G LA SCIENCE SOCIALE
Néron à Constantin. On ne trouve dans la littérature oh retienne que les chants des poètes sybillins, publiés à Alexandrie, où TÉtat soit nettement combattu ; mais c'est plutôt là un document socialiste exprimant les rancunes éternelles des classes indigentes contre les riches. L'Église, à-' l'origine, recommanda, il est vrai, de fuir les fonctions publiques, les armées, le mariage, le monde même. Mais bientôt elle se montra moins rigoureuse. Et quand Consiantin commence à séparer le temporel du spirituel et proclame la liberté des cultes et des croyances, loin de s r attaquer à l'empire, la religion nouvelle chercha, au contraire, à le conserver, car c'est grâce à lui qu'elle se développa et s'affermit. Constantin, par exemple, prohibe les sacrifices privés et la magie; Théodose va même jusqu'à faire du christianisme une religion d'État, et à mettre hors la loi les adeptes de vingt-deux hérésies, tout en maintenant en pratique le principe de tolérance, et en admettant dans les conseils impériaux et dans les fonctions pu- Èliques les hommes de talent d'opinions différentes (par exemple le païen Symmaque). Aussi, quand, au commencement du v e siècle, paraissent les Barbares en Afrique, saint Augustin prêche la résistance et s'enferme dans Hippone assiégée où il meurt en 426. Sans doute, quand les envahisseurs eurent triomphé, il fallut bien se soumettre à eux, mais si Orose d'abord et surtout Salvien encouragent L*Église à tendre la main aux vainqueurs, c'est que c'était le seul moyen de sauver le reste de la civilisation antique.
En réalité, les causes de la ruine du monde romain sont nées bien antérieurement au développement du christianisme.
Ainsi le mauvais état des finances publiques, l'aggrayation et la difficulté du recouvrement des impôts qui força à rendre les curiales responsables de la perception dies impôts et provoqua la désertion des services municipaux tiennent aux guerres extérieures et intérieures du ui e siècle. Si les grandes magistratures sont souvent dé-
l'âge des machines 377
laissées, c'est qu'elles sont ruineuses pour leurs titu- laires, c'est que souvent elles leur font courir le risque d'être tués par la populace ou par des rivaux.
Le dédain pour les fonctions publiques fut, il est vrai, prêché par les docteurs du christianisme, comme il l'avait été déjà par l'école épicurienne. Mais il ne semble pas que cette propagande ait eu d'autres résultats que d'empêcher les fonctionnaires chrétiens de donner des fêtes, de faire des sacrifices ou d'y assister.
La dépopulation, l'amour du célibat faisaient sentir leurs conséquences funestes dès la fin de la République. Dus surtout aux guerres trop nombreuses, au développement du luxe et des vices, ces causes nouvelles de la ruine du monde romain, existent déjà sous Auguste qui les combat par ses lois caducaires et par des encouragements à la réforme morale. Plus tard, il est vrai, la vie monastique née en Orient, , vers le milieu du troisième siècle, s'introduit à Rome avec saint Athanase en 340, et y est propagée par l'influence des lettres que saint Jérôme écrit vers 370, des déserts de Syrie. Mais les moines d'Occident ne s'absorbent pas dans la contemplation, ils travaillent et produisent. Ensuite, les empereurs chrétiens Valens, Théodose, combattent ce développement qui est, du reste, postérieur à l'époque où les princes commencent à éta blir des colons Barbares sur les territoires les plus dé peuplés.
Serait-ce alors la désorganisation et l'insuffisance de l'armée qui auraient été produites par l'influence du christianisme ? Ici encore le mal est antérieur. Il date de la réforme d'Auguste, qui, en rendant les armées permanentes, dispense en fait le citoyen d'être soldat, de la loi de Gailien qui défend aux sénateurs d'entrer dans l'armée, de la dépopulation qui force à engager des Barbares, des étrangers. — Le christianisme, sans doute, répugne aux guerres multipliées, mais il admet les guerres justes. David était guerrier, Jéhovah est qualifié le Dieu des armées. Et dès.
314, le concile d'Arles anathématise ceux qui refusent le service militaire.
On pourrait enfin songer à attribuer à la religion nouvelle le mépris des arts et des lettres. Mais, c'est à elle au contraire que revient l'honneur d'en avoir arrêté la décadence. Après Marc-Aurèle, on ne trouve plus en effet que des grammairiens et des jurisconsultes. Jusqu'à Dioclétien presque tous les écrivains sont chrétiens : Tertullien, Minutius Félix. L'avènement de Constantin est le signal d'une renaissance dont les principaux représentants sont en général, aussi, chrétiens (Prudence, saint Jérôme, saint Ambroise, saint Augustin). Sans doute ces nouveaux auteurs et particulièrement saint Augustin altèrent la langue latine, remplacent, par exemple, le cas par la préposition (credere ad justitiamj, placent le verbe entre le sujet et le régime, multiplient les verbes auxiliaires (avoir, venir, faire), se servent de termes populaires. Mais ces réformes, outre qu'elles étaient imposées par les transformations de la société nouvelle et qu'elles communiquaient plus de couleur et de clarté au langage, avaient déjà des précédents. Ainsi Tacite modifie, sur plusieurs points, la syntaxe, emploie dans un sens nouveau l'infinitif, le génitif, l'ablatif absolu, les participes.. . En ce qui concerne l'Église grecque, la même remarque peut être faite : l'œuvre des Grégoire de Nazianze, des Basile, des Chrysostôme proteste contre l'accusation portée contre les chrétiens d'être les ennemis delà littérature (1).
La disparition de l'État romain n'est donc pas due au christianisme qui, au contraire, s'est attaché à conserver dans ses monastères, ses églises, toutes les délicatesses, les élégances, les chefs-d'œuvre littéraires, les monuments juridiques de l'antiquité.
La doctrine nouvelle n'entraîna pas davantage la séparation immédiate du temporel et du spirituel, puisque,
(i) Voir sur tous ces points, Boissier, dans la Fin du Paganisme.
l'âge des machines 379<
soûls Théodose, la religion devient religion d'État, puisque 1* empire byzantin n'admet pas de distinction entre le domaine civil et le^ domaine ecclésiastique, puisque la souveraineté de ce curieux saint empire romain, de cette monarchie temporelle universelle, n'impliquant le gouvernement d'aucun royaumeen particulier et pourtant supérieure à tous les royaumes, de ce prétendu empire romain chrétien qui aurait survécu aux invasions, n'a d'autre but que de fournir à l'Église le glaive nécessaire à assurer un droit de contrôle général sur le monde, puisque sous Charlemagne le régime théocratique est établi par l'influence même des chefs de la chrétienté, puisqu'ils remplissent pendant la féodalité une partie des fonctions de TÉtat, soit en légiférant notamment pour le mariage, soit en exerçant la justice, en prononçant des jugements dont les appels se portent à Rome, soit en levant des impôts (dîme pour l'Église nationale, redevances au profit du pape), soit en prétendant nommer les rois (sacre), ou les déposer (excommunication), en déliant les sujets du serment de fidélité ?
v Faudrait-il, du moins, reporter au christianisme l'honneur de la disparition de l'esclavage et du servage ? Ici encore la vérité me force à dire que c'est plutôt à des causes économiques que semble dû ce changement. Sans doute le droit romain sous les empereurs chrétiens augmente les garanties protectrices données à l'esclave. Ainsi Constantin déclare déchus les maîtres qui abandonnent des esclaves nouveau-nés; Justinien établit un droit de succession entre les ascendants et descendants esclaves une fois affranchis. Sans doute les exhortations des prédicateurs et des papes, la faculté donnée par Constantin d'affranchir dans les Eglises, l'élection comme pape d'un ancien esclave (Callixte) ou d'un simple serf (Adrien IV), les bulles d'Alexandre III, notamment, ont contribué à. multiplier les affranchissements. Sans doute, l'esclavage aujourd'hui n'existe plus dans les pays chrétiens, tandis qu'il triomphe dans
les sociétés dominées par l'Islamisme. Mais la grande raison qui explique l'émancipation des serfs au moyen âge, c'est l'intérêt des maîtres qui, pour empêcher les travailleurs de s'enfuir, leur transmettaient avec la liberté la propriété de la manse par le bail à cens et à rente.
Ainsi le christianisme n'a lui seul et directement, ni supprimé l'esclavage, ni fait cesser la confusion entre le domaine civil et le domaine ecclésiastique, ni désorganisé l'empire romain.
Quelles sont donc les conséquences sociales de la religion nouvelle ?
Elles sont au nombre de trois, et les voici.
5 4. — Premier effet : Généralisation de la morale religieuse du Décalogue.
Le grand effet social de l'avènement du christianisme consista surtout dans la propagation du Décalogue et de la morale du Sermon sur la montagne, et avec elle dans le renouvellement de l'âme humaine.
Désormais, le but de la vie c'est la préparation à la mort et à l'éternité, par le perfectionnement intérieur. Toutes les actions de l'homme sont considérées comme un acheminement nécessaire vers les bonheurs futurs. Aucune, dès lors, ne parut insignifiante, la moindre d'entre elles pouvant devenir un moyen de salut et de sanctification, prit une valeur idéale. Tout un code de devoirs se dégagea.
Il y eut les devoirs envers la Divinité qui gouverne le monde et jugera les hommes (trois premiers commandements de Dieu et les commandements de l'Église).
Il y eut les devoirs de famille qui se résument dans le respect du père et dans l'éducation des enfants (quatrième commandement). Ainsi, l'autorité paternelle cesse d'être despotique, le meurtre, l'abandon des enfants sont con-
l'âge des machines 381
damnés. Pour ne pas détourner la femme de sa vocation domestique, on l'exclut des fonctions sacerdotales. Elle jouit de la même considération que l'homme. Bien plus, du jour où Ton établit que l'honneur de la femme particulièrement ne résiderait plus dans sa fécondité, mais dans sa ohasteté, on donna une valeur nouvelle à l'amour, on en fît un fruit rare et précieux. Le mariage put dès lors, devenir un sacrement (1) et l'Église fut fondée à l'entourer de solennités religieuses destinées à bien montrer son importance morale.
Le lien conjugal fut resserré par la prohibition du divorce (2) et de la polygamie, en même temps qu'épuré
(i) D'après nous, c'est même cette notion historique et traditionnelle de sacrement qui, seule aujourd'hui encore, peut nous rendrecompte de la plupart des dispositions légales sur le mariage. Ainsi, par exemple, l'indissolubilité, plus ou moins atténuée par le divorce,, ne peut s'expliquer par la notion matérialiste du mariage. Car, dirat-on que le mariage a pour but la satisfaction de Pappétit sexuel et les plaisirs de la vie commune ? Mais, alors, il devrait cesser avec- F amour qui en est le fondement et dès que la vie commune devient insupportable à l'un des conjoints. La rupture du mariage par la volonté unilatérale devrait être admise. Prétendra-t-on que le mariagea pour but la procréation des enfants ? Mais il devrait être interdit, entre vieillards ou in extremis. Enfin, donnera-t-on comme base aumariage l'éducation des enfants ? Il devrait alors disparaître quand celle-ci est terminée. Cette indissolubilité dont je recherche le fondement logique a, du reste, une utilité sociale qu'il ne peut être question de méconnaître, l'indissolubilité prévient les mariages légers, elleréprime l'appétit sexuel. Voir les belles considérations de Comte contre le divorce, tome V, Philos, positive, p. Su et 482.
(2) Le divorce par consentement mutuel était maintenu même par le droit chrétien et il fut rétabli par le successeur de Justinien qut l'avait aboli. Quant à la rupture unilatérale du mariage, elle n'est pasnon plus supprimée, mais les empereurs chrétiens, par les novelles 22 et 117, déterminent plus étroitement les cas de répudiation légitime et sont très sévères pour la répudiation sans cause. Mais, déjà, saint Augustin, au commencement du v° siècle, soutient énergiquement la théorie de l'indissolubilité du mariage. Cependant, on continue de tolérer le divorce jusqu'au xm e siècle, époque à laquelle Gratien et Pierre Lombard l'interdisent même pour cause d'adultère* On ne permet plus que la séparation de corps. Calvin, il est vrai, admet quatre causes de divorce et que le mariage n'est pas un
par une série d'institutions et de mesures. Telles sont l'interdiction des procédés de stérilisation artificielle, «considérés désormais comme une forme de manœuvres abortives, la théorie des empêchements dirimants (1) ou prohibitifs, l'exigence, dès le xm e siècle, de la publication des bans, depuis lors organisés avec soin au xvr siècle par le concile de Trente qui, en même temps, pour distinguer le concubinage du mariage, exige la bénédiction nuptiale, non plus seulement comme auparavant, à peine de péché, mais à peine de nullité. Dans un but analogue, la nécessité du consentement des parents est, contrairement à l'opinion de Gratien, supprimée afin de garantir la liberté des futurs conjoints, la bonne foi des époux et des enfants est protégée, grâce au système du mariage putatif, admis dès le xii e siècle, à l'imitation de certaines décisions romaines, et qui permet aux personnes nées d'un mariage nul de se dire légitimes au cas de bonne foi d'un ou des deux époux ; on autorise la légitimation par mariage subséquent des enfants naturels (2). Le droit chrétien admet encore la liberté de rompre les fiançailles, mais depuis Constantin, si la violation est injustifiée, elle est punie par la perte des présents faits par celui qui a rompu sans motif. Au cas de décès survenu après le baiser des fiançailles, la fiancée ou ses héritiers conservent la moitié des présents (3).
Le Décalogue, renouvelé et propagé par le christianisme, édicté aussi des devoirs, soit envers soi-même, soit envers autrui.
sacrement. Luther pense que c'est un pur contrat civil que la religion n'a pas à réglementer. Mais le concile de Trente maintint l'indissolubilité, et aujourd'hui encore, l'Église soutient que le mariage est un pur sacrement ; elle a repoussé l'opinion de quelques canonisas du xvm e siècle qui y voyaient à la fois un sacrement et un contrat civil.
(i) C'est le droit des empereurs chrétiens qui, le premier, interdit l'union entre collatéraux alliés, entre beau-frère et belle-sœur.
(?.) Cf. Esmein, le Mariage en droit canonique.
(5) i5 et 16, Code justinien, 5-3.
L'homme devra conserver intègre et pure sa personnalité morale et physique. En conséquence, les pensées qui peuvent souiller l'imagination, les actes contraires à la chasteté, sont nettement défendus (6' et 9 e commandements). Il en est de même du mensonge (8 e commandement). Ici encore, l'Église s'attache à faire prévaloir notre raison sur nos passions.
L'homme doit aussi respecter la vie (5 e commandement), les richesses (7 e et 10 e commandements), la réputation (8 f commandement, S l er )d'autrui.
Et quand il a reçu le pouvoir d'agir sur d'autres homme.?, quand il les gouverne dans Tordre civil ou dans l'ordre moral, il doit, ainsi que le père, se considérer comme le ministre de Dieu pour le bien, pour le bien de l'État ou dt; TÉglise, suivant qu'il s'agit des détenteurs de l'autorité civile ou de l'autorité ecclésiastique (extension du i e commandement).
§ 5. — Constitution d'une autorité spirituelle universelle. Deuxième effet social du chrislïmisme*
Avec de tels principes, TÉglise devait naturellement être amenée, pour hâter la propagation de la doctrine de -salut et pour en conserver Tintégrité, à se constituer en autorité spirituelle universelle. Dans ce but, elle proclama la supré- . matie du pape en matière de foi ; en outre, elle chercha, dans ses rapports avec l'État, un régime qui la mît à l'abri des empiétements de celui-ci. Elle ne semble avoir complètement réussi ni sur Tun ni sur l'autre point.
D'abord, en ce qui concerne la suprématie du pape, elle se répand avec la conversion progressive des divers peuples d'Europe, des Romains, au iv e siècle, surtout depuis Constantin (312), au V e siècle, des Francs sous Clovis(496), au VI e siècle; des Lombards, des Bourguignons, des Wisigoths (558), des Anglais (597) ; au vin*
siècle, des Allemands (719), des Bulgares (756), des Maxons (778) ; au ix e siècle, des Danois (826), des Suédois (830), des Bohémiens (880) ; au x e siècle, des Normands (910), des Polonais (964), des Russes (989), des Hongrois (997). Les idées nouvelles se propagent aussi hors de l'Europe,' en Ethiopie (330), Scythes (399), par les Croisades aux xn e et xin siècles, en Tartarie (1370) ; et depuis les découvertes de Christophe Colomb et Vasco de Gama, au Congo (1504), au Mexique (1524), aux Indes (1541), au Japon (1549), en Ethiopie et au Brésil (1554), en Chine (1580), au Paraguay (1602), au Canada (1613), dans le Levant entier (1616).
Malheureusement, la race gréco-slave ne tarda pas à répudier l'idée de l'autorité spirituelle unique. D'abord, en 1055, puis en 1283 (après une réconciliation dont la durée n'avait pas dépassé neuf ans), enfin, en 1440, après une nouvelle tentative de réunion.infructueuse comme les précédentes, le schisme grec est consommé sans retour. Désormais, non seulement les Grecs, mais les Russes, les Roumains, les Serbes, les Bulgares ne reconnaissent plus t [ne le patriarche de Constantinople.
Plus tard, ce sont les peuples chrétiens de race saxonne un germanique qui s'affranchissent du pouvoir du pape et des conciles généraux, les protestants avec Luther (1520), Calvin (1533), les Anglicans, avec Henri VIII (15o4).
Y peu près seuls les fidèles de race latine restent attachés au prince de l'Église.
Au-dessous du pape, s'organise la hiérarchie ecclésiastique. D'abord, à mesure que les pays se convertissent, des évêchés se créent et se multiplient dans les villes. Les évéques deviennent vite de vrais souverains; ils reçoivent généralement, en effet, des dotations foncières considérables et l'immunité ou droit de gouverner eux-mêmes leurs domaines. Partout aussi se fondent des abbayes ou couvents qui, avec leur église, leur hospice, leurs ateliers, leurs magasins, leurs moines, leurs domestiques et leurs
1 l'âge des machines 385
m fermiers, forment uu des organismes les plus curieux du I moyen âge. Puis vient le clergé séculier : à l'origine, il est fixé dans les villes. Mais lorsque la religion se répand, les grands propriétaires bâtissent une église dans leurs terres, et la dotent de revenus suffisants pour assurer Ja subsistance d'un desservant. Autour de la chapelle, se créent des villages, c'est ainsi que naissent les paroisses, et que, vers le x e siècle, la physionomie du pays s'est trouvée transformée.
Mais ces richesses et cette puissance, sans cesse croissantes, avaient développé le vice chez les dignitaires ecclésiastiques, et attiré dan? le sein de l'Église une foule de gens sans vocation, passant leur temps à batailler, à boire, à trafiquer des choses saintes.
Ces scandales amenèrent, au xi e siècle, une réaction qui se traduisit par la fondation de nouveaux ordres monastiques, destinés à restaurer l'ancienne règle de saint ) Benoît, en pratiquant la pauvreté et le travail (Cluny , d'où sortira Grégoire VII, Cîteaux, fondé en 1094, d'où sortira saint Bernard qui, lui-même, créera Clairvaux, en 1115).
Ces couvents tombèrent à leur tour dans la corruption produite par l'excès de richesse. Alors s'établirent, au xni° siècle, les ordres mendiants, les Franciscains ou Capucins de saint François d'Assise, voués à la prédication des classes laborieuses, les Dominicains de saint Dominique, qui s'adressaient surtout aux classes riches. En se mêlant à la société, et en joignant son action à celle des prêtres, le nouveau clergé régulier contribua, non seulement à renouveler l'Église, mais à transformer les âmes.
Et enfin, quand, au xvi e siècle, le protestantisme vient •couper l'Europe catholique en deux, c'est par un nouvel ordre religieux, la Compagnie de Jésus, que l'Église défend ses principes et combat les hérétiques. Deux innovations expliquent le succès des disciples d'Ignace de Loyola : Tune est relative à la formation même du religieux, l'autre aux procédés destinés à propager et affer-
mir les croyances. Pour développer l'esprit de foi et d'obéissance chez les compagnons, on organise des exercices spirituels, des méditations méthodiques longues (cinq heures par jour) et solitaires sur les sujets de la religion. Pour se préparer au rôle actif qu'ils étaient appelés à jouer dans le monde, les novices devaient, en outre, pendant deux ans, se soumettre à plusieurs épreuves, telles que la mendicité, le service hospitalier, l'enseignement des enfants, la prédication, la confession. C'est, en effet, par ces divers moyens, que les Jésuites cherchent à diriger la société. Ils se ïnêlent à elle et, dans ce but, portent le costume des prêtres séculiers, se fixent dans les agglomérations urbaines. Ils fondent des collèges où ils dressent leurs élèves à la piété, ils se font confesseurs et, par la nécessité de proportionner la pénitence à la faute, sont amenés à classer très finement les diverses infractions de la morale. D'autres vont exercer leur apostolat en pays protestant, et dans les pays païens d'Asie et d'Améiique découverts parles Espagnols et les Portugais. Dans l'Inde, ils gagnent les bonnes grâces des Brahmanes ; en Chine et au Japon, se présentant et admis comme mathématiciens et médecins, ils se maintiennent grâce à leur esprit conciliant, grâce à la faculté qu'ils laissent aux nouveaux convertis de pratiquer le culte des ancêtres. Dans le Nouveau Monde, le succès des missionnaires qui y trouvaient le puissant appui du gouvernement espagnol, est plus éclatant et plus rapide. Parfois même, comme au Paraguay, non seulement ils convertissent, mais ils organisent les sauvages en société.
Dans les États protestants de l'Europe, les Jésuites réussissaient aussi à faire reculer l'hérésie en créant des écoles pour les enfants, des conférences publiques pour les hommes.
Voilà comment se sont constitués les principaux organes de l'Église nouvelle.
Le christianisme devait aussi chercher des garanties
l'âge des machines 387
contre les abus d'autorité ou d'influence de l'État. Corn-* ment se sont réglés les rapports entre le pouvoir civil et le pouvoir ecclésiastique ?
En Orient, et dans l'antiquité classique, la solution donnée à ce délicat problème est simple, mais brutale. Tantôt, c'est la religion qui domine l'État, comme en Orient, où les prêtres forment la première caste de la société : ainsi, dans l'Inde, en Egypte, en C h aidée, etc. Tantôt l'État domine la religion, comme dans l'antiquité classique, où le développement exceptionnel de l'autorité militaire amena la subordination de tous pouvoirs à l'autorité du chef d'armée.
Mais, ni Tune ni l'autre de ces solutions extrêmes n'a triomphé complètement en Europe, par suite du principe nouveau de la séparation du temporel et du spirituel, proclamé par le Christ et sur lequel des explications seront fournies dans le chapitre sur l'État.
La religion a, il est vrai, essayé de dominer l'État, mais elle n'a réussi que temporairement et partiellement. Elle n'a réussi que partiellement : le règne de Charlemagne, par exemple, est une théocratie. L'empereur se considère comme chef de l'Église et de la société chrétienne, comme chargé des intérêts temporels et spirituels de l'État. En conséquence, il veille, par ses missi dominici, à l'observation de la législation canonique, il gouverne l'Église par son apocrysiaire ou ministre des affaires religieuses, par les conciles qu'il réunit, par son intervention disciplinaire sur les mœurs et les détails de la vie du clergé, par son influence prépondérante dans la nomination des abbésjet l'élection des évêques. Mais ce régime qui aboutit à faire du prince, d'abord le protecteur, puis, le propriétaire des églises, disparut à peu près avec Tau» toçrate qui l'avait fondé; un vestige subsiste cependant dans la part que les évêques conservent à l'administration générale.
Sous la féodalité, l'Église exerce plusieurs fonctions de
l'État. Mais elle les exerce parce qu'elle a consenti à entrer dans les cadres du régime nouveau. Ses biens sont sur le même pied que les fiefs ordinaires. Les évêchés et les abbayes sont des propriétés semblables aux propriétés laïques, soumis à une terre suzeraine, qui a droit à l'hommage et aux services nobles ou militaires,, et possédant à leur tour des terres vassales, tenues aux mêmes redevances. Comme les seigneuries laïques, les seigneuries ecclésiastiques participent à la souveraineté qui, alors, est incorporée au sol. En dehors des services féodaux, l'Église rend des services moraux et religieux, et c'est comme paiement de ce travail, que les ministres du culte reçoivent la dîme. Il est vrai que Grégoire VII, à la fin du xi e siècle, prétendit commander aux souverains, en se réservant seul le droit d'investiture des fiefs ecclésiastiques, des évêchés et des abbayes, et qu'il y réussit, puisque l'empereur d'Allemagne, Henri IV, vint à Canossa, dans une attitude humiliée, pieds nus et à peine vêtu, malgré la neige épaisse, promettre au pape sa soumission complète. Mais cette domination partielle de l'Église sur l'État dura peu, et la transaction, consacrée par le concordat de Worms, en 1122, ne reconnaissait plus au Pape que le droit d'institution canonique des évêques, l'investiture des biens restant à l'État.
Si l'Église n'a pas réussi à dominer l'État, l'État, du moins dans les pays catholiques, n'a pas réussi davantage à dominer l'Église, malgré les efforts tentés dans ce but et le talent des défenseurs de la prééminence, ou même de l'omnipotence du pouvoir civil, des Guillaume Ockam, sous Philippe le Bel, plus tard des Machiavel, Thomas Morus, Hobbes, Spinoza, Grotius, enfin J.-J. Rousseau. En dehors de la période troublée de la lutte du Sacerdoce et de l'Empire, au moyen âge, pendant laquelle les princes allemands, par exemple, Henri IV, cherchèrent à nommer des papes; en dehors, aussi, des confiscations des propriétés catholiques en Angleterre et
l'âge des machines 389
en Allemagne, par les rois, qui étaient à la tête de la Réforme, on ne peut signaler de période un fpeu longue., pendant laquelle, en Occident, la religion ait été à la discrétion de l'État. La dernière tentative, faite dans ce sens, date de la Révolution française qui, grâce à l'influence conquise par les disciples de l'auteur du Contrat social, décréta l'élection des évêques et des curés par le suffrage universel, réserva l'institution canonique aux métropolitains (constitution civile de 1790), et même en 1793, prétendit proscrire le culte catholique et lui substituer une religion déiste d'État. Mais, cet essai n'eut aucun succès, et désormais il ne peut plus être sérieusement renouvelé. Mais alors, puisque l'État, ni la religion, ne veulent ni ne peuvent se soumettre l'un à l'autre, comment doivent se régler leurs rapports respectifs ? On peut concevoir deux systèmes. Tantôt l'État reconnaît la religion, et alors ils vivent plus ou moins unis, en se faisant des concessions mutuelles ; tantôt, l'État et la religion s'ignorent en se respectant mutuellement, et alors on applique à celle-ci les règles des autres associations.
Le premier système a triomphé sous les empereurs chrétiens, à Rome, et après les luttes du moyen âge, en Europe. Mais, suivant les époques et les milieux, les droits de l'autorité civile sont plus ou moins étendus, et elle se montre plus ou moins favorable à l'Église.
Sous les empereurs chrétiens, le chef d'État participe aux décisions ecclésiastiques, il est chargé de les publier et de les faire exécuter, on exempte les prêtres des charges publiques, les temples jouissent du droit d'asile, le libre exercice du culte, ainsi que lacapacité de recevoir des dons et des legs, sont reconnus.
Mais, comme d'assez bonne heure des schismes se produisent, il faut commencer à distinguer les pays catholiques, des pays grecs, anglicans, protestants.
Dans les pays catholiques d'Europe, l'Église reçoit' pendant longtemps d'assez importantes faveurs. Outre la
constitution du domaine temporel soit de la Papauté, grâce surtout aux libéralités de Pépin le Bref et de Charlemagne, soit du clergé séculier ou régulier par les donations des fidèles et du roi, et aussi, il est vrai, par le travail des membres des monastères, l'Église obtient pour ses clercs et pour ses moines le privilège de juridiction, (en France à partir des Carolingiens au plus tard), l'exemption plus ou moins complète des charges personnelles d'origine romaine et qui persiste après les invasions, l'exemption du service militaire. Sous la féodalité, les évêques dépendirent spirituellement du pape, politiquement du roi. Ce fut le germe des pouvoirs de contrôle que l'État s attribua sur le clergé. Ils se développent à mesure que des pratiques abusives menacent de s'implanter. Ainsi , les nombreuses collectes faites en France au xm e siècle par la Cour de Rome, les collations directes faites contrairement au droit canonique qui prescrivait alors T élection du clergé, suscitent d'abord de vives protestations de la part des rois, même les plus sincèrement religieux, comme saint Louis, puis, donnent lieu en France, à rétablissement de l'appel comme d'abus destiné à prévenir les empiétements de la juridiction spirituelle sur la juridiction temporelle, à la Pragmatique sanction de Charles VII (1438) qui, conformément aux récents conciles de Lïàle et de Constance, maintient le système de l'élection pour les dignités ecclésiastiques, interdit au pape de lever des impôts sur le clergé sans autorisation, supprime les grâces, les expectatives, les annates et autres exactions fiscales de la Cour de Rome. Le Concordat de 1516 accroît encore les droits de TÉtat, il abolit l'usage de l'élection aux bénéfices ecclésiastiques, usage qui, déjà, tombait en désuétude, il attribue au roi la nomination aux grands offices et aux bénéfices qui y étaient attachés, la régale, la eommende. En même temps, il assure à la papauté une source importante de revenus en autorisant les réserves, armâtes, grâces, expectatives, etc., et en obligeant ceux
l'âge des machines 391
<jui seraient choisis par le roi, à demander à Rome l'institution canonique. Ce concordat, abrogé en 1790, pendant la bourrasque révolutionnaire, par la Constitution civile du clergé a été remis en vigueur par Napoléon I er , sans autre modification importante que la substitution, en ce qui concerne la nature de la rémunération du clergé, d'un traitement au revenu des biens ecclésiastiques dont la trente fut ratifiée. Les faveurs faites à la religion catholique ont disparu avec la Révolution. L'Église protestante, la religion juive continuent cependant, dans certains pays, à être moins bien traitées que le catholicisme. Ainsi en Portugal, en Italie, en Espagne, chez nous de 1814 à 1830.
Dans les pays schismatiques, un double régime se rencontre. Dans certains pays, la religion est unie à l'État (Grèce, Russie, Angleterre, Suède, Danemark, Église luthérienne) et en général privilégiée. Le prince tend à prendre des pouvoirs ecclésiastiques analogues à ceux que les églises catholiques reconnaissent au pape et au roi réunis.
Ainsi, le patriarche de Byzance était, après le schisme, consacré par l'empereur. Quand, au milieu du xv e siècle, Constantinople fut prise par les Turcs et que la Russie commença à se développer, le métropolitain russe prétendit bientôt être l'égal du patriarche grec. Le patriarche moscovite se fonda ainsi en 1589. Il dura jusqu'en 1700, date à laquelle Pierre le Grand le remplaça par un conseil ou saint Synode, nommé par le souverain. Ce système a été copié par la Grèce ^constitution de 1844), par la Serbie, la Roumanie, la Bulgarie.
Dans l'Église anglicane, qui date en Angleterre du roi Henri VIII, les archevêques, les évêques et les autres hauts dignitaires (car la hiérarchie catholique est conservée) sont nommés par le souverain, sans autre contrôle (Angleterre), les canons ne peuvent être publiés qu'avec l'approbation royale et ils n'obligent les sujets qu'après la ratification du Parlement.
Dans l'Église luthérienne (Allemagne, Suède, Norwège, Danemark, auxquels il faut joindre la Bohème, la Pologne, l'Autriche, la Hongrie avant leur conversion au catholicisme), la direction spirituelle appartient aux pasteurs et au surintendant nommés par le gouvernement, qui, en outre, règle les catéchismes et les articles de foi.
Dans d'autres pays, la religion est séparée de l'État (église calviniste de Genève, Hollande, Ecosse, protestantisme français, quelques régions de l'Angleterre et de l'Allemagne), mais tandis que, en Prusse, à Genève, en Hollande, etc., le salaire du clergé est à la charge du trésor public, ailleurs, par exemple aux États-Unis (constitution fédérale de 1787), il n'existe pas de budget des cultes, les frais du culte et de l'entretien de ses ministres ne constituent pas un service public et retombent directement sur les fidèles. Un seul pays applique donc au catholicisme le régime de la séparation sans rémunération du clergé par l'État : ce sont les États-Unis.
Comment est organisé le calvinisme ? Il ne connaît pas l'ombre d'une hiérarchie. Chaque église est indépendante et égale à sa voisine. Toute paroisse possède un conseil (consistoire), composé du pasteur et d'anciens, c'est-à-dire de laïques notables, parfois élus par les fidèles. Ce conseil est représenté dans le colloque constitué entre paroisses voisines. Les colloques nomment à leur tour le synode provincial d'où émane enfin le synode national, où se règlent lesquestions de doctrine et de culte. Dans le synode comme dans le consistoire, dominent les laïques, d'où le nom de régime presbytérien, gouvernement des anciens que le calvinisme a pris en Ecosse et en Angleterre.
Parfois même la liberté du pasteur est encore plus illimitée. Ainsi, aux États-Unis, à côté de Tépiscopalisme, du luthérianisme, à côté du presbytérianisme calviniste, on trouve le système congrégationaliste pratiqué notamment par les indépendants ou puritains, et dans lequel chaque paroisse est complètement autonome, sans aucune autorité
l'âge des machines 393
ou aucun conseil qui lui soit supérieur. Le pasteur, quoique choisi par les fidèles, n'a que de faibles pouvoirs, c'est l'assemblée qui contrôle, ordonne, censure. Il existe enfin des sectes, telles que les quakers, qui ne veulent plus de ministre du culte et n'admettent aucune cérémonie. Ainsi en est-il encore des piétistes allemands, nés vers la fin du xvii e siècle, des méthodistes anglais et américains, qui paraissent au commencement du second tiers du xvm e siècle.
Aux États-Unis, le régime de la séparation des églises et de l'État s'applique au catholicisme comme aux autres cultes (1). Partout, dureste,où une religion d'État existe, la religion rivale peut être considérée comme plus ou moins séparée de l'État, soit que celui-ci la mette sur un pied d'infériorité tout en la tolérant (comme le catholicisme à ses débuts, en Angleterre depuis 1688, en Suède depuis 1860, comme le protestantisme en Espagne, en Portugal, en Italie actuellement, en France de 1814 à 1830), soit qu'il la persécute (comme le christianisme à Rome, de Néron à Dioclétien, en Angleterre, depuis Henri VIII jusqu'en 1688, en Suède jusqu'à 1860. dans les pays protestants jusqu'à ces derniers temps, puisque les lois du Kulturkampf inauguré par Bismark contre les catholiques, en 1873, n'ont été abrogées qu'en 1880 ; comme le protestantisme dans la plupart des pays catholiques, en France notamment au xvi e siècle, puis à partir de la révocation de l'Édit de Nantes jusqu'en 1787; comme les hérétiques ou les juifs expulsés ou brûlés par l'inquisition).
Un État catholique fondé à notre époque admet la séparation des Églises et de l'État, mais quoique les prêtres ne soient pas nommés par les pouvoirs publics, ils reçoivent un traitement.
Nous avons ainsi terminé l'examen des deux résultats essentiels du christianisme. Il a apporté au monde occi-
(i) Claudio Jannet, les États-Unis contemporains, tome II, chap. II.
394 LA SCrENCE SOCIALE
dental païen une morale nouvelle, précise et sanctionnée .
11 a constitué une autorité spirituelle, ici universelle (catholicisme), là nationale (schisme grec et russe, anglicanisme, luthéranisme consistorial, calvinisme synodal et preé&ytérial), là locale (congrégationalisme) chargée de veiller à l'application des principes nouveaux. Il a réussi, après des luttes sanglantes, à faire vivre en bonne harmonie l'État et la religion.
Si nous avons insisté sur ces divers points, c'est pour montrer ce que présente de légèrement inexact l'assertion de Le Play, suivant lequel la méthode d'invention est funeste en morale et que là il est impossible et dangereux d'innover.
Sans doute, depuis le christianisme, il n'est plus besoin de découvrir de vérités nouvelles, la vérité morale est o m nue. — Mais il n'en a pas toujours été ainsi, ce code de devoirs a mis beaucoup de temps à se dégager. Pendant de longs siècles, en dehors du peuple hébreu, la morale se distingua de la religion et la religion prit ses dieux dans la nature extérieure ou dans l'humanité. A cette époque, il est évidemment inexact de dire que le Décalogue était la loi des peuples prospères. Les Romains, les Grecs ne concevaient même pas l'idée du Dieu unique, répara- r teun et juge, qui est la base du Décalogue de Moïse. Quant à la morale, elle différait sensiblement de la morale chrétienne, la morale hellénique ne se préoccupe que des conditions extérieures de la société, elle vise à en assurer l'harmonie et la beauté, elle est l'art d'organiser une vie heureuse, elle n'a pas (sauf dans Platon), pour objet la préparation à la mort. — Quant aux coutumes des honnêtes gens, ils s'accommodaient de pratiques que nous flétrissons depuis le christianisme. Ainsi l'exposition des enfants, l'avortement, le « vice grec » étaient assez répandus. En dehors du mariage, les rapports sexuels n'ét;ti eut pas sérieusement réglementés, jamais on ne songe k prescrire la continence aux célibataires et aux jeunes
l'âge des machines 395
gens. La charité, le sentiment du pauvre, le respect de la vie et de l'âme humaine sont à peu près inconnus. Et cependant on ne peut nier l'existence de périodes prospères. J'ajoute qu'encore aujourd'hui il existe des civilisations «différentes de la nôtre, mais non pas peut-être aussi inférieures que se l'imaginent certains esprits et où la morale chrétienne n'a pas pénétré. Ce sont les civilisations chinoise et hindoue, la première fondée surtout sur le boudhisme, la seconde sur le brahmanisme. Depuis plusieurs milliers d'années, ces empires se maintiennent et se développent. La puissance d'expansion de ces races énergiques, sobres, la force d'invention qui leur permit, par exemple, de créer la poudre, la boussole, le papier, le billet de banque, l'art sinon d'imprimer, du moins de graver et de stéréotyper sur bois bien avant nous, ne constituent-ils pas avec l'accroissement constant de leur population dans la paix et le travail, des preuves certaines de prospérité ? Et cependant, trouvons-nous chez ces peuples communautaires et agricoles, à gouvernement arbitraire, mais patriarcal, la pratique du Décalogue? Nullement, le Chinois adore la Nature (1) ou ses ancêtres (2), le Chinois suit encore, je l'ai dit, le boudhisme et par là même, nie le surnaturel (3). Sans doute Confucius et Boudha émirent des préceptes de morale non plus religieuse, mais sociale, sensiblement analogues à ceux de Moïse et du Christ. Mais ces préceptes, faute de sanction précise, ne semblent pas être observés. Ainsi le mariage chinois n'est nullement le mariage chrétien. Le propriétaire fait normalement de ses servantes, des concubines, et prend des épouses secondaires (4). Au Japon, te,
(i) Voir Pierre Laffitte, Vue générale sur la civilisation chinoise.
(a) Pinot, Science sociale, 1886, déjà cité.
(3; De Lanessan, la Morale des philosophes Chinois. — Le Play, (Ouv. europ., tome I, page i55j, a donc tort de dire que le Décalogue des Hébreux se retrouve identique dans la morale populaire chinoise.
(4) Eugène Simon, la Cité chinoise et la Réforme sociale, du i5 novembre 1882.
courtisane jouit d'une considération presque aussî grande que dans la Grèce du temps de Périclès, et les palais de la prostitution comptent parmi les plus beaux de la ville à Tokio, à Yokohama (1). La femme est, soit un instrument de plaisir, soit une bête de somme, soit un moyen de se créer une postérité ; ce n'est plus la compagne idéale qu'en a fait le christianisme, et peu importe dans ces pays, que la jeune fiancée soit vierge ou non. L'honneur de la femme, la vertu de l'homme ne consistent nullement dans leur chasteté.
Enfin l'infanticide des filles surtout est communément pratiqué (2).
De même peut-on nier la grandeur du monde musulman ? Jusqu'au xii e siècle, il est incontestablement plus riche et plus éclairé que le monde occidental. Ils sont notables les emprunts de l'Europe à la civilisation arabe implantée en Espagne par le khalifat de Cordoue : le papier de coton et le papier de linge, l'art de damasquiner l'acier et de travailler les métaux, la plupart de nos industries de luxe, plusieurs plantes cultivables, de nouvelles vérités médicales, botaniques ou zoologiques (Avicenne 1037), l'amour de la littérature, si développé au ix e siècle de l'histoire nationale (macondi), la boussole, les chiffres arabes, des notions d'algèbre, de chimie, de trigonométrie, des encyclopédies sur les sciences et les arts de l'Orient, la traduction des ouvrages d'Aristote. Et pourtant le Coran admet l'esclavage, et los « coutumes amoureuses » arabes diffèrent totalement de celles recommandées par l'Évangile. On peut en dire autant des paysans russes contemporains, dont Le Play vante pourtant l'état social (3).
(i) Le Japon contemporain* par JeanDhasp, page 210.
(2) Le Correspondant du 25 juillet 1896, la Femme en Chine, par Dronsart.
(3) Anatole Leroy-Beaulieu, VEmpire des Tsars, cité par Cauvès, Èconom. politique, tome I, page 93.
i/age des machines 397
Ainsi, soit dans l'antiquité, soit dans l'Orient, on rencontre des sociétés prospères qui ne pratiquent pas le Décalogue.
Dans TOccident chrétien lui-même, les périodes de progrès social sont loin de correspondre avec les périodes de progrès religieux ou moral. Ainsi la Renaissance. Et à l'inverse, c'est au moment de la décadence de l'empire romain et des invasions de Barbares que l'influence du christianisme se développe.
Le progrès moral est donc un élément de progrès social, mais il ne se confond pas avec lui : le relèvement moral ne suffît pas à assurer le relèvement social, La décadence morale n'entraîne pas nécessairement la ruine des sociétés.
Est-ce à dire que le christianisme n'ait pas contribué à fortifier les États qui l'ont adopté ? Oui, il les a fortifiés, mais ses conséquences sociales ne doivent pas être exagérées. Achevons de les exposer. J'ai déjà rappelé les deux changements essentiels produits dans la société : l'épuration et le renouvellement de la conception du devoir, l'établissement d'une autorité spirituelle indépendante de l'autorité civile. Il est d'autres services rendus à la civilisation par la religion nouvelle.
§6. — Institutions destinées a introduire plus d'harmonie dans les rapports sociaux. — Troisième ordre de conséquences sociales du christianisme.
Ces services se résument, semble-t-il, dans des institutions ayant principalement pour but d'introduire plus d'harmonie dans les rapports sociaux. Elles s'attaquent à la guerre privée, au duel, aux peines injustes, à la mauvaise foi, aux préjugés sur le travail, au paupérisme, à Tignorance.
Le christianisme s'efforce, sans parler ici des perfec-
tionnements apportés à la morale familiale dont il a déjà été traité, de maintenir la paix entre les particuliers. Et dans ce but, l'Église réglemente et cherche à abolir , Xes guerres privées. D'abord, elle interdit à tous les clercs de porter les armes. En 1095, le concile de Clermont décrète, sous peine d'excommunication, la paix perpétuelle de Dieu pour certains lieux, certaines personnes, et pour les autres, la trêve de Dieu, c'est-à-dire l'interdiction de combattre depuis le mercredi soir jusqu'au lundi matin. Elle cherche à adoucir le sort des prisonniers de guerre en prohibant, en 1174 (3 e concile de Latran), l'esclavage des vaincus. Elle crée des associations paroissiales chargées de maintenir la paix. Les églises sont, du reste, des asiles où il est permis de se réfugier pour échapper à la lutte. Ces tentatives ouvrent la voie à la royauté et lui permettent de reprendre peu à peu le droit de guerre. Ainsi, la quarantaine le roy, qui figure déjà dans les ordonnances de Philippe-Auguste, oblige à laisser passer un délai de quarante jours entre la déclaration de guerre et le commencement des hostilités, ce qui permet aux parties de se préparer à la défense, mais aussi de réfléchir et de se calmer. Au moyen âge, il suffisait qu'un des adversaires aimât mieux se battre qu'aller devant les juges, pour que la guerre privée s'imposât. A partir du xiii c siècle, avec l'asseurement, triomphe un principe contraire, la guerre privée est interdite, dès que l'un des adversaires assure qu'il préfère la justice à la lutte et promet solennellement de ne pas commencer les hostilités. Puis on défend toute guerre privée dans l'intérêt général du royaume, pendant que l'armée du prince est en guerre. Enfin, Charles VII, en 1451, punit toute guerre privée comme un meurtre et interdit de lever des troupes.
Il est vrai que cette action bienfaisante du christianisme a une contre-partie, ce sont les guerres de religion, qui ensanglantent l'Europe à la fin du moyen âge, parti-
l'âge des machines 399
culièrement au xvp siècle. Mais, sans vouloir, en aucune façon, chercher à absoudre les persécutions, il faut bien constater que, d'assez bonne heure, le fléau est restreint (1).
L'Église prohibe aussi le duel, sous peine d'excommunication. En même temps, elle crée pour la défense des humbles et des opprimés cette admirable confrérie militaire et religieuse, la chevalerie. La Papauté prend sous sa protection les Juifs, alors qu'ils sont universellement persécutés dans les autres États (2). L'Église, sans doute, n'est pas favorable aux communes, elles sont, avant tout, a-t-on dit, un fait antiecclésiastique (3). Mais c'est que ces assemblées sans droit, nouvelle forme, de la féodalité, étaient impitoyables pour le menu peuple.
L'influence de la religion contribua aussi à transformer la pénalité en la moralisant. Le fondement de la peine est idéalisé en même temps qu'affirmé, la peine n'est plus un produit de la force, uti succédané de la vengeance, c'est l'expiation d'une faute, la peine est donc un juste châtiment. Mais en même temps, le coupable sait que sa flétrissure n'est pas éternelle, il sait que le repentir suivi de pénitence entraîne l'absolution de Dieu. Et ainsi les rigueurs du droit pénal iront se tempérant sous l'influence adoucissante du droit chrétien. La justice humaine, désormais, tendra, dans une certaine mesure, à se modeler sur la justice divine plus indulgente.
Comme, du reste, les tribunaux ecclésiastiques ne condamnaient pas à des peines corporelles, mais seulement à l'amende ou à la prison, l'emprisonnement qui, jusqu'alors, n'était employé par les tribunaux laïques que comme moyen de détention préventive, devint bientôt
(i) Les religions antérieures au christianisme étaient bien plus intolérantes. Voir Durkheim, Division du travail social, page 176.
(2) Rodocanachi, le Saint-Siège et les Juifs. — Léon Gautier, La Chevalerie.
(5) Luchâire, les Communes françaises.
400 LA SCIENCE SOCfALE
une peine civile. D'abord créé par l'Église, généralisé dans l'application par les inquisitions du xnr siècle, il est mis en usage par les juges laïques et se substitue peu à peu aux peines de sang.
Enfin, TÉglise veut que la peine soit moralisatrice, et cette idée l'amène à des pratiquer qu'on peut considérer comme l'origine du régime cellulaire moderne. Un concile de Béziers, en 1246,. exige que les prisons contiennent, autant que possible, des chambres pour isoler les prisonniers.
Malheureusement, le droit pénal* de la plupart des États de l'Europe, sauf en Angleterre où le système accusatoire a triomphé, dut à TÉglise la procédure inquisitoriale, dont certains traits sans doute (poursuite d'office) , ne peuvent être blâmés, mais qui, par d'autres côtés, par le caractère secret de l'instruction, la suppression de la défense, enlève toutes garanties à l'accusé.
Ne peut-on pas aussi considérer comme des moyens de pacification sociale les doctrines canoniques, destinées à faire triompher la bonne foi dans les rapports des particuliers ? Ainsi Grégoire IX, dans ses Décrétales qui forment la seconde partie du Corpus juris canonici, reconnaît, dès le commencement du xin e siècle, la valeur exécutoire des simples conventions, des pactes nus. Et cette idée nouvelle passe dans l'enseignement au xv e siècle. De même, le concile de Latran, en 1215, fait de la bonne foi pendant toute la durée de la possession, la condition nécessaire soit de la prescription trentenaire, soit de la prescription de dix à vingt ans. Le premier point seul fut rejeté par la jurisprudence ancienne. Notre Code, qui ne consacre ni l'un ni l'autre, mérite peut-être d'être critiqué. Le concile de Trente oblige aussi les patrons à traiter leurs ouvriers comme leurs enfants.. Enfin, c'est en partie au Droit canonique qu'est due la transformation de l'interdit Unde vi romain en un moyen plus large de protection possessoire, en la Réintegrande (remedium spolii):
l'âge des machines 401
grâce à elle, celui qui est dépouillé par la violence est toujours sûr de recouvrer la possession (1). Le pape Grégoire Vil défend, sous peine d'anathème, le droit de bris qui livrait au seigneur les débris des naufrages et, souvent même, la personne des naufragés (collection des Conciles X, 370). Ce droit, qui passe des seigneurs féodaux à l'amiral de France, fut supprimé sous Louis XIV, en 1681. En montrant aussi par son Église, par ses ordres religieux, par ses monastères, la fécondité du principe de l'association libre, par le mode de tenue de ses conciles, les avantages de la libre discussion, par le célibat des prêtres, Tinutilité des castes et de l'hérédité des fonctions, par la constitution de son Église, qui est un mélange de monarchie élective (papauté), à l'origine et surtout depuis le concile de Latran de 1061, d'aristocratie (évêques), de démocratie (prêtres), la religion a prouvé qu'un gouvernement fort peut se fonder sur l'entente générale.
Le christianisme cherche à atténuer aussi la lutte entre les riches et les pauvres. Dans ce but, l'Église recommande aux puissants, non seulement la justice, mais ce qui est bien plus difficile, l'amour du prochain, la charité, et aux pauvres, elle prêche la noblesse des occupations manuelles-, à tous, elle présente le travail, non pas comme un effort destiné à produire des valeurs, car alors il ne serait pas obligatoire pour les riches, mais comme l'exercice de nos facultés nécessaire à notre perfectionnement physique et moral et qui, par conséquent, s'impose à tous.
Aux pauvres, elle cite l'exemple de Joseph et du Christ qui ne dédaignèrent pas de manier le rabot, de saint Paul, qui tressait des corbeilles pour gagner un morceau
(i) L'influence du christianisme sur le droit privé et public est difficile à déterminer. Pour le droit romain, voir Troplong, Influence du Christianisme sur le droit privé romain, dont les conclusions sont fort contestables. Pour les peuples barbares, voir Rivisla Internazhnale di Scienza sociale, 1894, t. IV, p. 190 et suiv. Pour la France, voir Glasson, Histoire du droit et des institutions de la France, t. V.
de pain, des membres des monastères d'Occident où les arts do l'extraction et de la fabrication sont en honneur et dont Guizot a pu dire qu'ils avaient défriché l'Europe (1). L'Église transforme donc, en l'idéalisant, la conception du travail, en même temps, elle développe l'esprit de. prévoyance en élevant la tempérance et la prudence à la hauteur de vertus.
Des riches, elle obtient des donations qui lui permettent de secourir les misérables. La richesse, en effet, n'est plus considérée comme la récompense de la piété envers les dieux, ainsi que le croyaient les Romains (2). Ce n'est plus le riche, c'est le pauvre qui est le préféré de la Divinité, Déjà, le stoïcisme avait réagi contre le caractère ploutocratique de la société ancienne (3). Mais c'est surtout le prophétisme hébreu qui commence à répandre les idées de charité. « Si quelqu'un t'a donné en gage son « manteau, remets-le lui avant le coucher du soleil, car « c'est le vêtement de sa chair, sans lui, il ne pourrait « dormir, et crierait vers moi, et je V écouterais, car Je « suis bon. » Voilà, entre mille autres inspirées par le même esprit, une recommandation de Jéhovah. Nulle législation n'est comme l'antique législation juive, aussi pénétrée du sentiment du pauvre (4). En l'apportant à POecident, le christianisme devait y développer l'assistance volontaire et désintéressée, jusqu'alors inconnue. Que sont, en effet, ces distributions gratuites, ces remises de dettes, ces repas publics, ces jeux et ces fêtes, ces libéralités aux clients que nous rencontrons, à Rome, par
(ï) Sur le travail des moines, voir les Moines d'Occident, par Monta- Ipmbprt, tn-8, t. VI, p. 534 ; plus spécialement sur leurs travaux agricole m Gaule, II, 435» en Irlande, III, 247, en Angleterre, V, 275, plus tard, sous la féodalité, VI, 27.5. Sur le monastère, comme organisme social, voir Association catholique de 1894, 1. 1; p. 395.
(^) Huissier, Religion romaine, t. I, p. 19.
(3) Item, II, p. 126.
(4) Voir Renan, Histoire du peuple Israël, pastim, et notamment le chapitre « Premières apparitions du socialisme en Judée, » tome 1 er .
l'âge des machines 405
exemple ? Peut-on voir en ces faits des manifestations de l'idée de charité ? Evidemment, ce sont des moyens d'apaiser les colères d'une plèbe irritée et affamée, mais non l'accomplissement volontaire d'un devoir de morale. On en peut dire autant des institutions alimentaires créées ou au moins étendues et rendues permanentes par Nerva et Trajan, et qui consistent en des secours aux enfants des familles pauvres de Rome et de l 'Italie. De même, un grand nombre de cités grecques possèdent des asiles pour les vieillards, mais n'y sont admis que ceux qui ont bien mérité de la patrie. Avec le christianisme, au contraire, la % fortune devient une source de devoirs, et notamment du devoir de charité envers les malheureux. Il est, en effet, une misère réprouvée de Dieu, et dont l'Ecclésiaste (IX, 28), dit : « Melius est mori quant indigere », elle se manifeste soit par un travail hors de proportion avec les forces moyennes de la nature humaine, soit par des salaires insuffisants, et a pour résultat l'appauvrissement et l'extinction de la race, la corruption des hommes, la prostitution des femmes. C'est de l'existence de ces misères que les riches sont responsables devant Dieu. C'est elle qu'ils doivent guérir.
Comment ce devoir a-t-il été rempli ?
Dans une première période, alors que le christianisme est persécuté et sans grandes ressources, l'assistance, alimentée par les aumônes des fidèles, n'a d'autres organes que les diacres, au nombre d'un par quartier, aidés par des sous-diacres et des diaconesses, et les secours sont portés à domicile, faute d'asile pour recueillir les pauvres.
Quand Constantin reconnaît et dote l'Église, quand il la déclare capable de recevoir des libéralités, la situation change et des hôpitaux sont construits sur les ordres du concile de Nice, en 325. Justinien, dans une de ses constitutions, nous donne l'énumération de ces divers établissements de charité : xenodochia pour les étrangers, nosocomia pour les malades, gerontocornia pour les
vieillards, paramonaria pour les ouvriers invalides ; puis d'autres asiles encore pour les pauvres, les incurables, les enfants trouvés, les orphelins, etc. Grâce aux Vies des Saints, nous possédons aussi les plus précieux renseignements sur cette magnifique efïlorescence de la charité chrétienne. Cependant des ordres nouveaux sont fondés en vue de soigner les malades (Hospitaliers de Marseille), de délivrer les chrétiens esclaves chez les infidèles (les Trinitaires, créés en 1197) ; et après les croisades, les ordres militaires des Hospitaliers (1099), des Templiers (1118), du Saint-Sépulcre (1120), protègent las Lieux saints et les pèlerins qui viennent les visiter. Enfui, le concile - de Latran, de 1179, en permettant exceptionnellement aux moines et aux prêtres réguliers de plaider devant les juges pour les pauvres, ne contient-il pas le germe de l'assistance judiciaire ?
Le xm e siècle est une des époques les plus notables dans l'histoire de la charité. En France, sous saint Louis, on compte déjà des milliers de frères et de sœurs de charité. Il est donc faux de dire, avec Michelet, dans la Sorcière, que nos pères n'ont connu, au moyen âge, d'autres guérisseurs que les sorciers; nos pères ont eu, dans les moines, de vrais médecins. Au commencement du siècle, avait paru le grand apôtre de la pauvreté volontaire et de la charité : saint François d'Assise. En même temps, saint Thomas d'Aquin complétait l'œuvre de la charité par la proclamation de ce principe qui en est lamine la sanction humaine, et suivant lequel, au cas d'extrême nécessité, le vol est permis à celui qui risque de mourir de faim : la communauté, abolie pour l'utilité de tous, revit fictivement en faveur des personnes qui manquent des choses indispensables à la vie.
Maiti tous ces frères et ces sœurs de charité n'étaient pas groupés dans une communauté gouvernée et dirigée par lu même chef. Ce manque de cohésion et le déclin de l'esprit de foi aux xv e etxvi e siècles, expliquent la déca-
l'âge des machines 405
dence des institutions et des ordres charitables. Ils se relevèrent bientôt avec les ministres du bien mourir (saint Camille de Lellis), avec les sœurs de la Visitation (saint François de Sales) , voués aux soins des malades, avec les hospices de Saint-Jean-de-Dieu. Saint Vincent de Paul, qui avait aperçu le vice de l'organisation ancienne, réunit, dans ses congrégations, les personnes vouées à l'assistance. En même temps, Louis XIV fusionna un certain nombre d'hôpitaux qui, parce qu'ils étaient trop nombreux, dépérissaient, mais qui redevinrent florissants lorsqu'ils furent réduits et mieux répartis.
Du reste, pendant le moyen âge, il existe une foule d'autres établissements de charité, par exemple, les léproseries, grâce auxquelles la lèpre finit par disparaître d'Occident vers le xv e siècle et dont, alors, les biens furent attribués, en 1672, à l'ordre de Saint-Lazare, puis réunis définitivement, en 1693, au patrimoine des autres hôpitaux.
Ces fondations catholiques se multiplièrent aussi dans les autres pays d'Europe. Mais, dans les pays protestants,' elles furent confisquées par la Réforme, et remplacées par l'assistance légale. En France, sous la Révolution, certains hôpitaux furent sécularisés, d'autres furent vendus avec les biens ecclésiastiques dont ils étaient la dépendance (1).
L'Église a cherché encore à introduire plus d'harmonie dans les rapports entre sujets et gouvernants, et elle est parvenue à ce but en présentant le roi comme le représentant de la Divinité. Ainsi, il conserva sans peine, en ces temps d'anarchie, le respect de ses subordonnés. En même temps et pour la première fois, une limite favorable à la lutte individuelle était fixée aux pouvoirs de l'État par une force extérieure à lui, le prince devenait respon-
(i) Cfr. Léon Gautier, Histoire de la Charité; Moreau Christophle, le Problème de la Misère ; Hubert Valleroux, la Charité en France.
sable devant Dieu des atteintes portées à la morale ou à lame de ses sujets. La proclamation de l'inviolabilité de la conscience humaine fut une des principales conquêtes du monde nouveau.
La civilisation doit aussi au christianisme le développement de l'éducation véritable, de l'éducation morale.
L'antiquité l'ignorait à peu près complètement. Alors on formait les jeunes gens pour les armées et pour la vie politique (1). Dans ce but, on fortifiait leur corps par des exercices physiques de toutes sortes (gymnastique, chasse, cuurse, bains) ; de plus, en Grèce, on apprenait les chants n-IiLTU ux et les danses sacrées. A Rome, l'instruction n'est plus esthétique et individuelle, elle ne vise pas à la culture de l'esprit, elle a seulement pour but de faire des hommes forts : la musique, la littérature, sont sacrifiées â la gymnastique.
Ainsi, le premier défaut de l'éducation ancienne, c'est q u* elle néglige l'âme. Les enseignements de la philosophie ne comblèrent qu'imparfaitement cette lacune.
Puis, l'éducation ou mieux l'instruction, s'adressait à une élite. A Athènes, l'État la donne aux citoyens seuls, à Rome, dont le territoire est très étendu et comprend des peuples d'origine diverse, on ne pouvait sunper à une instruction uniforme et à une instruction d'État, Œuvre privée, elle n'est pas distribuée à tous les citoyens et n'est pas la même pour tous. Le peuple se contentait d'apprendre à lire chez le misérable litterator qui enseignait dans un hangar ou sous un portique, séparé de la rue par de simples toiles clapotant au vent. Les jeunes gens des hautes familles, élevés à domicile par des précepteurs à gages, apprenaient la grammaire et la rhétorique. Le grammairien enseignait à parler corirrk'Mient, expliquait la littérature entière et donnait
(j) Cfr- Girard, V Education athénienne; Boissier, Revue des Deux- Mmd&% i5 mars 1884.
l'âge des machines 407
même des leçons de mathématiques, de philosophie, d'astronomie. A un degré plus élevé encore se tenait le rhéteur, le professeur de déclamation et d'éloquence. Ces deux arts ne tardèrent pas, il est vrai, à faire l'objet d'un enseignement public. Comme, en effet, les pédagogues à gages coûtaient très cher, puisque Catulus en paya un cent quarante mille francs (700.000 sesterces), les pères de famille cessèrent d'acheter des précepteurs. Ces précepteurs, eux-mêmes, pensèrent qu'ils réaliseraient plus de bénéfices et obtiendraient plus de popularité en instruisant à la fois plusieurs élèves. Ainsi se fondèrent des écoles libres et publiques. On en compte, particulièrement sous Auguste et Tibère, une vingtaine assez célèbres. A partir d'Antonin, puis d'Alexandre Sévère, à qui Ton doit l'institution des bourses, il se crée un enseignement public municipal dont les professeurs sont rémunérés à l'aide de traitements fixés par l'État et payés par la ville. Enfin, Théodore II, en créant l'École de Constantinople, inaugure le système de l'enseignement par l'État.
Avec le christianisme, l'École se moralise et se démocratise. La culture du corps et de l'esprit ne sont plus les seuls buis de l'enseignement. La culture du cœur cesse d'être un ornement, elle devient un devoir. L'éducation, tout en restant physique et intellectuelle, commence à devenir principalement morale. Elle a pour objet l'anoblissement, l'exaltation du cœur et des sentiments. Toutes les manifestations de l'intelligence concourent désormais à la donner; les écoles, les collèges, les universités, les sciences et les beaux-arts.
A l'origine, l'instruction et l'éducation que l'Église ne sépara jamais, sont libéralement distribuées aux laïques comme aux clercs dans les monastères, dans les églises ou les presbytères. Charlemagne fît même un décret pour obliger les curés à ouvrir des écoles gratuites pour les enfants des pauvres, des écoles publiques se fondèrent, lui-
i08 LA SCIENCE SOdALE
même crée une École du Palais où étaient enseignés, comme ailleurs, les sept arts libéraux : littéraires (grammaire, dialectique, rhétorique), scientifiques (géométrie, astronomie, arithmétique) et artistique (musique).
Les guerres qui amènent rétablissement du régime féodal arrêtent, malheureusement, ce développement de l'enseignement. Les Normands, les Sarrasins, les Madgyars, on détruisant les couvents, portent un coup funeste aux organes de l'éducation nationale. C'est d'Allemagne avec Othun le Grand, à la fin du X e siècle, que part le mouvement de régénération intellectuelle. Son exemple est partout suivi par la France (1), qui fonde ses célèbres écoles de l'abbaye de Cluny et de Fleury, puis, de Reims, avec Saint-Bruno, du Bec, avec Lanfranc, saint Anselme ; par l'Angleterre, sous l'influence de saint Dunstan ; par l'Italie mous celle de Gerbertou Sylvestre II.
L'onseignement se donnait souvent dans les églises. Cependant, la majesté du saint lieu amena bientôt à renvoyer les écoliers sous le porche ou sur le parvis, à l'exception, toutefois, des jeunes gens de haute famille ou de ceux qui se destinaient à l'état ecclésiastique. Le maître d T Abailard, Guillaume de Champeaux, au xn e siècle, commence à professer hors de son cloître, trop étroit pour contenir le nombre des auditeurs. Puis, malgré la protestation du chancelier de Notre-Dame qui, jusque-là, avait eu, seul, le droit d'accorder la licence et la permission (renseigner, une école s'établit sur la montagne Sainte- Geneviève. Le quartier latin se peuple et bientôt des associations de fait se forment entre maîtres et élèves. Aux arts [trivium et quadrivium) enseignés du temps de Charlemagne, se joignent des facultés de théologie, de droit canon, de médecine. Elles ne tardent pas à être
(ij En huit siècles, 1108 monastères avaient été bâtis en France. Lors de la seconde Renaissance, 326 s 'élèvent au xi e siècle, 702 au xn fl T 387 au xiu e . Cpr. A. Dtrruy, V Instruction sous l'ancien régime.
l'âge des machines 409
reconnues et par l'État et parla papauté. La première, l'Université de Paris est, comme toutes les autres, Fondée au commencement du xm e siècle, sur la distinction des puissances temporelle et spirituelle (1). Une double juridiction préside à la corporation universitaire. D'un côté, le Pape confère, par des bulles, les privilèges aux maîtres d'enseigner, de conférer des grades, etc., aux élèves, de rie pouvoir être arrêtés pour dettes, de faire fixer, par leurs maîtres, le prix de leur logement, de participer aux grades et aux chaires, même s'ils appartiennent aux ordres mendiants (Franciscains, Dominicains), le pape crée, en même temps, pour garantir les droits concédés, le conservateur des privilèges apostoliques. De leur côté, le comte, le duc, le roi ou l'empereur promettent, par des lettres patentes, la protection de l'autorité civile, reconnaissent, par une série de mesures des xin e et xiv e siècles, de nombreux avantages aux professeurs et aux étudiants, et, pour en assurer l'exercice, nomment un conservateur des privilèges royaux ou impériaux.
Ce caractère mixte des universités, s'effaça graduellement par suite de deux causes : le concordat de 1516 et le protestantisme.
Le concordat, en abandonnant au roi le choix des évêques et la libre disposition de la plupart des bénéfices, mit dans sa main le personnel de l'enseignement et le budget des universités. Cependant, l'État ne semble pas avoir, d'abord, abusé de ces droits nouveaux. Les universités étaient, en effet, animées d'un esprit très libéral. Quoi qu'on en ait dit, elles accueillirent la Renaissance avec enthousiasme et ne se montrèrent pas absolument hostiles au protestantisme quoique, il faut le reconnaître, elles aient combattu avec énergie la candidature d'Henri IV avant sa conversion. Sans doute, au xv c siècle,
(i) Silvy, dans la Réforme sociale, i5 octobre et i er novembre 1889. Contra, du Boulay, Histoire de V Université de Paris.
h* privilège de juridiction des écoliers avait été restreint, mais c'était là une atteinte peu profonde. Il en fut autrement au xvu e siècle. Alors commence la décadence universitaire. Lies facultés de théologie sont désorganisées par la création des séminaires (1563), ordonnée par le concile de Trente, les facultés de droit canon, par la substitution graduelle des tribunaux civils aux tribunaux ecclésiastiques. Louis XIV développe l'enseignement du droit français (1679), jusqu'alors réservé par Charles IX aux universités de Poitiers et d'Orléans, l'enseignement de la médecine et des sciences naturelles, en agrandissant les locaux consacrés aux expériences sur les végétaux ou les animaux (1707), mais il continue à commettre des empiétements, à l'exemple de Richelieu et en s'appuyant, comme lui, sur l'ordonnance de Blois de 1579, confiant à l'administration le soin des intérêts temporels des universités.
Quelle différence entre les pouvoirs royaux, au commencement du xvi* siècle et à la fin du xvn e ! En 1503, Louis XII avait demandé, en faveur de deux étudiants, un délai de grâce pour leur examen. L'Université de Paris refusa et même édicta un règlement pour Marner l'abus des recommandations royales. Louis XIV, au contraire, se réserve la nomination aux chaires nouvelles, et, quant aux autres, il en choisit le titulaire sur un liste de candidats déjà classés, il est vrai, à la suite d un concours. Il obtient le droit, ainsi que les Parlements, d'accorder des dispenses, — il s'immisce dans la doctrine. Au xviii" siècle, ce n'est plus le roi, ce sont les Parlements qui fixent les idées à développer. Et, ainsi, par suite de cette ingérence administrative, renseignement est d'abord infecté de gallicanisme, et plus tard, des idées de l'Encyclopédie. Cependant, l'esprit laïque dans l'éducation àppafdit avec l'abbé de Saint-Pierre (1740). Mais il se bort â donner des conseils. Rousseau va plus loin, il demande l'instruction pour tous et en vue du métier futur.
Diderot (1770) la veut gratuite et se déclare pour le monopole de l'État (1).
Après la rafale révolutionnaire (notamment loi du 7 ventôse, an III), qui emporta nos vingt-cinq universités (2), V enseignement supérieur reparaît, mais comme fonction d'État et jttus tard comme l'œuvre d'une corporation totalement dépendante de l'État. Malgré des améliorations, notamment la liberté reconnue en 1876 au profit des. Facultés libres, il faut avouer que le régime de l'université moderne reste le régime napoléonien.
J'ai dit que la seconde cause de la transformation, du régime mixte appliqué pendant le moyen âge aux universités, c'était le protestantisme. Dans certains, au moins des pays où triomphe la Réforme, le prince confisque, en effet, les universités [aussi bien que les autres fondations catholiques.
L'action de l'Église sur l'enseignement secondaire n'est pas moins notable. Dès le moyen âge, on trouve de nombreux collèges (3) ecclésiastiques. Comme dans les universités, on y apprend exclusivement le latin et oh rattache tout à la théologie et à la scolastique. L'enfant n'est pas séparé de sa famille ou tout au moins du monde.
Ce système est transformé par deux innovations capitales. La première, de valeur très contestable, est due aux Jésuites, c'est l'internat qu'on trouve appliqué pour la première fois dans l'ancien collège de Louis-le-Grand. Plus ou moins imposé par les transformations de la vie, ce nouveau régime présente sans doute l'avantage d'affranchir les parents de tout souci, concernant l'éducation des enfants, de permettre une culture étendue et plus profonde.
(i) Gabriel Compayré, Histoire des doctrines en matière d'éducation'
(2) L'Enseignement d'après les cahiers de 4789, parAllain; Vins* truction et la Révolution, par A. Duruy.
(3) Silvy, Réforme sociale; i er septembre i885. Sur l'instruction et la manière de vivre des collégiens, d'après les Livres de raison, voir Guibert ( Réf. sociale, i5oct. 1886).
il 2 LA SCIENCE SOCIALE
Mais si l'instruction se donne plus complètement dans la solitude et le silence, la personnalité et. le tempérament s étiolent. Loin de la famille et du monde, on n'acquiert que difficilement la distinction et la délicatesse, on s'habitue trop à marcher au son de la cloche, on devient trop routinier, trop ami de la règle. Comme on a été vertueux parce qu'on craignait les réprimandes du surveillant, on cesse de 1 être dès qu'on est remis en liberté ; comme on a été habitué à travailler au commandement et en vue du concours, on cherchera, quand on sera sorti du collège, une profession ou l'initiative ne soit pas exigée, où tous les efforts soient notés, où Ton soit dirigé. L'internat contribue ainsi à tuer l'amour du travail libre et désintéressé, et en développant l'esprit d'obéissance passive, il peut bien fonder un peuple de fonctionnaires, de mandarins et de soldats, il ne fondera jamais un peuple de citoyens indépendants, de commerçants et d'inventeurs hardis, de penseurs originaux. Combien, plus favorable à l'éclosion des talents et des énergies fécondes est le régime d'éducation des pays particularistes. Elevés au grand air, se surveillant les uns les autres, jouissant delà plus grande liberté dans le choix des heures de travail et de distraction, les jeunes hommes dès leur adolescence, font l'apprentissage de la liberté. Certes, on ne peut nier la supériorité de la pédagogie des Jésuites, mais il m'est impossible de confondre, dans les mêmes éloges, la funeste institution de l'internat, même atténué par l'usage de confier la surveillance soit aux professeurs eux-mêmes soit à des abbés obligés d'entretenir des relations cordiales et familières avec les élèves.
La seconde innovation fut plus heureuse. Les Jésuites enseignaient exclusivement le latin et en latin, leurs explications se référaient toujours à l'antiquité classique. Au contraire les Oratoriens, fondés en Italie par saint Philippe deNt^ri, propagés en France parle cardinal de Bérulle, en 1610 et qui, sur l'ordre de Paul V, s'étaient voués à l'en-
seignement, introduisirent avant Port-Royal (1630) et la Faculté de droit de Paris (1679), l'usage du français dans les classes et les cours. En outre, un siècle avant l'Université, ils enseignaient régulièrement dans toutes leurs. maisons l'histoire nationale (1).
En dehors de ces deux grands corps enseignants, on comptait des religieux de tous ordres, des professeurs de toute origine. Ces collèges étaient les plus nombreux. En 1762, lors de leur expulsion, les Jésuites n'avaient que quarante collèges, en 1792, les Oratoriens dirigeaient trente et six séminaires. Or, on évalue à environ neuf cents les collèges de France où renseignement secondaire était distribué au moment de la Révolution.
L'influence de l'Église ne fut pas moins profonde sur l'enseignement populaire (2). Outre les écoles tenues par les prêtres, les moines, les religieuses, elle s'est traduite en France par la création, en 1597, de Tordre des Prêtres de la.doctrine, puis des Théatins, puis, en 1679, à Reims, des Frères de la Doctrine chrétienne. Cet établissement de J.-B. de La Salle mit le premier en pratique « ces leçons de choses », dont la théorie est adniirablement tracée dans l'Éducation des Filles, de Fénèlon.
Ce n'est pas seulement par les écoles, c'est encore par la science et par les beaux-arts que la religion chercha à agir sur les masses.
Les moines sont peintres, architectes, sculpteurs, musiciens. Pendant longtemps, ils construisent et ornent eux mêmes les monastères et les églises. Aussi, comme l'art tend à se transformer et à s'idéaliser ! Comme l'expression tend à prendre le pas sur la forme! Toujours la beauté physique est subordonnée à la beauté morale. L'art païen était calme et serein ; l'artiste chrétien est tra-
(i) Paul Lallemand, Histoire de V éducation dans l'ancien oratoire de France.
(îîJ Allain, l'Instruction primaire avant la Hévolution.
vaille par le sentiment de l'infini. Voilà pourquoi, dans une première phase plus spécialement mystique, ce sont moins des faits, des corps que des idées, l'amour du ciel, la haine du péché, l'espoir en Dieu, ou des rêves pieux, comme la figure du Christ, que nous représentent les artistes. Plus tard, ils imitent réellement la nature, mais en conservant toujours le dédain du nu et le mépris de la chair, enfin, avec Michel-Ange et Le Dante, ils uniront la peinture de l'idéal à celle du réel, ils décriront les formes humaines, mais pour les ennoblir.
La préoccupation de l'existence future continue de dominer l'esprit de ces admirables créateurs, même quand l'art est sorti des cloîtres et est exercé par des laïques. C'est toujours le grand mystère, la Passion du Christ qui revient dans leurs poésies ou leurs monuments (1). L'architectecture et ses arts auxiliaires, dont nous aurons du reste à reparler plus loin, la traduisent avec une intensité particulière. Déjà en Orient, la croix grecque, formée par le rapprochement de quatre gamma et qu'on trouve déjà au m e siècle, représente la Trinité, et la coupole, le triomphe de Jésus s'élançant de sa croix vers le ciel. En Occident, par la croix latine, l'église romane est transformée en une image permanente du Calvaire. Aussi, quels efforts pour là rendre digne du mystère qu'elle rappelle ! Les vitraux, les rosaces, les sculptures, symbole de la nature prosternée devant le Rédempteur, tout est réuni pour exalter l'âme, l'éblouir et la forcer à adorer. Avec le style ogival, l'édifice s'élève encore et se spiritualise comme pour porter à Dieu le cri de reconnaissance de l'humanité priant sur le tombeau du Crucifié.
Les croyances chrétiennes inspirent encore l'art mu- Kïcal. Ces belles compositions adoptées pour l'office divin, peut-être aussi le système de notes modernes (clefs, li-
( i } Michelet, Histoire de France, éd. in-8, tome III, pages 2o3 et suiv.
l'âge des machines 415
gnes, noms de notes), substitué à l'usage des lettres, le perfectionnement de l'orgue, sont dus à des moines (1).
Le théâtre naît aussi dans le sein de l'Église. Les offices du culte, la lecture de la Passion confiée à des prêtres, puis à des laïques, contiennent en germe les mystères ou actions dramatiques tirées de l'Ecriture sainte. Les miracles ou représentations de la vie merveilleuse de quelques saiftts furent le développement des chants dialogues destinés à célébrer leurs louanges. Des associations de laïques s'emparèrent bientôt de ces pièces ecclésiastiques et les jouèrent hors de l'Église. C'est, par exemple, la confrérie de la Passion, autorisée en 1402. Ces mystères, ces miracles, ces jeux finirent par fatiguer la foule, ils se transformèrent, avec la Basoche, en pièces allégoriques ou moralités, et plus tard en farces dont l'Avocat Patelin est le chef-d'œuvre.
De même une partie importante des chansons de Gestes du moyen âge est d'inspiration religieuse très marquée. Les épopées relatives à la France, à Charlemagne (comme par exemple, la Chanson de Roland), célèbrent les luttes des chrétiens contre les mahométans. Parmi les œuvres épiques consacrées à la chevalerie et aux Bretons, plusieurs poèmes importants (ainsi Perceval) sur la recherche de Saint Gràal ont pour but d'exalter la chevalerie religieuse.
L'Église exerce enfin une action sur le développement des sciences, dont le moine alchimiste Roger Bacon, l'inventeur partiel de la poudre à canon, résume les principes dans un grand ouvrage encyclopédique. Quant à la science historique notamment, ses premiers représentants sont des évêques, comme saint Grégoire de Tours, ou des moines comme Eginhard, le moine de Saint-Gall, les annalistes ecclésiastiques, les auteurs des grandes chroniques do France jusqu'à Louis XI, publiées par l'abbaye de Saint-
(i) Montalembert, Moines d'Occident, tome VI, p. 264 et suiv.
Denis. Bientôt, sans doute, l'histoire se sécularise. Mais dès le xvii* siècle, ce sont des ecclésiastiques qui ramènent l'attention vers les sources de notre histoire et qui commencent à dissiper les préjugés sur le moyen âge accumulés depuis la Renaissance. D'abord, le Père Daniel, auteur d'une Histoire de France, le jésuite Bolland, qui dirige la publication des Acta sanctorum, Thomassin, le nain do Tillemont, les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, créés en 1627 à l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés ; ensuite au xviu e siècle, le PèreMabillon, le fondateur de la science diplomatique, le Père Montfaucon, le créateur de l'épigraphie grecque comptent, ce me semble, au premier rang parmi les érudits(i). En même temps, Bossuet tente, dans son célèbre discours, une Histoire universelle de V humanité civilisée. .
L'Église se servit aussi de la science pour diriger et élever les âmes. Le plus remarquable effort en ce sens consiste dans l'essai de synthèse morale et sociale tenté par « l'Aristote du christianisme » (Micholet), par saint Thomas d'Aquin au xm e siècle. En cherchant à fondre l'empirisme et l'idéalisme, en fondant toutes les découvertes récentes dans la philosophie chrétienne, et en appliquant la dialectique à la théologie, la scolastique résumée dans la Somme a contribué à hâter puissamment les progrès de l'esprit humain et la conciliation définitive de la raison et de la foi.
VA lorsque la science et les beaux-arts se sécularisent surtout depuis la Renaissance, lorsque l'imitation de l'antiquité vient arrêter le bel élan chrétien et national, Tinlluenre religieuse ne persiste-t-elle pas encore et n'imprègne- 1- elle pas les Pascal et les Descartes, l'auteur d'Athalie et celui de Polyeucte. La Renaissance elle-même n'est-elle pas un compromis entre l'inspiration chrétienne et le retour au culte de la nature, aux traditions de l'art païen?
(i J Monod, Revue historique, 1876, i re livraison, pages 18 et suiv.
LAGE DES MACHfNES U7
En résumé, le christianisme apporte une morale nouvelle sanctionnée parles peines de l'autre monde. Pour la propager, il établit une Église qui, après de longues luttes finit par vivre d'accord avec les gouvernements. Elle agit directement sur les particuliers en combattant la guerre privée, le duel, en épurant le mariage, en recommandant la bonne foi dans les contrats. Pour rétablir ou conserver l'harmonie entre riches et pauvres, elle réhabilite le travail et prêche la résignation à ceux-ci > l'assistance à ceux-là. En même temps que de la chante, l'Eglise est la grande dispensatrice de l'éducation, éducation par l'école, par les beaux-arts et les sciences.