La Science Sociale - Suivant La M鴨ode D'observation
Le congrès international des mineurs, tenu à Paris du 3 au 7 juin dernier, est la sixième réunion de ce genre. C'est en 1890 que le conerrès se réunit pour la première fois; il siégea dans une ville de Belgique, à Joliment. L'année suivante, la réunion se tint à Paris; — en 1892, à Londres; — en 1893, à Bruxelles, — et l'année dernière, à Berlin (1).
Ces congrès ont, pourla Science sociale, une réelle importance. En premier lieu, les délégués représentent un nombre de travailleurs très considéral)le : près de 1.100.000, eu 189i; — 968.000, chiffre officiel, cette année. Cette grosse différence est due à ce que les 100.000 mineurs autrichiens, représentés l'année dernière à Berlin, n'ont pu, faute de fonds, envoyer de délégués à Paris. (Juant aux 968.000 mineurs représentés, ils se répartissent ainsi ([uil suit : .■>90.000 anglais (2);
(1 ; J'ai rendu comple du congrès de Berlin dans le Mouvement social de juin
(2) Dont 96.000 mineurs appartenant à YUnion nationale iforraée par les mineurs du Durhani et du Northuraberland . et 20.000 mineurs du Pays Je Galles. Ces deux districts sont les seuls qui restent en dehors de la Mincrs Fédération of Great Britain,
fi LA SCIENCE SOCIAIE.
106.000 allemands; 132.000 français et 80.000 lielges (1). Un second fait , qui donne à ces congres une grande importance, est qu'ils sont internationaux. Le congrès annuel des Trade-Unions anglaises, qu'on appelle souvent a Parlement du Travail », mérite ce titre par le grand nombre d'ouvriers représentés et l'importance des questions qu'on y discute; mais seuls les ouvriers du Royaume-Uni y envoient des délégués.' Au contraire, des ouvriers de divers pays européens sont représentés aux congrès internationaux des mineurs; dans quelques années, on y verra peut-être siéger des délégués des États-Unis, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, du Japon. Ce sera là un grand pas en avant; mais comme déjà on n'y discute que des questions d'ordre international, on voit sur un même sujet apparaître clairement les tendances et les opinions diflérentes engendrées par des formations sociales différentes, et les observateurs, ceux-là surtout qui sont armés de la méthode de la Science
H laquelle ont adhéré tous les autres districts miniers d'Angleterre et d'Ecosse. La Fcdcralioii [irélend représenter 47'ii.00:i mineurs.
(1; Tous ces cliilTrés auraient besoin d'être exaniini'sde |)n'S. Au congres de Berlin, la délégation brilaiini([ue reiiréscntait 6i.î.000 mineurs, soit 55.000 de [dus que cette année. Cette diminution porte sur les chiffres du Pays de Galles (20.000 mineurs en 1895, contre 50.000 en 1894) et du Durham et du Northurnberland '90.000 contre 120.000, où les mineurs n'ont pas, celte année, t'ait entrer en ligne décompte leurs camarades non syndiqués, alors que les chilTres de la Fédération n'ont pas été retouchés.
De leur coté, les délégués français ne représentaient à Beilin que 100.000 mineurs; cette année, ils se sont présentés au nom de 132.000 travailleurs des rnines. Nous croyons intéressant de donner, d'après le rapport présenté ()ar M. Dasly, le détail de ces 132.000 mineurs : Ouvriers du l'ond : 93.700; — ouvriers de la surface : 39.000. Les ouvriers du fond comprennent : 83.800 houimes; 5. 500 jeunes gens (de 16 à 18 ans:; 4.400 enfants (de 13 à 16 ans). Les ouvriers de la surface se divisent en : 27.000 liommes, 2.800 jeunes gens (de 10 à 18 ans'; 4.100 enfants (de 13 à 16 ans); 4.200 femmes.
M. 'WiHiam Small, secrétaire de la Fédération des mineurs du Lanarksliire Ecosse), adhérente a la Minera' J'cderation ofGreat Ilritatn, estime, d'après des documents offlciels. le chiffre total des mineurs de la Grande-Bretagne à 540.662, en 1893. M. Srnail ne compte cerlainetneni pas les ouvriers de la surface. En celte même année 1893, la Belgique avait 116.801 mineurs; l'Allemagne, 290.632; l'Espagne, 12.100; lAutriche, 52.459; les Etats-Unis, 363.309. Les chiffres respectifs de la France et de l'Italie, en 1892, étaient 130.116 et 2.295. Les chiffres faisaient défaut jiour la Hongrie, la Suède la Russie et le Japon, .aucune indication n'était fournie en ce qui concerne 1 Australie la Nouvelle-Zélande, l'Amérique du Sud, etc. (Nous devons la communication de ce document à l'obligeance de M. Smellie, président de la Fédération des mineurs écossais.)
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sociale, peuvent y apercevoir des conclusions intéressantes.
De plus, le coni;rès de 1895 avait une importance particulière, qui tenait à ce que, sur les cinq principales questions inscrites ;ï son propramme. deux, — la journée de huit heures et la responsabilité des patrons en cas d'accidents, — sont tout à fjiit à l'ordre du jour. Plusieurs propositions de loi relatives à la journée de huit heures ont été faites récemment aux parlements de France et du Royaume-l'ni (1); et, au moment où j'écris, le Sénat français discute le texte d'une loi, adoptée par la Chambre depuis le 10 juin 189.'}, sur la responsabilité dans les accidents du travail et sur l'assurance obligatoire.
Enfin , une dernière circonstance contribuait à rendre cette réunion intéressante. Les socialistes ont mené grand bruit autour delà résolution de M. Keir-Hardie demandant << la nationalisation de tous les moyens de production, de distribution et d'échange » adoptée par le dernier congrès des Trade-Unions à Norwich (2); à les entendre, les ouvriers anglais étaient passés au collectivisme marxiste. Dans une conversation que j avais eue avec lui h Londres, en octobre dernier, M. Tom Mann, secrétaire général de Ylnflfpendanl Labour Parti/ (Parti indépendant du Travail) dont M. Keir-Hardie est président, avait ramené l'importance de ce vote à des proportions plus modestes, et cette année, M. Albert Stanley, secrétaire de la Fédération des mineurs des Midlands, a bien voulu m'expliquer comment ce vote de Xorvvich a été enlevé (3); mais le congrès qui vient d'avoir lieu à Paris a bien mis en évidence que, pratiquement, le socialisme n'a guère avancé parmi les mineurs anglais, à supposer même qu il ait gagné du terrain.
(I) Qu'il me suffise de rappeler les votes de la Charnhre des Communes du 3 mai 1893, et du 25 avril 1894, tous les deux favorables à la journée de huit heures pour les raioeurs (mais seulement pour les ouvriers du fond), — et le projet de loi déposé à la Chambre framaise le 21 mai ISM par M. Jules Guesde, projet instituant la journée maximum de huit heures pour tous les ouvriers de toutes les industries.
(?) Sur le congrès de Norwich, voir ma Lettre cV Ecosse dans le Mouvement social d'octobre 1894.
(3) ■ Au congrès des Trade-Unions, me dit XI. Stanley, le vole se règle en principe sur le nombre d'unionistes représentés : autant de fois 1.000 unionistes, autant de fois 1 vole. Cependant les associations comprenant moins de l.ooo membres ont également
s LA SCIENCE SOaALE.
La première séance du congrès était annoncée pour le lundi 3 juin, à onze heures du matin. Jarrivai au lieu de rendez-vous, une salle du café du Globe, 8, boulevard de Strasbourg-, alors que M. T. Burt, président du Comité International permanent, venait de déclarer la séance ouverte. Ce qui me frappa tout d'abord, ce fut l'absence totale de ces drapeaux rouges, inscriptions révolutionnaires et portraits dagitateurs socialistes qui décoraient la salle du coayrès à Berlin. >>"'étaicnt les tables et les chaises destinées aux délégués et à la presse, et, sur Testrade, la grande table et les chaises des membres du bureau et des trois traducteurs, la salle du café du Globe ne différait en rien de son aspect ordinaire. Dans la galerie réservée au public, personne, excepté les femmes ou filles de trois ou quatre délégués anglais ; aux bancs de la presse, sept ou huit reporters; quelques délégués sont absents, en train d'achever dans une salle voisine leur partie de billard, mais le plus grand nombre sont là, assis à leurs bancs.
Aux premiers rangs sont groupés les délégués de la Grande- Bretagne. Quelques-uns, John Wilson, Burt, Woods, .lohn .lohnson, Stanley, attirent de suite l'attention par leur air de calme dignité et d'intelligence supérieure, mais tous sont confortablement vêtus: je remarque même que la plupart d'entre eux ont une rose à la l)outonnière. Cette élite des ouvriers, ces représentants de prolétaires, ont du reste l'air bourgeois bien plus qu'ouvrier, et c'est à eux sans contredit t(ue faisait allusion le reporter d'un journal socialiste qui s'écriait : « Mais on dirait une réunion d'économistes! »
Je neveux pas dire que, parmi les délégués continentaux, il n'y
ilroil chacune à un vote. Chaque délégué ne pouvant émettre qu'un seul vote, si par eiein[ile la Miners' Fédération veut exercer le plein pouvoir de vole que lui donnent ses '200.000 membres, il faut qu'elle envoie 20(i délégués. Or, aux congrès des Tradel'nions elle en envoie beaucoup moins, peut-être une trentaine, de sorte qu'elle ne peut émettre que 30 votes, tandis que de petites unions comptant .ioo à .ioo membres seulement émettent chacune un vote. C'est ce qui s'est passé au congrès de Norwich. où la Miners' Fédération, ne prenant aucun intérêt spécial aux questions portées au programme, n'avait envo\é qu'un petit nombre de délégués, »
« En ce qui concerne les idées de Keir-Hardie et de ses partisans, ajoute M. Stanley, les représentants des mineurs, .sauf un petit nombre d'hommes e.xtrèmes, en sont les adversaires résolus » {nre practirally dcarl against lliein].
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avait pas (le gens iiitelli,£rents; bien au contiaire. Mais les Anglais tranchaient sur le reste par leur calme, leur politesse, leur simplicité de parole. Aucun d'eux ne s'est laissé emporter, comme certains délégués continentaux, à des violences de langage, et ils ont laissé aux seuls Belges la spécialité des discours ampoulés et des mots prétentieux.
Du reste, on ne pouvait s'empêcher de porter une attention spéciale aux délégués de la Grande-Bretagne, car ils formaient le plus gros bataillon du congrès. Sur 55 délégués environ, il ny avait que 5 .VUemands, envoyés par les mineurs de Silésie, de Saxe, de Westphalie et du bassin de la Ruhr. Parmi eu.x, on remarquait .M. .Moller député de la circonscription de Waldenbourg, en Silésie, le seul mineur membre du Reichstag, et le fameux agitateur et conférencier socialiste Bunte, délégué de Westphalie. 1 un des trois ouvriers envoyés à l'empereur allemand lors de la grève de 1889. La Belgique — c'est-à-dire les bassins de .Mons, du Borinage, et de Charleroi — était représentée j)ar 8 délégués, dont 5, MM. Cavrot, Jean Callewaert, Maroille, Bieiiez, et .\lfred Defuisseaux, siègent à la Chambre des représentants sur les bancs socialistes. M. befuisseaux, dont la redingote noire, la cravate blanche, et l'air ultra-bourgeois, — j'allais écrire philistin. — tranchaient nettement sur la mise plus modeste de ses collègues, est un ancien ingénieur des mines, condamné, — par défaut, — à trente ans de prison pour cause d'agitation socialiste, et qui a été élu député l'année dernière après l'introduction du sutl'rage universel en Belgique. Parmi les Français, citons seulement .M.M. Basly et Lamendin, députés, et M. Calvignac, e.x-maire de Carmaux. Tous les autres députés, soit 35 à iO, représentent les trois associations de mineurs de la Grande-Bretagne. Citons pour la Miners' Fédération .M.M. Ashton, Stanley, Smellie, Cowey, Pickard, Woods, ces deux derniers députés à la Chambre des Communes. M. Abraham, député, repi'ésente les mineurs du Pays de Galles. Enfin la ydiicrs' naiioiifil Union fDurham et Xorthumberlandi a délé,i.^ué entre autres MM. Ralph Voung, John Johnson, Boyle, Wilson, député. Th. Burt, député et sous-secrétaire d'État au BoardofTrade.
.Mais ce n'est pas seulement par leur nombre que les délégués
anglais l'emportaient sur leurs collègues du continent, c'est encore parce qu'ils représentaient un nombre de mineure bien plus considérable. En effet, les 35 Anglais représentaient 590.000 mineurs, alors que les 18 délégués des trois pays continentaux n'en représentaient à eux tous que 378.000. Or, comme les votes ont lieu, non à la majorité des nationalités, — comme dans la plupart des congrès socialistes internationaux, — mais à la majorité des voix représentées, les Anglais sont toujours sûrs de faire triompher leurs idées s'ils restent unis. Alors même que les mineurs du Pays de Galles, et du Durham et du Northumborland s'absliendraient, la Miners' Fédération of Great Britain avec ses V7V.000 voix l'emporterait encore de beaucoup sur les continentaux réunis.
De plus, si l'on ne peut se fier aux chiffres précédents (voir p. (i. note Ij, il est un fait incontestable : c'est que seuls les mineurs anglais sont organisés d'une manière solide. Seules leurs unions ont à la fois un grand nombre d'associés, — généralement même elles comprennent la majorité des mineurs du district, — bien disciplinés, et une caisse bien remplie, et par suite possèdent une force matérielle et une influence sociale réelles. Au lieu de se présenter, comme la plupart des délégués continentaux, au nom de travailleurs dont les trois quarts ne leur ont point donné mandat de les représenter, les délégués britanniques ont derrière eux au minimum un corps solide de 300.000 tradeunionistes qui les ont librement choisis, qui les paient, et qui ne leur donnent pouvoir et mandat de voter que sur certains points et pas sur d'autres.
Si les délégués anglais l'emportaient par leur nombre, par celui des voix dont ils disposaient, et aussi par le nombre des trade-L'nionistes qu'ils représentaient réellement, ils l'emportaient encore bien davantage par la valeur personnelle , comme je l'ai déjà laissé entrevoir. Des hommes tels que MM. Burt, Stanley, Woods, Ashton. Pickard, ont incontestablement plus de valeur qu'aucun des délégués continentaux, et tout ingénieur des mines que soit M. le député Defuisseau.x , aucun homme impartial ne le mettra en parallèle avec un ancien ouvrier mineur