L4 SCIENCE SOCIALE
autres que la famille rendent aussi des services. Elles permettent de mesurer l'importance de la famille comparée aux autres institutions, et de reconnaître le type moyen qui domine dans un pays donné.
Car il ne suffit pas pour pour faire œuvre utile de s'attacher à l'analyse d'une famille quelconque. Encore faut-il qu'elle représente bien la condition ordinaire de la région étudiée. Sans ces précautions, si l'observateur s'attaque au hasard, il ne peut songer à fonder sur ces études particulières une généralisation sûre.
La difficulté ne peut du reste naître chez les sociétés simples, là en effet toutes les familles remplissent des fonctions et revêtent une forme identiques. Toutes reflètent exactement l'état social. Mais dans les sociétés compliquées, . la question se pose, comment la résoudre? A quels signes reconnaître la famille de condition moyenne (1) ? A ce qu'elle appartient à la partie la plus nombreuse de la population, en un mot aux classes laborieuses qui, à la différence des autres, doivent nécessairement pour vivre prendre part à l'activité générale, se trouvent dans les conditions les plus simples et empruntent au pays plus complètement que le riche leurs moyens d'existence. La matière de l'observation sociale est donc déterminée, c'est la famille ouvrière, soit la famille ouvrière normale, c'est-à-dire prospère, soit la famille ouvrière anormale, c'est-à-dire ébranlée ou désorganisée. Ces dernières catégories d'études ne sont pourtant admissibles qu'à titre de contre-épreuve puisqu'elles portent sur des anomalies, des cas pathologiques.
Mais dans la foule des petits propriétaires et des salariés d'un pays donné, il est bien des situations différentes.
Comment dégager le type de famille (prospère ou désorganisée) qui se présente le plus ordinairement? Par
(i) Voir, sur le choix de la famille, Réforme sociale , i M novembre l
LA METHODE 4i
des études répétées et comparées sur un même milieu donné. Grâce à elles, l'observateur, aidé du reste par les conseils des autorités sociales qui lui indiquent à peu près à coup sûr les cas intéressants et au contrôle desquelles il doit soumettre ses remarques et ses notes, éclairé en outre par enquêtes et statistiques administratives ou individuelles, guidé enfin par ces études sociales synthétiques dont je parlais, arrivera assez vite à distinguer quel est dans un pays le type moyen, le type qui reflète le plus fidèlement son milieu (1).
Cependant, pour atteindre ce résultat, il est de toute nécessité que les études de la famille soient faites d'après un plan qui les rende comparables entre elles. Ce plan uniforme, c'est la monographie (2).
§ 8. — Fondement et description de la monographie de famille.
La monographie ne facilite pas seulement la comparaison des tableaux de la vie réelle, elle a d'autres avant ui elle dirige celui qui fait l'enquête, le force à décrire complètement les phénomènes relatifs à la famille et à s'assurer de la complète exactitude des faits rapportés en s'in formant des conséquences qu'ils ont sjur le budget et en les notant.
Ce n'est pas sans tâtonnements que Le Play parvint à inventer cet instrument d'observation. Dans ses premiers voyages qui avaient pour but de compléter
(i) Ces remarques répondent aux objections adressées à la monographie par Durkheim (la Méthode sociologique, p. 97).
(2) Il est curieux de constater qu'une feuille quotidienne <« Paris lundi, Paris mardi, etc. », aujourd'hui disparue, où débutèrent les Concourt, et qui comptait parmi ses collaborateurs Dumas fils, G avaria, publiait déjà, vers i85o, de courtes monographies.
Tétude des procédés techniques de la métallurgie, il remarqua que l'ouvrier était l'outil essentiel de l'art des mines et de la métallurgie. Cette constatation l'amena à rechercher quelles étaient les conditions matérielles de l'existence et le salaire du travailleur. La connaissance du taux "des salaires est en effet indispensable à l'étude de la production. Mais pour connaître le salaire réel il fallait connaître et les recettes de l'ouvrier et les dépenses qu'elles servent à couvrir. La balance entre elles, tel fat l'embryon de la méthode monographique.
Cette étude du salaire ne suffisait pas encore. Car même en supposant établi l'équilibre entre recettes et dépenses, rien ne prouve que l'ouvrier soit heureux. Que doit-il au patron, aux gouvernants, au clergé qui l'entourent? Voilà qui était important à savoir, et voilà pourquoi Le Play ajouta au budget des recettes et des dépenses, des observations préliminaires ou finales. Ainsi de la monographie des procédés métallurgiques et de la production minière il s'éleva peu à peu à la monographie de l'ouvrier fondeur et de l'ouvrier mineur, puis plus tard, vers 1848, à la monographie de la famille ouvrière, à quelque travail qu'elle soit attachée.
En quoi consiste plus précisément la monographie ? Au point de vue de la forme, c'est une étude enfermée dans un cadre invariable. Au point de vue du fond, c'est une combinaison de la méthode historique, de la méthode d'observation et de la statistique.
La monographie de famille comprend uniformément trois parties :
En tête de la première partie figure le titre de la monographie qui exprime les caractères distinctifs de l'ouvrier décrit.
Ensuite prennent place les observations préliminaires. — Elles se composent toujours de 13 paragraphes réparlis sous 4 titres et servent à définir la condition des divers membres de la famille. Voici l'objet de ces divisions :
1° Définition du lieu, de V organisation industrielle et de la famille :
S 1. État du sol, de l'industrie et de la population ;
§ 2. État civil de la famille ;
§ 3. Religion et habitudes morales ;
S 4. Hygiène et service de santé ;
§ 5. Rang de la famille.
2° Moyens d'existence de la famille :
5 6. Propriétés (mobilier et vêtements non compris) ; •
5 7. Subventions ;
5 8. Travaux et industries.
3° Mode d'existence de la famille :
S 9. Aliments et repas ; § 10. Habitation, mobilier et vêtements ; S 11. Récréations.
4° Histoire de la famille :
§ 12. Phases principales de l'existence ;
§ 13. Mœurs et institutions assurant le bien-être physique et moral de l'a famille.
Puis vient la seconde partie consacrée aux budgets et comptes annexés. — Le budget des recettes est disposé en un tableau en regard de celui du budget des dépenses ; le total général du premier balance celui du second, quand la Tamille ne fait ni épargne ni dettes ; s'il y a un excédent de recette, celui-ci donne lieu à une épargne qui, ajoutée au total des dépenses, établit la balance des deux budgets.