IGO LA SCIENCE SOCIALE
de son œuvre. Elle comprend pour elle-même la vie avec la même largeur de vues qu'elle l'a comprise pour ses élèves. En constatant son succès, on nous dit : " Et avec cela elle ne se refuse rien! »
Jeune et jolie, elle est très élégamment vêtue, d'une élégance simple, mais très réelle. Nous dirions : Ce n'est pas une mise de maîtresse de pension. Mais, elle, croit que son devoir est de mener à bien ses élèves, que sa mise n'a rien h y voir, que ceci rentre dans le cadre de sa liberté individuelle. Comme elle reconnaît à ses élèves le droit d'apprendre leurs leçons au jardin, pourvu qu'elles les sachent, elle se reconnaît le droit de se mettre à son goût, pourvu que ses élèves soient bien élevées.
De même, elle s'amuse pour son compte. Elle ne craint pas, dans de certaines limites, d'aller au bal. Elle aime la danse et danse pour son plaisir. Sa limite est un cercle étroit d'intimité. Il ne l'entraîne pas dans le monde des oisifs, où il n'y a place que pour le plaisir. Ce doit être pour elle une distraction, non une absorption, une aide et non une entrave au travail.
A son tour, elle donne des fêtes pour elle et pour ses élèves. Quelques-unes ont fait époque. On se rappelle certain dîner de notabilités littéraires où, pour faire honneur à leurs hôtes, ces demoiselles, elles-mêmes, les ont servis à table.
Dans ces occasions, M"" J. D... n'est pas maîtresse de pension, mais maîtresse de maison et en garde jalousement toute l'indépendance de caractère. A l'annonce d'une de ces fêtes, une (lame, non invitée, ayant trouvé tout simple d'écrire à cette maîtresse de pension pour demander une invitation, se la vit nettement refuser.
L'on me dit enfin que le père d'une des élèves et voisin des Ruches y vient souvent passer ses soirées dans l'intimité.
Voilà des faits qui dérangent nos habitudes. Ils étonnent, et, cependant, la médisance se tait. La vérité est forte par elle-même. Même non comprise, elle se sent, elle s'impose.
M" .1. D... s'est réservé la direction générale, et encore, en écartant le côté matériel et le service, dont s'est entièrement chargée une de ses anciennes maîtresses qui en fait sa seule
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occupation. Le clioix et la direction des professeurs, les rapports avec les parents, le gouvernement de toute la communauté et la comptabilité, telles sont les attributions de M"' J. D... Elle donnait au début quatre heures de leçon, mais, par ordre du médecin, elle a dû les réduire à deux. Ce n'est pas grandchose, et pourtant il faut croire que ce pas grandchose est bien essentiel, puisque c'est suivant la manière dont la direction est comprise et exercée qu'une affaire prospère ou périclite.
En somme, à quoi M"' .1. D... doit-elle son succès?
Une de nos compatriotes, chargée avant sa majorité d'un héritage grevé de dettes égales à l'avoir et nécessitant le gouvernement d'un personnel de quinze professeurs et maîtresses plus âgés qu'elle, de treize domestiques, de trente élèves dont quelques-unes ses contemporaines, ne l'aurait certainement pas cru acceptable, et son refus aurait reçu l'approbation générale. Que serait-elle devenue 1 Sans doute une institutrice dans une honnête famille. Cette audace d'entreprise de l'Anglaise, en voilà assez pour séparer ces deux vies par un abimc : Tune s'est ouvert un avenir, l'autre se l'est fermé ; elles ne se rencontreront plus.
Voilà pour le point de départ. Que choisit maintenant M"' J. D... comme attributions? Toutes les responsabilités, c'està-dire ce que nous cherchons à éviter le plus. Non seulement elle se les réserve tontes, mais elle les développe en se consacrant toute à elles. Elle fait du gouvernement général son unique aiïaire, réserve toute sa liberté pour avoir lœil à tout, considère que maîtres, élèves, parents, méritent tous ses soins; elle cède même le gouvernement matériel, mais garde la comptabilité, qui lui permet de se rendre compte chaque jour de sa marche matérielle.
Quelles sont les qualités que réclament de pareilles attributions? Toujours des qualités de caractère : observation, jugement, décision, fermeté, sang-froid. Il faut connaitre son monde, avoir raison quand on fait une observation, en avoir le courage, tenir la main à ce qu'elle produise son effet. A toutes les demandes qui se renouvellent à tout instant du jour, il faut ne pas perdre la tête, se décider vite, répondre juste; on est responsable de tout.
Ce nest rien, et de là dépend pourtant le succès ou lu ruine. L'activité, l'àme des aifiiires, il en faut évidemment ici. Mais je voudrais vous donner une idée de cette activité .sans eflarement qui consiste surtout dans l'absence de perte de temps et dans son bon emploi . dans ce langage clair et précis d'homme d'affaires dans lequel il n'est dit que ce qui est utile, dans cette pleine possession de soi-même, dans cette puissance d'attention qui vous tient tout h votre sujet et ne vous laisse rien perdre ni oublier.
Notre visite n'a pas duré une heure, y compris les deux stations au salon, et c'est dans cette unique entrevue que j'ai appris tout ce que je sais sur les Ruches, sauf, bien entendu, ce qui concerne M"' .1. D..., que j'ai glané de droite et de gauche.
Après un petit préambule de notre part, tout de suite, à notre demande de visiter, nous partons. Pas d'hésitation, pas de demande : Voulez-vous voir ceci, cela? Nous parcourons rapidement l'établissement tout entier, mais pas de lialte. Quel(|ucs explications brèves, (juelques réponses claires aux questions.
De retour au salon, nous ne causons pas. Nous demandons et M"' J. D... répond et explique. Mais, quand c'est fini, c'est fini. Il n'y a pas de péroraison, pas plus qu'il n'y a eu d'exorde.
Le tout, encore une fois, avec grand calme, sans effarement, courtoisement. Toute à nous, tant que nous avons quelque renseignement à demander, M"' .1. ])... ne semble pas regretter de nous voir employer son tem[)S. mais elle ne voudrait pas le voir perdre. ()n sent l'habitude de parler ou d'écouter pour échanger des propos utiles, de les terminer quand ils deviendraient oiseux.
En somme, M"' J. D... a osé, a persévéré, a travaillé, mais elle a toujours mené une vie saine, confortable et large, et ne s'est pas refusé des heures de loisir et de récréation. C'est ainsi qu'elle a marché au succès.
Nos jeunes filles, formées par elle, pourront arriver comme elle, car, si l'on arrive ainsi, ce n'est pas parce que l'on est anglo-saxon que l'on a plus de chances dans la vie, mais parce que l'éducation anglo-saxonne, telle qu'on la donne aux Ruches,
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développe, mieux que toute autre, la santé, le bon sens, linitiative courageuse, la persévérance, 1 activité et enfin l'aptitude à passer du travail à un délassement salutaire, qualités plus nécessaires que jamais pour réussir dans les conditions de vie présentes.
Albert Daiprat.