FÉMINISTE OC AXTI-FÉMINISTE
diverses formes dans tous les coins de l'univers où pénètre une voie ferrée.
Ajoutez encore la disparition du lavage et blanchissage du linge à domicile. Un blanchisseur vient prendre votre linge sale et vous rapporte votre linge propre; vous payez, et c'est tout.
J'entends d'ici plus d'une lectrice me dire que l'ancienne méthode valait bien niieu.v, qu'elle était plus saine au point de vue hygiénique, qu'on savait ce qu'on mangeait, qu'on ne brûlait pas le linge, qu'on faisait de meilleures étoffes. Tout cela, je n'en disconviens pas, mais vous. Madame, qui avez la liberté de faire faire chez vous toutes ces différentes opérations, ètes-vous disposée à les entreprendre? Voulez- vous en assumer la charge? Non, n'est-ce pas? L'ennui d'un pareil souci, ou tout simplement, des considérations d'ordre économique vous font choisir la méthode nouvelle, celle cjue vous déclarez détestable. Nous sommes donc parfaitement d'accord : je ne prétends pas à l'excellence absolue du parti que vous avez pris; je constate que vous le prenez librement, de vous-même, comme le plus raisonnable , le plus expédient dans les circonstances présentes.
Et comme tout le monde est de notre avis , comme de plus en plus le foyer perd son caractère d'atelier de fabrication domestique, je me demande ce que va devenir la gardienne du foyer ?
Évidemment sa situation a changé.
En ce qui concerne la femme de la classe ouvrière, les occupations ne manquent pas au foyer même après la disparition des travaux que nous avons dits. D'abord , cette disparition est moins complète en général; le lavage et le blanchissage, notamment, sont presque toujours exécutés par la maîtresse de maison, et puis la préparation des repas, les balayages et nettoyages, tout ce que font, en somme, les domestiques de gens plus fortunés, retombe sur elle. Mais les femmes qui ont des domestiques, que peuvent-elles faire chez elles?
Mettons tout de suite de côté celles qui ont des enfants jeunes et qui s'en occupent. Le noble labeur de la maternité suffit à
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celles-là; nous poumons nous demander ce qu'il leur faut pour être vraiment mères après qu'elles ont matériellement doimé le jour à leurs enfants, pour les élever au vrai sens du mot, mais pour le moment elles sont hors de cause.
Celles cjue je vise ne sont pas dans une situation exceptionnelle; ces sont les femmes du monde dont les enfants sont au collège, ou établis séparément; ce sont celles qui n'ont pas d'enfants, ou qui ne sont pas mariées; ce sont celles qui n'ont pas grand'chose à faire chez elles quand elles ont commandé les repas et grondé un domestique sur rinsuffisance de son époussetage. Celles-là, neuf fois sur div, s'ennuient considérablement et ne le dissimulent pas. Et cet ennui n'est pas l'apanage des seules grandes dames, tant s'en faut! Je me souviens d'une jeune femme de position très modeste, pensionnaire d'un board'tnghouse de Brooklyn, dont le mari, fort occupé comme tout honnête Américain, travaillait tout le jour à New-York ; elle bâillait et se morfondait, traduisait péniblement à coup de dictionnaire un méchant roman de Vll/ttstration et déclarait que les femmes américaines étaient fort à plaindre.
En France, à Paris surtout, le néant de ce genre de vie est dissimulé par une certaine agitation matérielle. Il y a tout d'abord l'agitation mondaine, non plus réservée, comme à New-York, aux « meilleurs quatre cents » {ihe betler four himdred), mais envahissant toutes les classes de la société bourgeoise, débordant jusqu'à l'extrême limite de la classe ouvrière. La forme la plus répandue et la plus abordable de cette agitation, ce sont les visites. Telle fenmie de fonctionnaire modeste ou d'employé subalterne ne peut pas se pei^mettre facilement le luxe du théâtre ou les sorties du soir, qui exigent des frais spéciaux de toilette, mais elle promène tant qu'elle peut chez de soi-disant relations la toilette de ville indispensable. Cela n'augmente pas très sensiblement sa dépense et cette raison lui parait une justihcation complète de l'emploi de son temps. Au fond, elle pense que son temps n'a aucune valeur; pourvu qu'elle ne grève pas le budget conjugal d'une manière exagérée, qu'importe? Elle est une femme raisonnable, c'est-à-dire purement passive, n'en-
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traînant pas son mari dans des complications financières, mais bonne à rien.
En province , on retrouve le même type dans beaucoup de villes; il est seulement tempéré par le calme plus grand de la vie amljiante; et puis, le cercle restreint où l'agitation mondaine se produit modifie son caractère; le bavardage convenu ne trouvant plus le même aliment dans les innombrables distractions parisiennes, se venge sur le prochain; la médisance devient amère, les petites coteries se déchirent.
Il y a aussi, dans de très petites villes, ou au fond de certaines campagnes, des femmes complètement absorbées par la tapisserie, le tricot, le train-train du ménage et Técononiie ; le néant de leur vie, d'accord avec FinactiWté qui les entoure, finit par leur plaire et devient chez elles une seconde nature.
Ces trois variétés ne sont au surplus que des formes différentes du vide : agitation dans le vide ou inaction dans le vide. Si vraiment la nature avait horreur du vide, comme on le croyait jadis, quelle hécatombe ce serait et que de femmes disparaîtraient, sans parler des hommes!
A côté de ces femmes parfaitement inutiles, il en est d'autres dont l'activité et le dévouement sont au-dessus de tout éloge. Lisez le discours de M. Edouard. Hervé sur les prix de vertu , vous entendrez parler de quelques-unes d'entre elles , mais elles sont légion et je n entreprendrai pas d énumérer les œuvres de toutes sortes qui vivent par elles, ni les bienfaits qu'elles répandent autour d'elles. Tout le monde est d'accord pour applaudir à leurs efforts, et le plus farouche ennemi des femmes ne les blAmera pas de quitter leur foyer quelques heures par jour pour visiter la mansarde du pauvre. Mais est-ce là tout ce que les conditions de la vie moderne exigent d'elles? Est-ce tout leur devoir? Il est bien évident, d'abord que ce n'est le devoir que dune classe pri\-ilégiée, de celle qui peut disposer d'un certain superflu. Pour la femme de l'ouvrier, de l'employé, pour la majorité des femmes, le dix-neuvième siècle, qui leur a donné les loisirs que nous avons vus, ne leur a-t-il pas imposé des obligations nouvelles?
La réponse à cette question ne saurait être douteuse : Tout loisir ménagé par des conditions de vie meilleures est une vocation à un état supérieur. L'avènement de l'ère du machinisme dans l'industrie a dispensé l'ouvrier de l'effort musculaire écrasant et prolongé qu'exigeaient autrefois la plupart des fabrications; il a permis l'établissement de journées de travail plus courtes et on peut dire qu'il a introduit par là dans la vie de l'ouvrier moderne deux éléments de premier ordre pour son élévation. Il le dispense de cette fatigue physique excessive qui abrutit l'homme en empêchant le jeu de ses facultés cérébrales; il lui procure quelques heures de loisir dont les meilleurs, les plus intelligents, les plus avisés savent faire usage. Déjà, dans les pays où le régime moderne de l'industrie est développé le plus largement, en Angleterre et aux États-Unis, il s'est rencontré un assez grand nombre de travailleurs prêts à profiter des loisirs qui leur étaient faits, pour qu'un changement appréciable se manifeste dans l'ensemble de la classe ouvrière. On lit plus, on boit moins, on fréquente davantage les églises, on se rend plus volontiers aux meetings (1), on prend une part plus active aux discussions qui s'y produisent, on raisonne mieux. J'entendais dire, il y a deux ans, par M. Austen Chamberlain, aujourd'hui Lord civil de l'Amirauté , que sou père avait maintes fois exprim.é devant lui son admiration du changement sum-enu depuis trente ans dans la masse des électeurs anglais. On peut croire à ce témoignage d'un homme incontestablement très expérimenté et capable de juger le degré d'intelligence de ses auditeurs.
En France, en Belgique, en Allemagne, la modification est moins profonde; l'industrie n'a pris nulle part sur le vieux continent l'essor formidable qu'elle a reçu au Nouveau Monde et en
(1) V. La Question ouvrière en Angleterre, p. 70.