la Judée, la religion et la morale sont distinctes. Sous la forme du naturisme comme sous la ferme de l'animisme, la religion consiste, en effet, dans un ensemble matérialiste et formaliste de pratiques purement extérieures. « Les Romains supposent que les dieux
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ressemblent au préteur et que devant eux comme devant les juges, on perdra son procès si la requête qu'on leur présente n'est pas dans les formes. Quand on ignore ce qu'il faut leur dire, on va le demander aux pontifes... Ces prières ressemblent beaucoup aux formules de la jurisprudence. Quant aux dispositions de l'âme, la religion romaine ne s'en occupe pas. Pour elle les gens les plus religieux sont ceux qui connaissent le mieux les rites et qui savent honorer les dieux d'après les lois du pays (1) ». En dehors des mystères, souvent obscènes et du reste réservés à un petit nombre d'élus, elle ne possédait pas d'enseignement moral, de catéchisme clairet complet, elle n'imposait pas même de croyances précises (2). C'est l'opinion publique (3) et la philosophie qui formulaient alors les règles de conduite. En Grèce, Socrate et ses continuateurs, fondent ainsi une morale qu'on a justement appelée esthétique (4), parce que son but est surtout d'assurer la mesure, la beauté, l'harmonie dans la société. — A Rome, des principes analogues triomphent, grâce notamment aux écrits de Marc-Aurèle, cependant qu'un magistrat spécial, le censeur, organe de l'opinion des honnêtes gens, assurait par la menace de la note d'infamie le respect des bonnes mœurs. Cet état de choses persista sous l'empire. Ce n'est pas en sa qualité de pontife, mais par mesure de police et comme protecteur des coutumes utiles, qu'Auguste édicta ses lois sur le mariage, le luxe et la pudeur.
(i) Boissier, Religion romaine, tome I, p. i4.
(2) Idem, tome II, pages 38o, 384, 388.
(3) L'opinion publique et, dans une certaine mesure, la crainte des fétiches est la sanction de la morale chez les peuples primitifs. Voir Durkheim, Division du travail social, pages 179 et 214. — Spencer, la Morale.
(4) Boutroux, Questions de morale.
§ 2. — La réforme boudhiste et la réforme chrétienne.
Des idées différentes prévalurent, dans l'Occident, avec la propagation du judaïsme, en Orient, avec l'avènement du boudhisme. La religion tend à devenir une philosophie et la morale religieuse apparaît.
Et d'abord le boudhisme. Le brahmanisme auquel il cherche à se substituer, renfermait, sans doute, des prin-. cipes d'humanité et de fraternité, mais cet admirable germe n'avait pu se développer à cause de la doctrine des quatre castes d'origine divine. Aussi, le premier soin de Ca-Kya-Mouni (600 av. J.-C), est-il de proclamer l'égalité religieuse de tous les hommes, sans distinction de rangs. A cette idée, s'ajoutent des préceptes de charité de la plus grande élévation. D'où vient, en effet, le mal ? De l'habitude que nous prenons de satisfaire nos besoins personnels. Cette habitude les enracine en nous, ou même les développe et avec eux les désirs qui en sont l'expression. Or, bien souvent, à raison de l'insuffisance de nos ressources ils ne peuvent être tous comblés. Et c'est alors que se produit |la souffrance, qui est l'absence de satis-^ faction de nos besoins et de nos désirs. Comment donc combattre le mal ? En les restreignant le plus possible, en nous détachant de cette volonté de vivre, de cet égoïsme qui nous travaille, en anéantissant notre propre personnalité par l'ascétisme et la science. Le bonheur, en un mot, consiste dans l'absence de besoins. Mais, puisque le sage doit oublier sa propre persqnnali té, quel est alors le but de la vie ? Il réside dans le dévouement à autrui, il consiste à se sacrifier pour ses égaux, les hommes, pour ses frères inférieurs, les animaux, les plantes en qui circule aussi le flot de l'éternelle et divine existence. En résumé, le Boudha dit à ses disciples : Ne pensez pas à vous,
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» travaillez exclusivement pour les autres, sans espérer I d'autre récompense que l'extinction progressive de vos désirs et de votre personnalité, sans espérer de récompense dans l'au-delà. Car il n'y a pas de Cause suprême, de surnaturel.
Le judaïsme et le christianisme qui en forme la continuation et le développement, ne vont pas aussi loin dans leurs exigences. La morale de la religion boudhique demande trop à l'homme. Le christianisme, tout en faisant de la charité, une obligation pour les fidèles, tout en montrant dans la Passion du Christ un magnifique symbole de la rédemption de l'homme par la douleur, tient mieux compte des légitimes instincts de la nature humaine. D'abord, il ne sacrifie pas le droit au devoir comme le boudhisme ; à côté du devoir de l'amour du prochain, il place le droit au développement de notre propre personnalité. Ensuite, il donne une sanction nette aux préceptes de la morale : ce sont les peines de l'autre vie. En affirmant, de plus, l'unité de la Divinité, l'immortalité de l'âme, il rejette dans le néant les religions surannées, absorbant Dieu dans l'ensemble du monde créé ou dans certaines de ses manifestations (naturisme, animisme, polythéisme).
Les deux religions, outre cette façon nouvelle de considérer la morale comme une dépendance de là religion, présentent plusieurs autres points communs. D'abord, elles sont universelles, internationales. Ensuite, elles sont égalitaires, démocratiques. Enfin, elles admettent plus ou moins la distinction du spirituel et du temporel.
Ce caractère universel, égalitaire et spirituel des deux religions nouvelles, explique leur difficile propagation au début et leur éclatant triomphe final, elle explique aussi la nature de l'influence sociale qu'elles exercèrent.
Les religions anciennes (naturisme et animisme, polythéisme de l'Inde, de l'Egypte et de l'Assyrie, etc.), étaient nationales. Certains sans doute, essayèrent plus tard de con-
cilier le nationalisme et la vérité en disant : la religion de tel pays est la seule vraie. Telle paraît avoir été notamment la doctrine juive originaire. Mais, déjà, sous l'influence des prophètes hébreux, du ix e au vi e siècle avant notre ère, la conception de la vérité religieuse indépendante de tout gouvernement et de toute application, commence à se faire jour. Et quand le Christ paraît, il ne prétend pas parler au nom d'un État ou défendre la religion d'un pays, il prend soin, au contraire, de rappeler que son royaume n'est pas de ce monde, il s'attache à séparer sa cause de celle de la religion judaïque, bien que celle-ci fût aussi révélée et divine. Pourquoi ? Sinon pour bien faire entendre que la religion et la morale, désormais étroitement unies, s'adressent à tous les hommes, quelle que soit la race, et, qu'en même temps, elles ne se confondent avec les intérêts nationaux d'aucun peuple, fût-ce le peuple juif. Et il en est de même de Ca-kya-Mouni, il ne parle pas comme rei, mais comme prophète, ce n'est pas aux seuls Hindous, c'est à l'Humanité entière qu'il présente un code des devoirs.
Quoique répondant aux besoins éternels de l'âme humaine, les religions universelles et notamment la religion révélée eurent beaucoup de peine à s'implanter (1). En s'attaquant, en effet, aux religions existantes, elles s'attaquaient à la nation elle-même qui voyait en elles un rempart contre la colère des Puissances supérieures.
En outre, ces religions nationales étaient en même temps officielles, unies étroitement à l'État. Ainsi, en Orient, avant le boudhisme, le gouvernement est théocratique ; à Rome, les magistrats sont revêtus d'un caractère sacerdotal et peuvent prendre les auspices. Sous l'empire romain, les princes devinrent même l'objet d'un véritable culte. Ainsi chaque pays a ses dieux, non seulement do-
(i) On sait [que le boudhisme a échoué dans l'Inde et n'a réussi qu'en Chine.
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mestiques, mais nationaux, même officiels. A côté des pontifes privés, il y a des prêtres publics qui participent au gouvernement ; à côté des autels et des sacrifices de la maison , il y avait les temples, les autels de la cité.
Les religions antiques se conciliaient sans peine avec le régime des castes comme en Orient, avec l'esclavage comme en Occident.
Tous ces principes, le christianisme et le boudhisme les répudient plus ou moins directement. Ils préparent la ruine des inégalités sociales injustifiée^, parla proclamation de l'égalité morale et de la fraternité des hommes ; ils hâtent l'avènement de l'unité religieuse par la mission cj'apostolat universel donnée aux nouveaux ministres du culte ; ils séparent la religion de l'État, et en même temps qu'ils confondent la morale dans la religion, ils font de celle-ci, non plus un groupe de rites purement extérieurs, mais un groupe de croyances et de pratiques spirituelles.
S 3. — Effets faussement attribués au christianisme.
Cependant on aurait tort d'attribuer aux religions nouvelles, notamment au christianisme, des effets immédiats sur l'organisation économique ou juridique des peuples qui les ont admises.
Ainsi d'abord la désorganisation de l'État antique, de l'empire romain, tient à des causes bien plus lointaines. Sans doute, il était défendu aux chrétiens de sacrifier aux idoles et notamment de participer au culte impérial. Mais cette intolérance, cette haine des religions païennes et locales n'a jamais fait des chrétiens les ennemis de l'ordre social. Quoique persécutés, ou comme membres d'associations secrètes, ou comme importateurs de cultes étrangers, ou comme coupables de sacrilège et de lèse-majesté, ils restent fidèles à leur prince, et aucun d'eux n'est impliqué dans les nombreuses conspirations qui éclatent de