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III. LA FRANCK KT LANGLKTKRRK DANS LA OLESTIOX d'oRIENT

La position de la France dans la Question d'Orient est assez ambiguë. Par son organisation sociale affaiblie, et sa centralisation bureaucratique excessive, la France est poussée aux entreprises extérieures, le plus souvent sans raison sérieuse. Un de ses fonctionnaii'es coloniaux, un de ses officiers, l'engagent par excès de zèle ou ambition personnelle, l'administration suit pour ne pas désavouer les siens, on déguise le côté aventureux de l'affaire sous quelques grands mots, et nous voilà partis pour une expédition qui nous coûte cher en argent, plus cher encore en hommes. En d'autres termes, n'ayant guère changé de système depuis Louis XIV, nous restons une nation conquérante. Seulement, comme les temps sont devenus difficiles , nous reportons vers des colonies stériles l'ardeur que nous tournions autrefois contre nos voisins. Toutefois, notre politique envahissante n'a pas perdu toute raison d'être en Europe; au contraire.

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elle a pris même un aspect plus noble, plus justifiable qu'autrefois, puisqu'elle a pour but d'abord de tenir lAllemag-ne en respect, ensuite de recouvrer l'Alsace-Lorraine. Qu'on la qualitie comme on voudra, cette politique n'en a pas moins pour but la conquête, ou la reconquête, choses qui, pratiquement, se ressemblent fort. De là notre alliance avec la Russie, pays conquérant par excellence.

Cette alliance, faite dans un but particulier, nous met dans une situation sing-ulière en ce qui touche la question d'Orient. En effet, la Russie est portée à menacer lintéirrité de la Turquie, nous avons dit pourquoi. Or la France a tout intérêt à maintenir au contraire cette intégrité, pour les raisons suivantes, que nous résumons :

1° La Turquie, étant faible et sans ambition, ne peut nous faire courir aucun dang-er dans la Méditerranée. Qu'un État fort et belliqueux comme la Russie prenne sa place à Conslantinople et en Asie Mineure, et nous sommes obligés de concentrer de ce côté des forces considérables pour le tenir en respect. C'est aussi pour cela que nous devons veiller à ne pas laisser l'Autriche et l'Italie se renforcer trop aux dépens de la Porte.

2° La Turquie, dans l'état actuel de ses forces, ne peut songer à fermer le canal de Suez, cette voie devenue indispensable entre deux moitiés du monde. La Russie serait beaucoup mieux outillée pour y réussir, si la mer Noire devenait un lac russe et 1 Asie Mineure une province de « l'empire des Tsars ».

3° La Porte, se laissant aller au courant des choses, n'a pas 1 idée de forcer les aptitudes industrielles de ses populations en les couvrant de droits protecteurs. Elle reste libre-échangiste, au grand profit des pays manufacturiers comme la France. Avec la Russie, les choses iraient autrement, il n'en faut pas douter, et à ce point de vue encore nous perdrions au change.

De tout cela résulte ce fait grave, que la catastrophe de 1870, après nous avoir causé un tort immédiat immense, pèse encore lourdement sur nous par ses conséquences lointaines, en nous amenant à nous complaire dans une alliance plutôt contraire à nos intérêts bien entendus. Liés à une puissance ambitieuse, c'est

surtout contre elle que nous avons à défendre notre situation on Orient. L'canomalie est évidente et le risque grave. Il faudrait à nos gouvernants beaucoup de clairvoyance, de caractère et de souplesse pour maintenir en écpiilibre ces forces contraires. Aussi rien n'est-il plus mauvais pour un pays dont les affaires sont si délicates, que de vivre comme nous le faisons, sous un régime aussi compliqué et aussi mobile que celui qui résulte du système parlementaire. Ce régime peut convenir à une nation fortement constituée, calme, et mise à même, pav une longue pratique du selfqovermnent, de contrôler et de régler son opinion et ses votes. Mais un pays désagrégé comme le nôtre, infesté de politiciens sans surface et tenu en bride par des fonctionnaires nombreux et influents, n'en tii'e que versatilité, désordre et impuissance. Aussi notre situation intérieure et extérieure est-elle fort incertaine et dangereuse. Il serait puéril de nous le dissimuler.

Les choses seraient dans un état pire encore si le jeu des influences de caste et les ambitions politiques n'était contenu par deux freins dont la puissance est grande. Le premier réside dans l'ampleur même des prétentions en jeu, et dans la gravité des conséquences certaines d'un conflit. Les gouvernements savent que si la lutte commençait sur un point quelconque de lEurope, tout le continent entrerait en guerre aussitôt. De là résulterait le choc le plus effroyable que l'histoire ait jamais enregistré. Chacun courrait dans une telle mêlée les risques les plus gi^ands, et en tous cas, les vainqueurs eux-mêmes paieraient cher leure succès. Devant une telle responsabilité, les plus aventureux hésitent, et personne n'ose prendre l'initiative de lancer les unes sur les autres toutes les nations du vieux Monde.

En second lieu, l'une de ces nations joue réellement un rôle modérateur par son attitude traditionnelle, c'est l'Angleterre. Nous savons cjue plus d'un lecteur sera tentés de protester in petto contre cette allégation, car il est d'usage chez nous d'accuser les Anglais de tous les méfaits internationaux et de leur imputer toutes les ambitions. Cela tient à deux causes : d'abord, nous avons presque toujours rencontré l'Angleterre en travers de notre route dans nos entreprises conquérantes, ce qui naturellement

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ne pouvait nous plaire; nous en avons donc conclu : 1" que les Anglais sont nos ennemis-nés, 2" <|Uf s'ils prétendent empêcher les autres de prendre^ cest qu ils veulent tout garder pour eux, et sont, par suite, les ambitieux par excellence. Et leur extension ininterrompue depuis trois siècles semble donner raison à cette manière de penser.

Certes les Anglais ont prodigieusement étendu leur domaine, et ils Taccroissent de jour en jour, mais comment? Par la conquête armée? Cela est rare, exceptionnel, et en quelque sorte la conséquence d'un autre procédé. Ils colonisent individuellement, par associations privées ; puis, quand leurs intérêts ont grandi au point de devenir prépondérants, ils s'imposent, au besoin par la force. On peut trouver cela gênant, désagréable, choquant pour l'amour-propre national, mais il est difficile de songera empêcher les sujets de Sa Très Gracieuse Majesté de s'établir au dehors, et de prendre par leur énergie et leur aptitude une place prépondérante dans le monde. Qu'on fasse comme eux, soit, mais il est inutile et même ridicule de gémir ou de pester en face de l'œuvre du voisin, parce qu'on se sent incapable de régaler.

D'autre part, et quoi qu'en disent les anglophobes par sentiment, il est très certain que l'intérêt général de la nation britannique est lié étroitement à la paix universelle. Quand on produit par milliards, on désire naturellement écouler ses produits partout, et la guerre arrête les affaires. Dans toute grande lutte, 1 Angleterre se trouve engagée dune manière quelconque. Ici, elle craint l'arrêt momentané de ses affaires ; ailleurs, elle prévoit la naissance d'obstacles durables; sur un troisième point, c'est une partie des frontières de son colossal domaine qui est menacée. Si quelqvie nouvelle grande puissance militaire surgit, il faut la surveiller de près, et cela coûte gTos; du reste, tout conflit l'oblige à armer et à faire des dépenses. La paix toujours, la paix partout, voilà ce qui convient le mieux à un peuple qui a des produits ;i placer, et qui ne compte pi)int sur la guerre pour s'étendre. Telle est du moins la règle générale de la politique anglaise ; cette règle peut subir çà et là quelque exception, résul-

tant de l'ambition isolée d'un agent ou d'une erreur du pouvoir central, mais la règle n'en subsiste pas moins.

Uans la question d'Orient, plus encore qu'ailleurs, l'intérêt pacifique de l'Angleterre est évident. Ce pays n'admettra jamais que le Canal de Suez, dont elle a besoin plus que toutes les autres nations réunies, tombe aux mains d'un puissance militaire. Il s'ensuivrait pour elle, à bref délai, l'arrêt de son commerce et la perte des Indes. Cette nécessité est si évidente, qu'en prévision d'un conflit qui semblait alors assez probable, et pour se couvrir en tout état de cause, l'Angleterre a mis la main sur l'Egypte, après Malte, Chypre et Aden, ces postes d'observation alignés sur la route des Indes. \ous croyons qu'en agissant ainsi elle a commis, par excès de crainte, une de ces erreurs dont nous jmrlions tout à l'heure, car cette précaution exagérée a compliqué encore une situation déjà si emmêlée et si instable, mais il n'en est pas moins vrai qu'en Orient comme partout les Anglais veulent la paix et l'intégrité de l'empire ottoman. S'ils étaient certains de l'avenir à ce point de vue, ils n'hésiteraient pas longtemps à évacuer l'Egypte, car les intérêts privés des quelques fonctionnaires qu'ils ont là-bas ne pèseraient guère en présence de l'intérêt public, qui craint les complications et la guerre qu'elles pourraient causer.

La situation étant ainsi établie, voyons les conclusions que nous devons tirer des faits indiqués.

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