FILLES
On Ta dit souvent, dans la Scu-ncc sociale, la question sociale est surtout une question d'éducation : notre traditionnelle éducation, trop claustrale, trop comprimante de toute initiative, de toute spontanéité, trop réglée et trop passive, trop sédentaire et trop surchargée, ne répond plus aux conditions de la vie moderne. Elle forme des hommes pour le passé et non pour le présent, c'est-à-dire pour des époques où les individus trouvaient des cadres tout faits pour les recevoir et souvent suflisants pour les soutenir au miheu des diflicultés de la vie. On pouvait alors réussir simplement en restant fidèle à la tradition des ancêtres et en continuant leur profession. Aujourd'hui, la tradition est constamment battue en brèche par les transformations sociales et les professions sont perpétuellement bouleversées par les modifications apportées aux méthodes de travail et par la transformation et le développement des transports.
L'homme doit donc compter moins sur les autres et sur les choses et davantage sur lui-même; il doit être toujours prêt à tout événement, apte à se décider et à se retourner suivant les nécessités de la vie.
De là, le besoin impérieux d'une éducation nouvelle, mieux adaptée à ces conditions de vie.
Et cette nécessité ne s'impose pas seulement à l'homme, mais également à la femme : pour elle aussi, le vieux mode de formation est insuffisant et pour les mêmes raisons. A cet homme nouveau, il faut une femme nouvelle, apte d'abord à suppoHer avec
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lui les difficultés plus grandes de la vie. apte ensuite à former des hommes virilement. La femme ne doit pas se dresser comme un obstacle, mais comme un aide; elle aussi doit être virile.
Le récit que l'on va lire nous montre non seulement une maison où l'éducation parait combinée d'une façon plus ouverte, plus spontanée, plus appropriée et plus intelHirente. mais, de plus, il met en relief, dans la persoime de la directrice, un spécimen remarquable du résultat que produit cette éducation. Elle donne bien l'impression de la femme forte, non plus telle qu'on la concevait autrefois et qu'elle suffisait dans le passé, mais telle qu'elle convient au présent et qu'elle sera de plus eu plus nécessaire dans l'avenir.
Nous voudrions que cet exemple suscitât l'idée de créer, pour les jeunes cens, un établissement du même genre. Cette création se fera fatalement, car la force des choses nous y pousse, mais il vaudrait mieux que ce fût aujourd'hui que demain : la nécessité est urgente.
La petite ville où se trouve létaidissement que nous allons décrire, entourée d'une large ceinture de forêt et à une heure de Paris, paraissait indiquée pour devenir l'Oxford ou le Camljridge de la France. Les Parisiens, plus encore autrefois qu'aujourd'hui, y auraient eu leurs enfants dans une situation admirable au point do vue de l'hygiène morale et physique, et à proximité.
Cette pensée, sans doute, a présidé à la fondation de cette maison d'éducation pour les jeunes filles. Malheureusement pour nous, ce sont surtout des étrangères qui en ont profité jusqu'ici; cependant, depuis quehjues années, la proportion des Fi^ancaises semble augmenter.
Les Ruches, c'est le nom de cet établissement, ne sont pas situées dans l'agglomération urbaine, mais sur la large avenue bordée de villas et d'hôtels, qui, de la gare, mène à la ville et à un kilomètre environ de cette dernière. Quelques pas les séparent
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de la forêt, une partie même de la propriété en est limitrophe. Je vais conter les impressions de ma visite à cette maison. Bien que les Ruches aient été construites [tour servir de maison d'éducation, l'aspect extérieur est celui d'une grande demeure. C'est un superbe hôtel en briques et pierres de taille.
A chaque extrémité deux annexes importantes le flanquent A angle droit. L'une est reliée à l'hôtel par une large galerie vitrée servant de promenoir en temps de pluie; on me dit que c'est la salle à manger.
L'autre, la salle des cours et l'atelier, est plus proche du corps de logis principal; une allée asphaltée de quelques mètres de longueur seulement y conduit.
L'intérieur de cette sorte de cour d'honneur est un jardin, avec massifs verts contre les murs et les Ijàlinifiits. et pelouse centrale autour de laquelle tournent les voitures.
Quand nous arrivons, nous n'avons pas besoin de sonner à la petite porte : la grille d'entrée est grande ouverte, mais deux gros terre-neuve, attachés à leur niches, annoncent notre arrivée. En passant devant la salle des cours et devant d'autres salles au rez-de-chaussée, nous apercevons des jeunes filles au travail. Elles relèvent la tête, nous regardent, mais, franchement, avec calme, comme nous regarderions nous-mêmes de nos fenêtres si l'on entrait chez nous. Il n'y a dans notre passage aucun prétexte à désordre ; point de groupe de tètes derrière un carreau, ni l'espionnage des rideaux soulevés. Décidément nous n'entrons pas dans un couvent.
A l'aboiement des terre-neuve, deux chiens de maison sont venus en (jbservation à la porte vitrée du perron; l'un, vieux bull. trop gras, heureux invalide; l'autre, un beau caniche bien blanc.
Le vestibule, chauffé au calorifère comme tout l'hôtel, forme, par suite de la saillie du perron, un rond point central, au milieu dune vaste galerie dallée de marbre blanc et noir. Elle s'étend sur toute la longueur du bâtiment . simple en profondeur à cet étage et se prolonge par la galerie vitrée de la salle à man.^er.
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En face de la porte dentrée, uq très grand salon, très élevé, dans lequel nous sommes introduits et dont les trois fenêtres donnent sur un jardin plus vaste que celui de l'entrée.
Le parquet ciré est recouvert de plusieurs cax'pettes d Orient. Nous remarquons une grande vitrine renfermant des bibelots, plusieurs paravents dont lun garni de photographies. Le mobilier est élégant, canapés, fauteuils, chaises, tabourets, clairs, dorés, diflerents les uns des autres. C'est un salon très élégant et en même temps facile à déménager. Il sert souvent de salle de danse.
.\ côté, réuni par une large baie, le petit salon (tout est relatif], dans lequel passent habituellement leur soirée une viiJL;t;iin(' de personnes. L'ameublement en est plus sévère, plus pratique que celui du grand salon. Grande bibliothèque des élèves, piano à queue, piano droit, sièges où dominent des étoffes plus sombres et solides.
Un magnifique et viril cabinet de travail, celui de la Directrice, fait pendant au petit salon et complète les appartements de réception. L"n grand bureau ministre en bois ciré et une immense bibliothèque vitrée, qui garnit entièrement le panneau principal, en sont le meubles les plus saillants.
M"' J. D... est arrivée, et, dès qu'elle connaît notre désir, nous propose aussitôt de visiter son établissement.
Au premier et au second étages, la galerie du rez-de-chaussée est remplacée par un couloir central sur lequel donnent, de chaque côté , les chambres des maîtresses et celles des élèves, diversement alternées. Il y a quinze chambres par étage.
Eu principe, chaque élève a sa chambre. Cependant, des soeui-s, des parentes, ou même des amies, peuvent, sur leur demande, obtenir une chambre à deux lits. En fait, il v a pour les élèves quinze chambres à un lit et six à deux lits.
(Uiaque chambre est très simple: lit en fer, commode ou secrétaire, chaises et talde. Les jeunes filles peuvent les décorer comme elles l'entendent. On y voit des photographies et des objets personnels, iels que buvards, pendules de voyage, etc. Enfin, chacune d'elles présente l'aspect que pourrait avoir une chambre de jeune fille dans sa propre famille.
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L'accès des chambres est toujours ouvert aux élèves. Elles y vont cjuand elles veulent, mais, ce qui est facile à comprendre, ne doivent pas s'y réunir à plusieurs pour y séjourner. Bien qu'il fasse froid, nous remarquons cjue presque toutes les fenêtres des chambres à coucher sont entrouvertes. Ces jeunes fdles ne craignent pas l'air.
Par la galerie vitrée nous nous rendons à la salle à manger. Cette immense pièce, largement éclairée, remplit tout le rez-dechaussée de l'une des annexes. Elle contient quatre ou cinq tables de différentes dimensions. Nous remarquons sur l'une d'elles des tasses à café non encore desservies. Je demande si le café entre dans le menu. (In me répond que non et que ce service est k l'usage des professeurs de littérature. Chaque jour un professeur de Paris ou d<' Meiun vient passer la journée aux Huches ])our y faire ses cours. Il déjeune avec ces dames et ces demoiselles.
Au-dessous de la salle à manger sont les cuisines et le service. Au-dessus, l'infirmerie, en cas de maladie très grave ou surtout contagieuse. Elle est entièrement séparée par une entrée particulière et comprend quatre chambres pour élèves, et une pour la maîtresse qui les soigne et se met en quarantaine avec elles. La seconde annexe contient la grande salle des cours. Pour nous y rendre, nous retournons sur nos pas et traversons trois DU quatre salles d'études et de classes de dimensions vai-iées mais plutôt i'('duites.
Enfin, au-dessus de la salle des cours, nous montons à un grand atelier, encombré de chevalets et de maquettes pour les leçons de dessin et de peinture. Une élève toute seule y étudie son piano. « .le suis obligée de les disséminer un peu partout pour les études, nous ditM"° ./. D... >- En effet, "nous avons remarqué des pianos dans la salle à manger et dans quelques chambres à coucher.
Tout, dans cette visite du cadre matériel, nous donne l'impression d'une grande vie de famille, étonnamment large, libre, saine et active.
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Nous rentrons au salon. Il s'agit maintenant d'apprendre ce que l'on ne voit pas. — D'abord, la distribution de la journée.
La cloche sonne à 7 heures et l'on apporte dans chaque chambre un broc d'eau chaude. Le tub est d'un usage quotidien, pris froid ou attiédi, suivant les convenances ou les prescriptions.
A 8 heures, réunion de.s élèves dans deu.x salles d'études pour la prière du matin, faite séparément pour les catholiques et les protestantes. Puis déjeuner du matin.
De 9 heures à midi, classes et études, coupées par un quart d'heure de récréation.
A midi, grand déjeuner.
De 1 heure à 2, promenade obligatoire pour toutes. Les promenades se font toujours en forêt.
De 2 heures à 6, cours, classes, études, coupées à ï heures par une demi-heure pour le goûter. La journée scolaire est finie. A 6 heures diner. La soirée se prolonge de 8 heures à 10, selon les âges.
Les deux temps de travail, de 9 heures à midi et de 2 heures à 6, seraient trop prolongés. Aussi, dans la matinée, à des heures diflérentes, suivant les cours et les élèves, se placent des promenades d'une heure. Cette promenade du matin est facultative, excepté pour les élèves à qui deux heures de marche sont ordonnées par le médecin ou par les parents. Et non seulement elle est facultative en principe, mais journellement : vous pouvez y aller aujourd'hui et pas demain.
La seule restriction est que les élèves sont toujours accompagnées par une de ces dames. « Souvent les parents me demandent de laisser sortir seule leur fille, nous ditiM'"" J. D..., mais, ici, ce n'est pas possible. »
En outre, contrairement à l'usage général en France, dessin,
danse, gymnastique, musique, comptent dans les heures de travail.
Enfin, les élèves ont la libre disposition du jardin. Elles peuvent, si cela leur convient, y apprendre leurs leçons, et beaucoup en profitent dans la belle saison. « Elles font comme elles veulent, nous dit M'" .1. D... ; pourvu qu'elles sachent leurs leçons, c'est tout ce que nous demandons. »
Trois salles répondent au.\ divers emplois que l'on veut faire de la soirée, (]ue nous avons déjà vue se prolonger suivant les âges. Dans le petit salon, on joue du piano, on chante; les plus jeunes dansent, font des rondes; ce n'est que récréation. Dans une salle d'étude, appelée « du demi-silence »,on travaille à l'aiguille, on peut lire, écrire des lettres, faire la lecture à haute voix, causer, mais sans grand éclat. Dans la troisième salle, le silence est de rigueur. C'est là que se réunissent, entre autres, les élèves qui, préparant leurs examens, ont besoin d'heures de travail supplémentaires.
Dicn entendu, pour passer du travail au plaisir ou réciproquement, il suffit de changer de pièce; en sorte que l'on n'a point d'excuse pour enfreindre un règlement à la fois strict et élastique. 11 ne vous est pas imposé, on le choisit, on se l'impose librement. Il n'olïre donc pas de prise à la révolte.
I^iberté, cadre élastique mais ferme, voilà les caractères que nous retrouvons partout, avec un minimum de contrainte.
Ainsi, il n'y a pas d'uniforme, il n'y a point de trousseau réglementaire. Chaque jeune fille conserve le linge personnel, les toilettes qu'elle possède dans sa famille. << Je supplie seulement, (lit M'"" .1. D.... d'apporter des toilettes simples. »
Le règlement scolaire des Ruches est appliqué aux jeunes lilles confiées à M" J. D... sauf indications contraires. Il comprend les études classiques poussées jusqu'aux examens du brevet supérieur. Seulement, comme le latin est aussi enseigné et que l'étude des sciences, que iM'"" J. D... considère comme insuffisante dans le programme classique, est poussée plus avant, l'obtention du baccalauréat est rendue facile.
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En outre, quatre lanirucs sont enseignées, non pas au choix, mais simultanément : le français, l'anglais, rallemand et l'italien. Ces quatre langues sont enseignées par des dames de ces nationalités, attachées à l'établissement et y demeurant. A chaque repas, il y a quatre tables où se parlent quatre langues dillérentes. Dans chaque promenade, suivant les jours, se parle une de ces langues. Aussi, en sortant des Ruches, les jeunes filles sont en état de s'en servir couramment.
Le programme comprend en outre : la musique, le piano et le chant, le dessin, la peinture, la danse, et la gymnastique.
En dehors de ce programme général, la liberté accordée aux l'amilles de diriger les études de leurs filles suivant leurs vues et suivant leurs différentes nationalités, a donné naissance à une série de programmes particuliers. C'est ici un enchevêtrement dans les groupements du travail, fait pour porter la confusion dans nos idées françaises qui rencontrent une manière de faire inconnue chez nous. Non seulement une élève peut se trouver dans une classe pour le français, dans une autre pour l'anglais, mais encore elle peut suivre plus de cours de littérature, ou moins de sciences. « J'ai beaucoup de peine à expliquer cela aux parents français, dit M"" .1 . D. . . Us veulent toujours savoir dans quelle classe sera leur fille. Mais comment voulez-vous que je mette une jeune fille, sachant l'anglais, au cours élémentaire, sous prétexte qu'elle ne peut suivre que ce cours pour l'allemand ; de même pour l'histoire, les sciences ou la littérature. Ce serait plus simple, mais absurde, tandis que notre système donne de très bons résultats. Par exemple, la première semaine de la rentrée, c'est un casse-tête chinois .' Pour classer chaque élève dans chaque matière, il faut lui faire passer autant do petits examens,
— Comment vous en tirez-vous?
— .Nous nous y mettons toutes et. par voie d'élimination, classons tout de suite les très fortes ou très faibles en chaque matière. Restent les douteuses, pour lesquelles nous tAtonnons ; et puis, nous changeons, si nous nous sommes trompées. »
Voilà bien une manière d'agir qui ne me semble pas faite
pour la plus .erande commodité des professeurs, mais pour la plus i^randc utilité des élèves.
L'apprentissage du ménage est facultatif. Les jeunes filles ne font pas leurs chamljres et ne sont astreintes à aucune oljligation de ce genre. Et, cependant, il est très en honneur aux liuche. Certaines charges, certains emplois de surveillance ménagère y sont donnés comme récompenses. Les travaux à l'aiguille sont bénévolement montrés et pratiqués le soir. Une de ces dames découpant très bien, les jeunes filles qui le désirent, découpent, à tour de rôle, sous sa direction. Détail caractéristique : dans les conditions d'engagement de la cuisinière figure le libre accès de la cuisine aux élèves, sous certaines réserves bien entendu, et la possibilité pour elles de cuisiner, de faire de la pâtisserie, avec l'aide et les conseils de la cuisinière.
Le pansement des plaies, des blessures, est fait et enseigné par une de ces dames : y assiste qui veut. Elle se fait aider et remplacer par ses élèves, mais sans aucune contrainte. « Il en est, dit M"' J. D..., à qui la vue du sang fait mal : à quoi bon les forcera assister à des pansements qu'elles ne pourront pas pratiquer? »
11 n'est donné aux Ruches aucune instruction religieuse. Nous sommes loin, cependant, de ce qu'on appelle, chez nous, la neutralité religieuse. Chacun est favorisé dans la pratique de sa relision. mais en dehors de l'établissement. Ainsi les élèves suivent les catéchismes à l'église catholique ou protestante, sont accompagnées à la messe ou à l'office le dimanche. Les catholiques vont se confesser et communier quand elles le désirent ou suivant les instructions des parents, dont il est pris note et qu'on leur rappelle.
■ Nous avons vu le grand salon servir de salle de danse. Il est donné en effet d'assez fréquentes soirées, des bals auxquels sont conviés des étrangers choisis, des réceptions dans lesquelles les élèves jouent des charades, des comédies.
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Enfin, les jeunes filles dont les parents sont trop éloignés peuvent être, pendant les vacances, conduites au\ bains de mer ou à des stations d'eaux.
Cet établissement comprend actuellement son maximum d'élèves, qui est fixé à trente. Sur ce nombre, et c'est la proportion moyenne, un tiers est français, un tiers anglais, un tiers de nationalités diverses, américaine, allemande, roumaine, russe, etc.
La moitié des élèves, à peu près, y lait toute son éducation ; les autres n'y passent que deux ou trois ans, le temps de bien apprendre le français, tout en continuant leurs études.
Mais il est encore un autre classement propre aux Ruches et qui expli(jue ce nom. C'est le classement en élèves ordinaires .et en <« abeilles » ou élèves d'élite. F^abeille est l'élève méritante qui fait honneur et que l'on adopte. Ce sont elles qui sont plus particulièi'ement revêtues des charges ménagères dont nous avons parlé. La réception d'une abeille et la remise de la petite abeille en or, sous forme de broche, qui lui sert d'emblème , est une grande solennité à laquelle on a su attacher un tel prix (ju'un témoin me raconte l'avoir vu recevoir avec des larmes d'émotion .
A l'élasticité des groupements pour le travail, nous nous attendions à un nombreux personnel dirigeant : nous sommes, néanmoins, surpris d'en apprendre le nombre. En dehors des cinq ou six professeurs étrangers, il y a dix maîtresses à demeure dans 1 établissement. Une maîtresse pour trois élèves. Ainsi s'expliquent ces subdivisions si nombreuses des classes d'après le degré d'avancement de chaque élève , ces sorties si faciles. Je comprends, maintenant, comment M"' J. D... pouvait dire : " Il y a tovijours une dame qui a emie de sortir; les élèves s'entendent avec elle. Le dimanche, les grandes marcheuses font des excursions de plusieurs heures en forêt. »
Enfin il y a treize domestiques.
Après cela, le prix de la pension, 3.. 500 francs, ne nous parait pas élevé. D'autant plus que, contrairement à nos usages , tout est
compris dans cette somme, même les soins médicaux par une visite hebdomadaire de médecin. Une grande maladie, exigeant des visites et soins exceptionnels, pourrait occasionner des frais supplémentaires; mais c'est là un événement tout exceptionnel. On paye à part les leçons d'équitation, de chant, d'accompagnement, données par de grands professeurs, aux élèves d'une force tout H fait supérieure.
Mais à côté de l'ueuvre, il y a cfkii qui la dirige, il y a l'ouvrier.
Nous avons admiré l'œuvre comme bienfaisante; de plus, condition vitale, elle est prospère. Non seulement elle semble avantageuse à la catégorie de parents pour qui elle est faite, puisqu'ils y envoient leurs enfants, mais encore à celle cjui la dirige. Ce n'est pas une œuvre de bienlaisance, c'est une affaire et une ail'aire qui paie.
Suvez-vous quel est l'ouvrier qui dirige cette importante afi'aire , bien plus, qui l'a relevée? Car, je le savais par la voix publique, les Kuches ont connu de mauvais jours; elles étaient bien tombées, dit-on, elles se sont relevées. Eh bien, c'est une jeune Anglaise, qui était encore mineure quand elle en prit la direction, il y a cinq ou six ans.
Son histoire est intéressante et instructive comme un exemple vivant. Kile est même la plus puissante réclame en faveur de l'œuvre, puisque M"' J. U... en est aussi le fruit. Elle a été élevée aux Kuches.
Probablement sortie d'une de ces nombreuses familles anglaises qui, par l'éducation, dotent leurs enfants des moyens d'arriver, mais ne peuvent ni veulent les établir, elle fit ses études aux Ruches, poussa jusqu'au baccalauréat, en France, et concourut avec succès pour des diplômes étrangers.
Par afl'ection et en reconnaissance de ses aptitudes, sa devancière, la fondatrice des Ruches, songea à se l'adjoindre et en fit
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même son héritière. Mais la mort survint avant le temps prévu, et la mourante laissait les Ruches tellement grevées de dettes que l'héritage les égalait à peine.
M"" .1. D... l'accepta cependant; elle s'assura le concours de la plupart des maîtresses et, en particulier, des deux plus anciennes qui l'avaient élevée et devaient lui servir, au début, de porte-respect. Ce fut une bonne chance, mais, évidemment aussi, une position délicate que celle de cette directrice obligée de se mettre en quelque sorte sous tutelle.
On cria à la folie. Les premières années furent dures , sans doute, mais l'établissement se releva. En sept ans, il a remboursé cent quarante mille francs; à ce compte, dans deux ans, les Ruches seront complètement libérées.
Contrairement à une opinion trop répandue, mais qui ne repose que sur une spécieuse et vague impression à priori, l'observation d'exemples vivants et non d'hypothèses montre que ce n'est pas la bonne chance qui donne le succès et le maintient ; c'est bien plutôt la dure nécessité et presque toujours des difficultés imprévues. Elles tiennent toujours en haleine, forcent à toujours lutter et à vaincre toujours.
bes difficultés imprévues ne manc[uèrent pas. Il ne semblait pas que l'héritage des Ruches, que nous avons vu se réduire à un instrument de travail sans autre valeur que l'emploi que Ton en ferait, put être l'objet de contestations et il ne le fut pas, en effet, sur le moment. Mais quand le travail l'eut fécondé, les contestations naquirent de l'envie. Un frère de l'ancienne directrice essaya du chantage et de l'intimidation, intenta procès sur procès. M"" J. D... finit par triompher, mais après combien de mois de dérangements, de démarches difficiles, en notre pays surtout, pour une jeune fille! Et pendant ce temps, que d'angoisses! elle seule le sait.
Mais, ce que je voudrais montrer, comme je l'ai ressenti, c'est la simplicité, la facilité des moyens qui assurent le succès à ces magnifiques produits de l'éducation anglo-saxonne et qui les y mènent par une vie large, enviable.
.\ l'oeuvre on connaît l'ouvrier. M"M. D... est bien l'ouvrière