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IV. PARTAGER OU CONSERVER

La solution de la question d'Orient peut s'établir sur un de ces deux termes : Pai'tager ou Conserver.

Partager, c'est chose facile à dire, non à faire, car si déjà il n'est pas aisé de s'entendre quand une loi supérieure détermine les droits des héritiers, c'est bien pis quand le droit et la loi sont absents, quand chacun prétend se servir selon son appétit, et se croit lésé de tout ce que prend le voisin. Toute question de justice mise à part, il est bien certain qu'une répartition

IN XOLVEL ÉPISODE DE IX QUESTION d'ORIENT. 457

des territoires orientaux ne pouri'ait se faire sans contestations et sans guerre. D'ailleurs, si, par l'impossible, on parvenait à s'entendre pour opérer en paix cette curée, ce ne serait qu'un répit, car bientôt les copartageants, désormais mis en contact direct, et voyant surgir de nouvelles et plus vives rivalités, ne tarderaient pas à entrer en lutte les uns contre les autres afin de se disputer la domination de cette mer intérieure, qui reste le centre de la vie politique de l'Occident.

Il ne serait pas plus sage d'opérer le morcellement au seul profit des groupes chrétiens de l'Empire turc, comme cela a été commencé en 1827 et continué en 185G et 1878. car en agissant ainsi on n'éteint nullement les convoitises des grands États on sait comment la Russie et l'Autriche se disputent l'influence à Bucarest, Sofia, Belgrade et Cettinié); de plus on allume celles des petits États que l'on forme. La guerre serbo-bulgare, les manœuvres des Grecs et des Bulgares en Macédoine, suffisent pour le prouver surabondamment. Cette accumulation de petits pays mal organisés, turbulents, est un véritable danger pour l'Europe.

Conserver n'est pas chose facile non plus, cela pour les raisons d'ordre intérieur que nous avons indiquées en parlant de la Turquie, et parce que les convoitises de ses voisins sont toujours éveillées et sans cesse menaçantes. Il résulte de ce double fait deux difficultés correspondantes : pour conserver la Turquie, il faut d'abord maintenir chez elle l'ordre et la paix, de manière à éviter les interventions intéressées; ensuite il est nécessaire de tenir en respect les ambitieux. .Maintenir l'ordre en Turquie, c'est chose malaisée, à cause de la diversité des races, de la faiblesse du gouvernement et des intrigues extérieures ; contenir les puissances avides, cela n'est pas non plus une petite affaire. Dans les deux cas, il faut, pour réussir, disposer d'une grande autorité appuyée sur une force redoutable, afin d'en imposer d'une part aux Turcs et à leurs sujets pour leur faire accepter une organisation convenable, et d'autre part à leurs voisins pour les obliger à respecter les traités et le territoire ottoman. Or l'Angleterre, avec toute sa force, ne pourra réussir à elle seule à atteindre ce double but. Il lui faut pour cela l'appui

d'une grande puissance continentale, elle le sait et cherche constamment cet appui. Si nous pouvions le lui otî'rir, franchement et de façon durable, c'est avec nous qu'elle pourrait régler le plus sûrement, dans un sens pacifique, cette irritante et dangereuse Question. Et si la France et l'Angleterre étaient loyalement, sél'ieuseraent d'accord, sans autre amJiition que celle d'assurer la paix du monde pour le profit commun des nations, les autres Etats marcheraient certainement à leur suite, ne pouvant résister à la pression colossale de cette union habile et féconde.

Malheureusement, les circonstances sont peu favorables à la réalisation d'un tel accord, et il est à craindre que la France, subissant la fatalité des circonstances, ne renouvelle, à un peu plus d'uu demi-siècle de distance. Terreur commise en 18'i.0. A cette époque, l'Angleterre a profité maladroitement d'une faute de notre politique, pour essayer de régler sans nous la question d'Orient; elle n'a réussi qu'à retarder de quelques années l'intervention russe. Après 18.56, la France, un moment d'accord avec sa voisine, n'a pas tardé à l'abandonner : la plupart des résultais si chèrement obtenus ont été promptement sacrifiés. En 1878, la France était trop effacée pour assumer un rôle très actif, l'Angleterre a dû consentir à un premier démembrement de sa protégée. Aujourd'hui, pour éviter de nouveaux désastres, il faudrait prendre des mesures décisives, imposer à la Turquie une tutelle préservatrice, à ses voisins une politique de paix. Si la France avait les mains libres, et comprenait bien ses pi-opres intérêts, la chose serait relativement aisée. Mais nous sommes précisément les alliés de l'ennemi le plus redoutable de l'Empire ottoman. Notre posilion est contradictoire, nous ne pouvons pas grand'chose, et nous devrons nous estimer heureux si les incidents de ces dernières semaines s'apaisent et si nous pouvons faire durer le compromis provisoire de Berlin.

Noël Dasproni.

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