FÉMINISTE OU ANTI-FÉMINISTE
Angleterre; de plus, les populations étaient moins préparées à profiter des conditions nouvelles ; mais, malgré cela, il y a progrès sur certains points. On ne s'en aperçoit pas dans les contrées où l'industrie est moins avancée. De graves désordres dissimulent souvent ce progrès dans les districts manufacturiers, et cependant nos ouvriers continentaux d'aujourd'hui sont plus aptes à compi'endre le problème qui se dresse devant eux, plus désireux de s'associer, sinon plus habiles à y réussir; la classe soi-disant éclairée a peu fait pour leur éducation, mais ils sont mieux préparés à recevoir la bonne semence, quand on voudra bien la leur confier; leur esprit est plus ouvert, ils sont plus habitués à raisonner, et par conséquent plus facilement accessibles à la vérité.
Malgré la différence des résultats obtenus jusqu'ici dans les divers pays de l'Europe et de l'Amérique, il n'est pas douteux, pour quiconque observe sans préjugés les conséquences sociales du mouvement industriel, qu'elles tendent à développer les facultés du travailleur d'une façon plus harmonique, à faire de lui un citoyen plus éclairé , un ouvrier plus indépendant, et, pour tout dire d'un mot. un homme plus complet. Telle est, très clairement, la vocation supérieure à laquelle les circonstances actuelles appellent l'ouvrier. Elle a, comme corollaire, l'obligation pour celui-ci de s'améliorer physiquement, intellectuellement et moralement. Les loisirs qui lui ont été faits doivent être employés par lui dans ce but, et les nécessités de défense, d'association, que crée le régime industriel moderne, lui fournissent une précieuse occasion d'élévation.
En est-il de même des femmes? Et quelles occasions de développement leur sont fournies par les faits? Où se trouve la compensation de ce qui leur a été enlevé?
La compensation est ample. Elle se trouve dans un progrès sensible de leur indépendance. Et cela est vrai à tous les échelons de la société; en haut, toutefois, cette indépendance plus grande ne s'affirme que par des tendances et sans qu'on en démêle facilement la cause; en bas, elle se manifeste par des faits précis. C'est pourquoi nous parlerons d'abord des femmes de la classe ouvrière.
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Le développement du machiiiisrae dans l'industrie favorise leur indépendance, d'abord parce qu'il leur procure un emploi beaucoup mieux rémunéré. Je parlais plus haut des salaires dérisoires pagnes par les ouvrières de l'aiguille soumises au swcating system. Mettez en regard ceux que reçoit une ouvrière de fabrique, une femme surveillant une machine; ces salaires sont supérieurs; de plus, les heures de travail sont beaucoup moins longues, 12 heures au plus en France, 10 heures au plus en Angleterre; enfin les ateliers sont plus aérés, moins malsains que ceux de la petite industrie dans laquelle on pratique le travail en chambre. La jeune fille employée dans une filature ou un tissage peut arriver parfois à gagner un salaire très peu différent de celui de son père ou de son frère; j'ai observé ce cas notamment dans les fabriques de ticeeds de l'Ecosse; dès lors, elle devient plus difficile pour se marier; au lieu d'épouser le premier garçon qui lui fait la cour, elle réfléchit que sa situation actuelle est bonne, qu'elle est assurée de gagner largement sa vie en restant fille. Voilà un immense résultat : Réfléchir avant de se marier! C'est le commencement de la sagesse, le résultat de l'indépendance vraie, le signe certain d'une situation meilleure.
Si la femme dont je parle n'a pas réfléchi, l'industrie lui viendra encore en aide, lorsque son mari n'apportera pas au ménage le fruit de son travail, lorsqu'il sera paresseux, incapable ou dissipateur. Alors la femme mariée pourra reprendre le chemin de l'usine, triste nécessité sans doute, mais suprême refuge contre le besoin. En France, d'ailleurs, il n'est malheureusement pas rare que la mère de famille aille à la fabrique, et cela n'est pas considéré comme anormal. Elle contribue fréquemment pour une part assez notable aux moyens d'existence de la famille ; elle y contribue par son travail en dehors du foijer. Nous voilà bien loin de la conception ancienne! Nous en sommes si loin que les lois civiles hsucs de cette conception produisent aujourd'hui des anomalies, des injustices. Ainsi, c'est un principe de notre droit que la femme mariée ne peut pas légalement toucher le salaire de son travail; c'est le mari seul qui a qualité pour cela. Et l'on comprend assez bien qu'une
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pareille disposition ait semblé le summum de la sagesse à des gens pleins de bon sens, il y a un ou Jeux siècles. Pothiei- doit avoir dit des choses remarquables là-dessus, et Portalis ou Bigot Préameneu trouvaient à coup sûr la chose parfaite lors de la rédaction du Code civil; mais le fait n'en est pas moins devenu odieux, aujourd'hui que la femme travaille à l'usine, gagne un salaire, et peut se le voir arracher par son mari tandis que les enfants demandent du pain à la maison. Autrefois, il était exceptionnel qu'une femme eût un métier ; aujourd'hui ce n'est plus ainsi, et voilà pourquoi nous souhaitons bonne chance au projet de loi déposé par M. Léopold (ioirand à la Chambre des Députés pour autoriser les femmes mariées à recevoir elles-mêmes les sommes provenant de leur travail. La commission parlementaire a conclu à son adoption, et on ne voit guère quelles objections sérieuses pourraient être faites à une réforme si raisonnable; mais ce n'en est pas moins un pas dans le sens de l'indépendance féminine, et, bien évidemment aussi, cela est dû à une modification du régime du travail.
Il y a plus, l'introduction de la femme dans l'usine n'a pas seulement eu pour effet de lui créer des ressources personnelles; elle l'a mise en face d'une situation qui réclame de sa part une initiative, une faculté de direction, qui auraient été autrefois sans emploi.
En effet, elle a à se défendre comme les ouvriers ses frères: il faut qu'elle organise la représentation de ses intérêts, et personne ne peut faire cela pour elle; par la force des choses, ces intérêts se trouvent entre ses mains; si elle reste en tutelle comme fille mineure ou comme épouse, en fait, comme ouvrière elle est émancipée. Elle assistera à des meetings^ elle discutera telle mesure à prendre dans le syndicat dont elle fait partie. Sans doute, elle fera cela bien ou mal, fructueusement ou non, mais c'est à elle de le faire, les circonstances l'exigent et aucune organisation normale ne peut se créer pour elle tant qu'elle ne sera pas capable de la créer elle-même.
Ainsi le régime moderne du grand atelier a profondément modifié la condition de la femme: il a émancipé l'ouvrière.
Il a égaleQient agi d'une façon indirecte sur les femmes de la classe supérieure, f^e problème de la charité, autrefois restreint aux limites du voisinage, a pris une extension énorme par la complication de la vie moderne en même temps qu'il revêtait un caractère pul^lic. Les œuvres sont devenues de petites administrations, nécessitant le concours de plusieurs personnes, et les femmes qui, jadis, exerçaient leur bienfaisante action sur quelques familles pauvres de leur connaissance, faisant l'aumône dans l'isolement et la discrétion, ont dû sortir de ce r6lf' effacé, faire appel à tout le monde, organiser une véritable Assistance publique.
Et le contact de ceux qu'elles secouraient a montré à beaucoup d'entre elles l'insuffisance de l'aumône à guérir ces malheureux. Elles ont recherché non plus seulement à soulager la misère existante, mais à la prévenir, et elles ont ainsi atteint le côté économique et social du problème. Par cette voie, elles pénètrent dans la vie, dans les préoccupations dominantes du pays. Le mois dernier, le décret sur l'organisation de l'assistance publique à Paris a permis de nommer des femmes parmi les administrateurs des bureaux de bienfaisance; la chose a passé presque inaperçue tant elle parait naturelle, tant nous nous sommes habitués à voir des femmes s'occuper de ces questions, .le crois qu'il y a soixante ans on se serait fort récrié.
Les femmes capables de participer ainsi, soit officiellement, soit à titre privé, à la marche d'un grand service public, font à coup sûr de leurs loisirs un utile et louable usage. C'est plus qu'une distraction ou un emploi quelconque du temps qu'elles se procurent; c'est plus qu'une vertu qu'elles pratiquent par devoir religieux; c'est une fonction qu'elles remphssent.
Toutefois, ce ne peut être là que l'apanage d'un petit nombre. 11 est difficile de se consacrer d'une manière sérieuse et avantageuse à l'exercice de la charité, aux œuvres d'assistance ou de protection, si on n'a pas une situation de fortune large, ni une situation mondaine qui permette de pénétrer un peu partout. Je sais qu'il y a des exceptions, et qu'à force de dévouement certaines femmes accomplissent des prodiges, mais on ne peut
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pas tenir compte des exceptions. En plus, toutes les femmes riches et bien posées n'ont pas la chaleur de conir suffisante pour se résoudre aux sacrifices indispensables à ce genre d'occupations.
Il y en a d'autres plus à la portée des femmes de condition plus modeste et de dévouement moins accentué. Il y a toutes les branches d'activité lucratives aujourd'hui ouvertes aux femmes en dehors de l'industrie; le commerce qui en emploie un grand nombre, soit aux écritures, soit à la comptabilité, soit à la vente de détail; l'enseignement, qui en absorbe, lui aussi, une quantité notable, bien que très inférieure à la demande; enfin, certaines fonctions publiques secondaires, telles que les postes, les télégraphes, les téléphones. Nous n'avons encore avancé que d'une façon timide dans cette voie, mais les pays anglo-saxons emploient d'une manière analogue une proportion beaucoup plus forte de femmes. En ce qui concerne les professions libérales, on ne conçoit guère qu'à titre exceptionnel la femme ingénieur ou la femme avocat, mais la femme artiste, mais la femme écrivain, se rencontrent assez fréquemment même en France, et si la femme médecin y est encore fort rare, on conviendra toutefois qu'une femme ayant fait les études nécessaires à la profession est tout aussi bien à sa place dans la chambre d'un malade que l'homme médecin auprès d'une jeune femme. Au surplus, on confie toujours à des femmes le rôle de gardemalade ; il leur suffit d'acquérir la science et lexpérience en plus de la merveilleuse aptitude qu'elles possèdent naturellement à donner des soins pour devenir d'excellents médecins.
.l'espère que le nombre des femmes-médecins ira en augmentant d'ici à quelques années, et. ce qui me confirme dans cet espoir, c'est la sainte rage dont les docteurs masculins sont généralement animés contre leurs confrères féminins. Les médecins de Montreuil-sous-Bois viennent d'en donner un joli exemple. Un habitant de Montreuil avait légué à sa commune une somme pour construire un dispensaire. Le dispensaire une fois construit, le maire nomma pour le diriger, cinq docteurs et une doctoresse.
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ImiiK-diatoment grève des cinq docteurs, qui refusent de guérir si ou admet une femme à guérir de compagnie avec eux. 0 Molière, où es-lu? 0 savantissitni doctores! vous avez donc bien peur de la concurrence? Il parait d'ailleurs que les jeunes étudiants en médecine, jaloux de suivre l'exemple de leurs maîtres, se montrent fort malappris vis-à-vis des' étudiantes admises à suivre les cours avec eux. Voilà qui nous fera une jolie réputation auprès des jeunes femmes étrangères attirées à Paris par le renom de uotre Faculté! Mais, je le répète, cela montre bien que la concurrence des femmes s'affirme et paraît menaçante aux médecins jaloux de leurs privilèges.
Peu à peu les préjugés s'effacent, des habitudes nouvelles se créent, et la femme bien élevée voit s'ouvrir devant elle une ère oi'i il lui sera possible de gagner sa vie sans déchoir. Cela me parait un grand bienfait, .le ne connais rien de plus triste que la situation d'une jeune fille française appartenant au monde et sans fortune. Délaissée des jeunes hommes qui cherchent une dot et se gardent prudemment contre les surprises du cœur, elle passe sa jeunesse à attendre celui qui ne vient pas, sans aucun moyen à sa portée pour améliorer une situation insuffisante, sans avenir et sans but dans la vie, avec la perspective d'une vieillesse isolée et étroite. Autrefois, l'habitude française lui accordait un refuge avi foyer paternel continué par le frère aîné. C'était une solution. Elle avait des côtés peu réjouissants pour chacune des parties liées ensemble : les tantes rendaient parfois des services, mais souvent aussi elles étaient acariâtres, jalouses de la belle-sœur qui était venue les supplanter au foyer; à son tour, celle-ci se montrait peu condescendante pour elles, et l'harmonie laissait à désirer, mais enfin c'était une solution. iNous ne voulons plus de cette solution; elle est devenue impossible à peu près partout, et voilà la vieille fille sur le pavé, avec une indépendance dont on ne lui a pas appris à faire usage, avec des moyens limités, sans foyer, avec l'idée que la place dune femme est à son foyer. Cependant, des jeunes filles moins fortunées qu'elle, mais d'un monde moins élevé, auront pu se créer une situation véritablement indépendante et
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un but dans la vie. N'est-il pas temps de sacrifier le préjugé au bien-être et au bonheur, de montrer à la jeune fille qu'il y a pour elle aussi place sur terre, même lorsque la dot nécessaire pour servir d'appât aux jeunes gens lui fait défaut? Pourquoi la confiner dans un cercle étroit destiné à se briser, tandis que d'autres sphères plus larges, plus l'écondos et plus durables kii sont ouvertes?
On voudra bien remarquer que je n'ai rien dit de la politique. D'ordinaire, les revendications féministes se manifestent par l'affirmation bruyante du droit de vote. C'est prendre la question à l'envers. C'est fort peu de chose pour l'indépendance réelle que d'être inscrit sur une liste électorale. Les nèsres des États-Unis sont électeurs et aucune femme française ne voudrait accepter la situation de ces nègres; ce qui est important et désirable, c'est d'être réellement capable d'indépendance, parce qu'alors on arrive toujours à faire reconnaître sa capacité, à changer l'état de fait en un droit. L'exemple des quelques États d'Amérique où les femmes votent ne prouve rien en faveur de l'efficacité de l'électorat féminin en France. D'abord, cette conquête politique paraît avoir été prématurée, même pour les Américaines; et de plus elles avaient un apprentissage de l'indépendance poussé autrement plus loin que les Françaises. A peine ouvre-t-on chez nous la porte de la rue à la femme, la voilà déjà qui court aux urnes 1 Les " ennemis des femmes » verront là un argument en faveur de leur thèse. « Voyez, diront-ils, le ridicule usage qu'elles font de leur liberté. » Oui, mais qui donc entre dans la Ligue des femmes en France? Pour qu'un mouvement réussisse, il ne suffit pas qu'il soit justifiable dans son origine ; cela n'est même pas toujours nécessaire: mais il faut absolument qu'il soit représenté par des individualités de valeur. Le mouvement féministe n'a pas encore trouvé en France assez de partisans éclairés et équilibrés pour le mettre dans le droit chemin. Tel qu'il existe, il effraie et fait reculer avec juste raison celles qui pourraient le mieux assurer son succès; il fortifie leurs préjugés au lieu de les détruire. C'est ce qui arrive à toutes les bonnes causes mal défendues. Mais ces causes n'en sont pas moins bonnes ; elles solli-
citent de bons défenseurs. Y aura-t-il quelque femme d'une situation au-dessus de toute critique qui soit assez clairvoyante pour voir cela, qui fonde, non plus une ligue pour la conquête des droits des femmes, mais une ligue pour leur progrès et leur élévation?
Paul de RousiERs.